AccueilLes formes de la critique sociale dans les années 1970

Les formes de la critique sociale dans les années 1970

The Forms of Social Criticism in the 1970s

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Publié le vendredi 17 septembre 2010 par Karim Hammou

Résumé

Cet atelier s’insère dans le cadre des réflexions politistes du sixième Congrès Marx International sur le thème des « crises, révoltes et utopies ». Il traitera, à la suite de travaux sociologiques plus ou moins récents portant sur les années 1968, des formes et des temporalités de la critique sociale dans les années 1970. Il s’adresse aux sociologues, historiens et anthropologues travaillant sur les transformations de la critique depuis les années 1968 dans les domaines du journalisme, de l’édition et du militantisme. Il est ouvert aux chercheurs sensibles à la richesse du phénomène contestataire des années 1970.

Annonce

LES FORMES DE LA CRITIQUE SOCIALE DANS LES ANNÉES  1970

Vendredi 24 septembre 2010, 14h00 - 16h00 

VIe Congrès Marx International (http://calenda.revues.org/nouvelle17344.html)

Université Paris Ouest Nanterre – Bâtiment L, salle 318 

Programme

Responsable : Xavier LANDRIN (Université Paris Ouest, GAP)  

  • Julien HAGE (Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, CHCSC). Une nouvelle tribune pour des sciences humaines et sociales plus militantes : l’investissement et le traitement éditorial des éditions François Maspero

À la fin des années 1950, de nouveaux genres éditoriaux font leur apparition : d’une part, les collections de documents politiques, de « Frontières ouvertes » aux éditions du Seuil à « Cahiers Libres » chez François Maspero ; d’autre part, de nouvelles séries de théorie critique, d’« Arguments » chez Minuit à « Médiations » chez Denoël Gonthier. Ces collections, faisant écho à l’avènement de nouvelles disciplines au sein des sciences humaines et sociales, connaissent un essor rapide ensuite amplifié par Mai 68, qui leur permet de rencontrer un succès et un écho absolument inédits en termes de tirages, notamment grâce aux collections de poche. Elles permettent à des auteurs restés inédits ou dans l’ombre jusque-là d’être publiés, et même à quelques-uns d’entre eux d’acquérir une consécration publique qui change complètement leur statut et leur permet ainsi une « sortie du ghetto académique », pour reprendre les termes du philosophe grec Nicos Poulantzas. De nouveaux types de livres font alors leur apparition : des recueils d’articles, des études plus réactives sur l’actualité, ainsi que des ébauches théoriques de recherche en cours, volontiers polémiques, sur de nouveaux objets tels que l’immigration, les diasporas ou l’écologie. Les éditions Maspero seront l’un des initiateurs privilégiés de ces renouvellements, avec un investissement aussi substantiel que précurseur dans les sciences humaines et sociales, avec les collections « Textes à l’appui » (1960), « Théorie » de Louis Althusser ou « Économie et socialisme » de Charles Bettelheim (toutes deux en 1964). Nous nous intéresserons à la nouvelle manière de conjuguer le savoir et l’intervention durant ces années-là, au succès de textes qui sortent du seul champ académique pour intégrer le circuit de la plus grande diffusion, ainsi qu’aux nombreux transferts culturels à l’œuvre –ou comment la « petite collection maspero » s’inspire du modèle de la collection « edition suhrkamp », sans doute le plus grand vecteur éditorial contemporain de théorie critique en Europe –, ainsi qu’à la promotion de nouveaux auteurs et chercheurs dans le champ universitaire et académique via le vecteur éditorial.

  • José Luis MORENO PESTAÑA (Université de Cadix / CSE-CESSP). Langage politique et langage savant dans les années 70 : Michel Foucault en situation

