AccueilPuissances de la nature - justices de l’invisible : du maléfice à l'ordalie, de la magie à sa sanction

Puissances de la nature - justices de l’invisible : du maléfice à l'ordalie, de la magie à sa sanction

The Powers of Nature - Justices of the Invisible: from Evil Spells to Ordalium, from Magic to Sanction

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Publié le mardi 02 novembre 2010 par Marie Pellen

Résumé

« Planète en danger », « Sauver la Nature », telles pourraient être les devises de notre monde moderne. Mais cette nature, objet de notre inquiétude, est celle des biologistes, des sciences naturelles, une nature mise en fiche, et, croit-on, ordonnée, organisée, en fait, désenchantée. Depuis déjà longtemps, dans nos sociétés occidentales, prévaut le dogme de la raison, ou s’impose - ou prétend s’imposer - la mesure qui appréhende les choses, les actes et finalement se saisit de l’homme. L’hybris n’est plus, non plus que les dieux jaloux, ni même l’égarement des sens. Le droit s’est fait système, phénomène total, qui modèle la pensée, capture le fait de l’homme, celui de l’animal, jusqu’à celui des choses. Le jugement est application de la norme, produit du syllogisme. La justice tranche, résout, rationnellement.

Annonce

Centre d’Histoire et Anthropologie du Droit
EA 4417

Si ceux qui ne croient pas au Ciel ne peuvent s’empêcher de nimber de divin leur justice, il n’est pas inattendu que ceux qui y croient s’évertuent à faire de la leur l’accomplissement  de la justice de Dieu
( Jean Carbonnier, Codicille du juste et de l’injuste, 1975, Flexible Droit)

Note de présentation

1-La séparation de l’homme et de la Nature

Cette invention des Modernes a transformé les rapports de l’homme au monde. Dans les sociétés archaïques, anciennes  et traditionnelles,  la Nature comprend  à la fois  le  visible, humain et non humain, et l’invisible dans ses différentes dimensions, spirituelles et  artistiques, oniriques et énergétiques …
Dans notre recherche  comparée des Justices de l’Invisible dans des cultures passées et présentes,  c’est   l’homme total, corps et esprit, dans sa triple dimension cosmologique, sociologique et ontologique qu’il nous faut appréhender
Eu égard à la force des croyances et opérations magico-religieuses et aux mécanismes psycho-physiologiques générant peur et angoisse, il conviendra de ré-examiner dans leur contexte culturel les idées et valeurs véhiculées par certains  couples de notions : visible / invisible  -  devin  / sorcier - mal   / maladie  - parole / corps  -  pur  / impur -  coupable / victime …
L’homme  participant  de la vie  des  Eléments, l’ordre social et l’ordre naturel étant solidaires, les justices de l’Invisible régulent  les pratiques sorcières au sein des communautés parentales et territoriales.  La justice humaine ne pouvant  statuer en l’absence de preuves matérielles, on recourt  à des épreuves corporelles  à risque faisant appel  aux Puissances de la Nature pour dévoiler et sanctionner les actions maléfiques occultes  mençant la santé physique et psychique des individus et mettent en danger la paix sociale. 

2-Quelques notions fondamentales à définir

Ces notions, les unes au singulier, les autres au pluriel  recouvrent les domaines  religieux, éthique, politique et juridique et  Il conviendra dès le départ  de les désigner dans les langues concernées   et de les définir dans les différentes cultures étudiées.

L’Invisible

   Nous sommes ici loin de « l‘épuisement du règne de l’invisible » et du « désenchantement du monde » qui caractériseraient   notre histoire politique de la religion.
L’entrée en communication avec le monde des principes vitaux, esprits et divinités est  l’objet de différentes procédures et rituels :
  • offrandes et sacrifices accomplis par les desservants des cultes
  • techniques oraculaires et divinatoires des clairvoyants, doués de la seconde vue
  • paroles et gestes  des serments et  pratiques ordaliques

La Nature

 La Nature des Modernes ne prenant pas en compte  l’humain et le spirituel , le devoir  n’y  a plus sa source dans la Nature et la primauté du politique conduit à une conception contractualiste  du droit .
Dans la pensée ancienne et traditionnelle, la Nature, incluant le surnaturel, est cosmique et sociale. Elle est  puissance de vie, matière et esprit en mouvement et  les humains lui appartiennent . Il  y a ainsi un droit et une religion de la nature, qui, « sous le vernis diversifié des cultures, constitue un irréductible coutumier humain »..

Les Puissances

A la différence des religions de la Toute-Puissance du Dieu Unique, où le juste doit rejeter comme faux dieux et puissances démoniaques tous les autres dieux,  les religions de la Nature pensent les Eléments - Air et Feu, Eau et Terre - comme un ensemble de puissances  spirituelles et  appréhendent l’homme comme  un microcosme de l’Univers.
Porteurs de valeurs dynamiques ambivalentes, les Eléments ont alors au plan juridico-religieux  un pouvoir normatif, positif ou négatif, de sanction : l’eau féconde et inonde, le feu purifie et  foudroie, la terre  bénit et  maudit …

Les Justices

Les humains sont régis au sein des groupes parentaux et territoriaux par des causes efficientes et finales de conservation et de transmission d’une vie  protégée par des interdits.  Le droit, loin d’être un pouvoir singulier de l’individu, est un juste rapport entre les êtres et  la justice, visant à équilibrer et harmoniser  les rapports au sein du groupe et de la nature, est exercée  sur deux plans :
  -  au plan humain, par les instances en charge des conflits  matériels et sociaux des groupes et des individus,
   -  au plan divin¸ par les instances chargées des questions de protection et de transmission de la vie,  qui  recourent  à des procédures spéciales  pour détecter les actions maléfiques   mettant en danger la santé et la vie  des humains et du corps social. 

