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L’acclimatation métropolitaine des savoirs sur le lointain

Metropolitan Acclimatization of Knowledge of the Distant

Enjeux cognitifs et identités savantes

Cognitive issues and scholarly identities

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Publié le mercredi 06 octobre 2010 par Marie Pellen

Résumé

Des recherches en histoire et sociologie ont montré les métissages à l’œuvre dans la production de savoir sur des objets naturels ou sociaux lointains, c'est-à-dire difficilement accessibles au savant métropolitain. Comment des savoirs élaborés par des acteurs que leur statut, leur trajectoire et leurs capacités propres distinguent des savants métropolitains, et qui maîtrisent très diversement les normes savantes en vigueur, se trouvent-ils repris et validés dans les champs intellectuel et scientifique métropolitains ? On fait ici l’hypothèse que la spécialisation sur le lointain ne se réduit pas à l'histoire d'une division du travail cognitif ; elle est aussi le résultat d’un travail social de prise en charge de la diversité des principes ayant présidé à la production cognitive, travail sur lequel doit aussi porter l’analyse. Le projet de cet atelier est d'explorer la valeur heuristique de ce modèle, à propos de la connaissance européenne des mondes extra-européens, de la fin du Moyen Âge à nos jours.

Annonce

Atelier du deuxième colloque international de l’Équipe d’accueil I.C.T. (Université Paris Diderot), 17-19 nov. 2011 : Mobilités et circulation des savoirs.

 

« Je suis voyageur et marin, c'est-à-dire un menteur et un imbécile, aux yeux de cette classe d'écrivains paresseux et superbes qui, dans l'ombre de leur cabinet, philosophent à perte de vue sur le monde et ses habitants, et soumettent impérieusement la nature à leur imagination. » (L.-A. de Bougainville, 1771)

Par ces mots, l'explorateur suggérait les tensions à l'œuvre dans l’élaboration des savoirs sur le lointain. Par ce terme, nous entendons les connaissances qui, portant sur des objets naturels ou sociaux difficilement accessibles au savant métropolitain, sont d’abord produits hors d’Europe avant d'être reprises et évaluées dans les métropoles (ou capitales) qu’on peut qualifier de culturelles, symboliques, scientifiques, ou encore de « villes-mondes » (A. Romano et S. Van Damme, 2009), et intégrées aux corpus savants.

Comment aborder ces savoirs ? Comment étudier les modalités de l’articulation entre les terrains lointains où ils sont produits, et les lieux où, validés et publiés, ils reçoivent leur efficacité cognitive et sociale comme productions légitimes dans les champs intellectuel et scientifique ?

Les savoirs sur le lointain : historiographie

 

Un premier modèle historiographique a mis l’accent sur la dichotomie entre centre et périphérie, dans lequel les acteurs périphériques ne sont que des fournisseurs de matériaux bruts (ou, dans une formulation plus sophistiquée due à B. Latour, les producteurs de « mobiles immuables »). Ceux-ci sont capitalisés par les cycles d’accumulation et de redistribution des réseaux longs de la communication scientifique, sous l’effet d’une action à distance exercée par les institutions centrales et pôles métropolitains occidentaux. Cette approche a été en partie révoquée pour prendre en compte de façon plus réaliste les différentes configurations dans lesquelles sont élaborés ces savoirs, en précisant la part respective que prennent (depuis le terrain ou les « contact zones », pour reprendre la formulation de M. L. Pratt, jusqu’à la métropole) acteurs, savoirs, et cultures indigènes, ainsi que toutes sortes de médiateurs ou d’intermédiaires (S. Schaffer et al. 2009), dans la production de ces savoirs. Ces derniers sont en effet indubitablement, du point de vue de leur élaboration lointaine, des savoirs métissés (K. Raj, 2007).

Afin d’en tirer les conséquences du côté métropolitain, c’est l’intégration subséquente de ces savoirs comme métropolitains et la production des identités savantes (individuelles et collectives) associées à ce processus qui retiennent notre attention ici.

L'acclimatation métropolitaine des savoirs sur le lointain

À l’encontre d’un modèle de la production savante comme série d’hybridations sans fin dans lequel est oubliée, à terme, la nécessité de penser les rapports sociaux permettant ces hybridations, on fait ici l’hypothèse que la spécialisation sur le lointain ne se réduit pas à l'histoire d'une division du travail cognitif. Elle est aussi le résultat d’un travail social de prise en charge de la diversité des principes ayant présidé à la production cognitive, travail sur lequel doit aussi porter l’analyse. Comment ces savoirs métissés, produits par des individus que leurs propriétés sociales et leur trajectoire sociale distinguent des savants métropolitains et qui maîtrisent très diversement les normes savantes en vigueur, deviennent-ils des savoirs métropolitains reconnus comme valables ?

S’intéresser à la pertinence dont sont crédités une pratique cognitive développée hors des milieux académiques européens, ou l’intervention d’un voyageur ou d’un expatrié dans la production du savoir savant permettra, on l’espère, de mieux comprendre les effets de la distance (géographique et sociale) et de la disjonction partielle des sphères de sociabilité entre le lieu où sont évaluées les productions savantes et celui où est mis en forme un savoir lointain sur le lointain. Pour cela, il nous semble important de revenir à une étude des interactions entre les deux catégories de producteurs caractérisées par leur inégale capacité d’étude directe de l’objet lointain, ainsi que des usages et qualifications croisées qu’ils font de leurs productions respectives :

  • certains, les savants métropolitains, travaillant en Europe à partir des textes et des objets qui y sont mobilisables
  • d’autres acteurs apportant des ressources inédites, grâce à la capacité d’investigation directe qu’autorise leur passage ou leur résidence en des lieux extra-européens (explorateurs, missionnaires, colons, savants autochtones, etc.), dont l’étude peut ne constituer qu’une des activités tout en réunissant des propriétés utiles au travail savant (familiarité avec le terrain, maîtrise des langues locales, accès informé aux discours savants indigènes, etc.).