Une grande partie des travaux consacrés aux trajectoires d’auteurs académiques ou de producteurs culturels qui s’associent, dans les années 1970, au travail collectif de la critique sociale, délaisse très souvent la question des modalités de circulation et de retraduction  des mots d’ordre politique dans l’univers intellectuel et des concepts savants dans l’univers politique. Il est bien sûr nécessaire de prêter une attention particulière aux réfractions et aux censures qu’exercent les champs intellectuel et académique pour comprendre la transformation des discours académiques et intellectuels qui prennent souvent l’aspect, si l’on se donne la peine de les observer sous cet angle, de discours doubles, destinés à fonctionner sur des scènes multiples, et recélant des clins d’œil ou des micro-distinctions que seul le regard indigène peut percevoir. C’est toute l’historicité du discours foucaldien qu’il s’agira ici d’appréhender en mettant en perspective, pour mieux comprendre les enchaînements conceptuels de ce discours,   les relations que Foucault établit entre les dilemmes intellectuels auxquels il est confronté et les conflits de l’univers politique. Pour saisir ce mécanisme propre aux conjonctures de transformation idéologique et politique, dont les « années 1970 » sont une illustration particulière, on montrera avec le plus de précision possible comment la conjoncture politique produit des tensions, des hésitations et une complexité nouvelles dans le discours de  Foucault. On verra ainsi que la substitution du concept de gouvernementalité à celui de biopolitique, l’abandon d’une perspective de classe, ou encore le privilège accordé par Foucault au modèle de la sécurité sur celui de la discipline, renvoient à des phénomènes intellectuels (les conflits avec Deleuze et le gauchisme, l’alliance avec les « nouveaux philosophes », la démarcation par rapport à la sociologie critique), aussi bien que politiques (l’émergence d’une nouvelle gauche incarnée notamment par Michel Rocard, l’assimilation de plus en plus courante du marxisme au socialisme réel).  On espère de cette façon, à partir d’un cas qui n’est pas isolé, mettre au jour les formes de réorientation, de reconversion ou de transformation du discours intellectuel « critique » dans les années 1970.  

  • Fabien CARRIÉ (Université Paris Ouest, GAP). Spécisme et libération animale : la genèse d’une cause « non-humaine » dans les années 70

Véritable « croisade morale » au nom des bêtes, le mouvement de libération animale regroupe militants et intellectuels autour d’une même revendication, l’arrêt de toute forme d’exploitation d’un animal représenté comme un sujet à part entière, quel que soit son espèce d’appartenance. S’il est possible de situer les prémices de cette mobilisation sociale avec la création des collectifs anglais de « Hunt sabotage » au début des années 60, c’est au cours des années 70 que le mouvement se structure, avec la diffusion en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis d’articles et d’ouvrages consacrés à la « question animale » par des intellectuels nouveaux entrants comme Peter Singer et Tom Regan ou encore l’ancien expérimentateur Richard Ryder. Ces travaux, les concepts comme « spécisme » ou « droit des animaux » qui y sont développés, les considérations philosophiques et les découvertes en éthologie, biologie et psychologie animale qui y sont exposées, vont constituer un stock initial que les militants vont rapidement s’approprier, contribuant à la structuration de la mobilisation et à sa formalisation idéologique. Etudier les conditions de production et de diffusion de ces travaux ainsi que les trajectoires de leurs auteurs et de leurs promoteurs revient dès lors à dégager certaines des stratégies et des logiques sociales au principe de l’émergence de ce mouvement dans les années 70, à mettre en lumière les conditions de possibilité d’une mobilisation collective questionnant le bien-fondé de rapports de force naturalisés.

  • Jean-François MICHEL (Journaliste free lance). Comment et pourquoi fait-on une revue underground généraliste? Retour sur une expérience individuelle et collective (entretien avec Xavier Landrin)

La « presse underground » ou « contre-culturelle » des années 1970 est l’un des phénomènes aujourd’hui les plus délaissés par les sciences sociales, qu’il s’agisse de la sociologie du journalisme, de l’histoire des mouvements sociaux ou de la sociologie des utopies. En revenant sur la création, la trajectoire et les contenus de la revue Quetton, revue underground cherbourgeoise, qui voit le jour à la fin des années 60, on montrera que les interprétations sollicitant une vision réifiée du militantisme des années 1970 (authenticité ou reconversion, réussite ou échec de l’utopie critique, militantisme gauchiste ou contre-culturel, etc.) sont inopérantes pour rendre compte de ce type d’activités et de trajectoires, et qu’elles doivent être au mieux amendées par une interprétation plus sensible aux phénomènes locaux et aux études de cas, sans oublier les mécanismes génériques qui structurent des activités et des trajectoires analogues. On évoquera ainsi le parcours d’obstacles que constitue la mise en place et la pérennisation d’une revue underground, rétrospectivement labellisée « contre-culturelle » par la presse spécialisée, en insistant sur les conditions matérielles (souvent négligées par l’historiographie), sur les motivations et les cadres idéologiques qui y président, sur la dimension collective d’une telle entreprise, et les opportunités positives ou négatives qu’elle produit. On s’interrogera parallèlement sur ce qui a fait durer cette publication de la fin des années 1960 à nos jours, en empruntant un autre diagnostic que celui, binaire et simplificateur, de la réussite ou de l’échec. C’est notamment le retour sur la formation et l’évolution d’un « conatus artistique » singulier, mais propre à l’univers de la critique sociale des années 60 et 70 qui permet le brouillage des classements et les rencontres artistiques apparemment improbables, que l’on peut ressaisir les raisons d’une persévérance dans une forme d’art anti-institutionnelle.  

Présentation :

Cet atelier s’insère dans le cadre des réflexions politistes du sixième Congrès Marx International sur le thème des « crises, révoltes et utopies ». Il traitera en particulier, à la suite de travaux sociologiques plus ou moins récents portant sur les années 68, des formes et des temporalités de la critique sociale dans les années 1970. On évitera d’engager un choix parmi les terminologies ou les typologies disponibles, pour appréhender la « critique sociale » comme un ensemble, forcément hétérogène, de formulations et de pratiques contestataires renvoyant à des répertoires ou des traditions artistiques et militantes dont les particularités sont notamment l’articulation des effets locaux, nationaux et transnationaux et le déplacement des frontières du légitime et de l’illégitime dans les espaces culturels. On s’interrogera collectivement sur les modalités, la portée et les différents labels que revêt la critique sociale dans les différents univers où elle émerge et se transforme. On questionnera parallèlement le problème de la continuité et de la discontinuité de ces entreprises critiques par rapport aux ruptures de légitimité et de consentement révélées par la conjoncture de mai-juin 68. Dans quelles dynamiques s’enracinent-elles ? Comment rendre compte des mécanismes collectifs de structuration de la critique sociale sans araser toute la richesse et les spécificités des cas évoqués ? On accordera une attention particulière à certains phénomènes qui paraissent sous ce rapport essentiels :

  • La circulation transnationale des références, des textes et des pratiques culturelles ou militantes, les espaces qu’ils empruntent, les médiations qui les transforment, et les retraductions dont ils sont l’objet. Il ne suffit pas en effet de poser d’emblée l’uniformité ou la parenté, au moins pour certains pays européens, de la critique sociale, mais au contraire de revenir sur des phénomènes de circulation et de réappropriation régionaux qui fabriquent une apparence d’homogénéité internationale. Quels que soient les terrains (l’édition de livres critiques, les fanzines et les revues « underground » ou « contre-culturels », le militantisme « écologique », la formation de nouvelles alliances dans l’univers intellectuel), ces modalités spécifiques d’appropriation et de recréation des références étrangères livrent des enseignements indispensables sur la construction de la critique sociale.
  • La redéfinition des frontières entre les espaces culturels, politiques et savants, qui est elle-même un facteur de circulation des productions et des pratiques. Cette redéfinition des frontières, dont les effets varient en fonction de la situation des acteurs, de leurs investissements et des ressources dont ils disposent, engendre entre eux une proximité qui, dans une période antérieure, pouvait sembler improbable ou inespérée. Cela produit non seulement des effets sur la perception de la légitimité politique, intellectuelle ou artistique, mais aussi un brouillage plus ou moins temporaire des hiérarchies et des classements.
  • La fonction pratique des labels et des désignations utilisés par les acteurs. Ceux-ci renferment évidemment des polémiques, des clins d’œil, des entreprises de promotion ou d’appropriation ; c’est ce que l’on observe à travers la trajectoire de labels désignant des groupes comme les « nouveaux philosophes », des concepts savants répondant notamment à des transformations exogènes comme le « biopouvoir », des formules recouvrant des productions et des références incommensurables comme l’ « underground » ou la « contre-culture ». L’attention portée à ces désignations permettra non seulement de mieux suivre les logiques sociales et discursives de la critique sociale, mais aussi de prévenir contre certaines formes d’anachronisme toutes les fois où elles sont invoquées comme catégories d’analyse.

Cet atelier s’adresse aux sociologues, historiens et anthropologues travaillant sur les transformations de la critique depuis les années 68 dans les domaines du journalisme, de l’édition et du militantisme. Il est ouvert aux chercheurs sensibles à la richesse du phénomène contestataire des années 70.   