La dépendance des premiers envers les seconds, prenant la forme de relations de collaboration, sinon d’instrumentalisation ou de concurrence (qu’accompagne parfois un important travail de dénégation) a caractérisé une longue phase de l’histoire des savoirs sur les mondes lointains. La production de ces savoirs est ainsi prise entre de situations extrêmes. D’un côté, la compétence à étudier un objet lointain serait associée à la qualité de savant, et donc, en dernière analyse, à une localisation métropolitaine et à une légitimation historiquement de plus en plus statutaire. De l’autre, seule la fréquentation directe de l’objet lointain permettrait d’en parler en connaissance de cause, situation qui permettrait au voyageur ou à l’expatrié de revendiquer pour sa production cognitive une compétence fonctionnelle, adéquate à son objet. L’opposition entre le savant de cabinet et l’explorateur n’est pas seulement épistémologique, mais aussi sociale : des attachements, des intérêts sociaux, des intentions intellectuelles les différencient, voire les opposent.

A. Romano et S. Van Damme, 2009« Science and World Cities. Thinking Urban Knowledge and Science at Large (16th-18th century) », Itinerario, vol. 33, n° 1, p. 79-95

K. Raj, 2007 Relocating Modern Science: Circulation and the Construction of Knowledge in South Asia and Europe, 1650-1900.

S. Schaffer et al. (éds.) 2009, The Brokered World. Go-Betweens and Global Intelligence, 1770-1820

Suggestions pour les propositions de communications

 

Cette session est ouverte aux chercheurs en sciences sociales, qu'ils soient historiens, sociologues, anthropologues...

Les contributions porteront sur la connaissance européenne des mondes extra-européens de la fin du Moyen-Âge au XXe siècle dans les domaines de l’anthropologie, de l’orientalisme, de la géographie, de l’histoire naturelle, etc., et se réfèreront au modèle qu’on propose ici pour en discuter la pertinence. On suggère les pistes suivantes (liste non exhaustive) :

  • disciplines et identités savantes : comment s’imposent des définitions spécifiques de la compétence dans l’étude des objets lointains ?
  • la prise en charge dans le savoir métropolitain de la « production conjointe des connaissances » (L. Dartigues) sur le lointain, et de la dépendance de la science européenne à la « théorie savante indigène » (R. Lardinois)
  • savoirs missionnaires, savoirs coloniaux, etc. en métropole : au delà d’une simple désignation du contexte de leur production, y existent-ils comme alternative aux savoirs métropolitains ?
  • les passerelles entres les deux espaces de productions de savoirs sur le lointain, le reclassement métropolitain des voyageurs ou des expatriés, la concurrence des différents groupes sociaux de producteurs cognitifs

On espère participer à tracer les contours d’un régime de production des savoirs sur le lointain qui précède l’abolition de cette coexistence entre ses différents types de producteurs. Le développement de champs et d’institutions scientifiques « à l’européenne » dans les espaces nationaux extra-européens et la mise en place d’un marché mondial des idées et des chercheurs ont permis l’identification de la production savante comme ressortissant d’une forme dont l’unification est revendiquée et vécue par ses acteurs.

Les versions récentes de l’opposition entre savants européens et ceux qui revendiquent un attachement identitaire et politique avec l’espace étudié (par exemple pour les tenants des Postcolonial Studies), ou encore la contestation militante des magistères académiques relèvent en partie d’autres logiques qu’on laissera ici de côté.

Comité d'organisation

L’atelier « savoirs sur le lointain » est organisé par Marie-Noëlle Bourguet (professeur) et Harold Lopparelli (doctorant), historiens du laboratoire ICT (Identités-Cultures-Territoires) de l’université Paris Diderot – Paris 7

http://www.ict.univ-paris-diderot.fr/

Calendrier

Envoyer par courriel à savoirs.lointain@gmail.com le titre et un résumé de la proposition de communication (une page), ainsi qu’une courte notice bio-bibliographique, comprenant coordonnées et affiliation institutionnelle.

  • date limite pour la réception des projets de communication : le 15 janvier 2011.
  • remise des premières versions des communications : septembre 2011
  • colloque à l’université Paris Diderot – Paris 7 (Paris 13e) : 17-19 novembre 2011 

Lieux

  • Université Paris Diderot, Métro Bibliothèque François Mitterrand
    Paris, France

Dates

  • samedi 15 janvier 2011

Mots-clés

  • histoire, sociologie, savoirs, circulation, lointain

Contacts

  • Harold Lopparelli
    courriel : harold [dot] lopparelli [at] gmail [dot] com

URLS de référence

Source de l'information

  • Harold Lopparelli
    courriel : harold [dot] lopparelli [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« L’acclimatation métropolitaine des savoirs sur le lointain », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 06 octobre 2010, http://calenda.org/202036