Eléments bibliographiques :

  • Philippe Artières, Michelle Zancarini-Fournel (dir.), 68, une histoire collective (1962-1981), Paris, 2008, La Découverte.
  • Bennett M. Berger, The Survival of a Counterculure, Los Angeles – Berkeley, University of California Press, 1981.
  • Pierre Bourdieu, La Distinction : critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979.
  • Pierre Bourdieu, Homo Academicus, Paris, Minuit, 1984.
  • Dominique Cardon, Fabien Granjon, « Médias alternatifs et médias activistes », in Eric Agrikoliansky, Olivier Fillieule, Nonna Mayer (dir.), L’altermondialisme en France : la longue histoire d’une nouvelle cause, Paris, Flammarion, 2005. 
  • Patrick Combes, La littérature et le mouvement de Mai 68, Paris, Seghers, 1984.
  • Dominique Damamme, Boris Gobille, Frédérique Matonti, Bernard Pudal (dir.),  Mai – Juin 68, Paris, Les Editions de l’Atelier / Editions ouvrières, 2008.
  • Justine Faure, Denis Rolland (dir.), 68 hors de France : histoire et constructions historiographiques, Paris, L’Harmattan, 2009.
  • Genre, sexualité & société, « Révolution / Libération », 3, 2010.   
  • Ingrid Gilcher-Holtey, « Die Phantasie an die Macht » : Mai 68 in Frankreich, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1995.
  • Ingrid Gilcher-Holtey, Die 68er Bewegung : Deutschland, Westeuropa, USA, München, C.H. Beck, 2001.
  • Todd Gitlin, The Sixties: Years of Hope, Days of Rage, New York, Bantham Books, 1987.
  • Boris Gobille, « La parabole du Fils retrouvé : remarques sur le ‘deuil de 68’ et la ‘génération de 68’ », Mots, 54, 1998.
  • Claude Grignon, Jean-Claude Passeron, Le savant et le populaire : misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris, Gallimard / Seuil, 1989.  
  • Stuart Hall, Tony Jefferson (eds.), Resistance through Rituals, London, Routledge, 1993.
  • Dick Hebdige, Sous-culture : le sens du style, Paris, Zones, 2008.
  • Thomas Hecken, Gegenkultur und Avantgarde, 1950-1970 : Situationisten, Beatniks, 68er, Tübingen, Francke, 2006.
  • Richard Hoggart, La culture du pauvre: étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre, Paris, Minuit, 1970.
  • Laurent Jeanpierre, « ‘Modernisme’ américain et espace littéraire français : réseaux et raisons d’un rendez-vous différé », in Anna Boschetti (dir.), L’espace culturel transnational, Paris, Nouveau Monde éditions, 2010.
  • Perrine Kervran, Anaïs Kien, Les années Actuel, Marseille, Le Mot et le Reste, 2010.
  • Bernard Lacroix, L’Utopie communautaire: histoire sociale d’une révolte, Paris, PUF, 2006.
  • Bernard Lacroix, « A contre-courant : le parti pris du réalisme », Pouvoirs, « Mai 68 », 39, 1986.
  • Danièle Léger, « Les utopies du retour », Actes de la recherche en sciences sociales, 30, 1979.
  • Henning Marmulla, « Internationalisierung der Intellektuellen ? Möglichkeiten und Grenzen einer ‘communauté internationale’ nach dem Algerienkrieg », in Ingrid Gilcher-Holtey, (Hrsg.), Zwischen den Fronten : Positionskämpfe europäischer Intellektueller im 20. Jahrhundert, Berlin, Akademie Verlag, 2006.
  • Lilian Mathieu, Les années 70, un âge d’or des luttes?, Paris, Textuel, 2009.
  • Gérard Mauger, « Gauchisme, contre-culture et néo-libéralisme : pour une histoire de la ‘génération de mai 68’ », CURAPP, « L’identité politique », 1994.
  • Gérard Mauger, Claude F. Poliak, Bernard Pudal, Histoires de lecteurs, Paris, Nathan, 1999.
  • Christian de Montlibert, Crise économique et conflits sociaux, Paris, L’Harmattan, 1989.
  • Nicolas Pas, « Images d’une révolte ludique », Revue historique, 2, 2005.
  • Georges Perec, Un homme qui dort, Paris, Denoël, 1967.
  • SCALPEL, Cahiers de sociologie politique de Nanterre,  « Mai 68, trente ans après », 4-5, 1999.
  • Kristina Schulz, Der lange Atem der Provokation, Frankfurt am Main, Campus Verlag, 2002.

Lieux

  • 200, Av. de la République
    Nanterre, France

Dates

  • vendredi 24 septembre 2010

Mots-clés

  • critique sociale, édition, contre-culture, underground, militantisme, journalisme

Contacts

  • Xavier Landrin
    courriel : xavier [dot] landrin [at] yahoo [dot] fr

Source de l'information

  • Xavier Landrin
    courriel : xavier [dot] landrin [at] yahoo [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Les formes de la critique sociale dans les années 1970 », Journée d'étude, Calenda, Publié le vendredi 17 septembre 2010, http://calenda.org/201846