3- Pratiques sorcières et techniques divinatoires

Les forces sorcellaires  expriment une dimension agressive des rapports humains, dont  le caractère caché et secret  rend   impossible  leur dévoilement en l’absence de procédures oraculaires et ordaliques ( serment purgatoire,  épreuves de l’eau, du feu, épreuve du poison , duel judiciaire…).  
Depuis l’Antiquité  ( Egypte, Mésopotamie, Grèce, Inde , Europe et Irlande médiévale …) jusqu’à nos jours  , on a eu  recours aux puissances de la Nature - pour détecter et sanctionner les actions  maléfiques.
 Si de nombreux pays en développement ont supprimé  leurs juridictions coutumières et interdit certaines ordalies, peu d’Etats ont incriminé  la sorcellerie et réprimé les fausses  accusations de sorcellerie.
Aujourd’hui  les pratiques sorcières se répandant, en dehors du cadre familial et villageois, avec l’accélération de l’exode rural, l’accroissement de la pauvreté et  les nouvelles formes d’accumulation des richesses  dans l’espace urbain,  les populations concernées  doivent ainsi  gérer leurs conflits de sorcellerie en  recourant à d’ anciennes et nouvelles   techniques.  D’où  urgent d’enquêter sur ces procédures et rituels  le plus souvent ignorées des pouvoirs publics.

Raymond Verdier

« Planète en danger », « Sauver la Nature », telles pourraient être les devises de notre monde moderne. Mais cette Nature, objet de notre inquiétude, est celle des biologistes, des sciences naturelles, une nature mise en fiche, et, croit-on, ordonnée, organisée, en fait, désenchantée.
Depuis déjà longtemps, dans nos sociétés occidentales, prévaut le dogme de la Raison, ou s’impose - ou prétend s’imposer - la mesure qui appréhende les choses, les actes et finalement se saisit de l’homme. L’hybris n’est plus, non plus que les dieux jaloux, ni même l’égarement des sens.
Le Droit s’est fait système, phénomène total, qui modèle la pensée, capture le fait de l’homme, celui de l’animal, jusqu’à celui des choses.  Le jugement est application de la norme, produit du syllogisme. La justice tranche, résout, rationnellement.
Il n’en a pas toujours été ainsi. Il fut un temps où l’homme s’imaginait procéder de la Nature, où l’homme et l’animal se confondaient dans un même genre, où partout se repérait la trace de l’invisible. Nul mur, nulle limite ne structurait ni le temps, ni les lieux, ni les choses. C’était un temps déraisonnable où les morts côtoyaient les vivants et où l’homme pouvait parfois se penser  animal, voire chose. La norme était là, obsédante mais cette norme, loin d’être comme un œil lointain, était familière, répétée, comme le Dit des Vrais Hommes.
 
Dès lors, s’impose la conviction que rien ne relève du hasard, que toute action procède d’une cause déclenchée par une des puissances de la surnature. La justice passe par la manipulation du divin. Il faut interroger les puissances, et pour cela,  entreprendre le grand voyage qui conduit au dépassement de soi,  exécuter les rituels de divination, exiger le serment, imposer les épreuves corporelles pour identifier le coupable.
 
C’est à une réflexion tant historique qu’anthropologique que convie le Centre d’Histoire et d’Anthropologie du Droit, car l’histoire du droit doit se nourrir de l’anthropologie autant que l’anthropologie méditer les leçons du passé.  Il s’agira de tenter de comprendre quels sont les éléments constitutifs de l’ordalie, du jugement de Dieu, du jugement des ancêtres, de celui des esprits...
 
Soazick Kerneis

Contacts :

  • raymond.verdier11@aliceadsl.fr
  • soazick.kerneis@orange.fr
  • nkalnoky@numericable.fr
  • Site du CHAD

Programme

Jeudi 2 décembre 2010

Salle des conférences du bâtiment B (RdC)

Séance du matin sous la présidence de Louis ASSIER-ANDRIEU, directeur de recherche au CNRS

9h00

Ouverture. Pierre ROUILLARD, directeur de la Maison de l'Archéologie et de l'Ethnologie, vice-président chargé de la recherche, université Paris-Ouest

Introduction Soazick KERNEIS et Raymond VERDIER.

  • Justice, fétiches et dédoublement du monde. Gérard COURTOIS, Pr émérite Université d’Artois.
  • Justice de par la Nature: examen des ordalies  à lumière de la distinction Nature/culture chez Descola. Jean-Godefroy BIDIMA, Pr Tulane University, New Orleans LA,70118 –USA
  • Les raisons de la persistance des croyances sorcières en Afrique subsaharienne. Philippe LABURTHE-TORLA, Pr émérite et doyen honoraire de la faculté des sciences humaines et sociales, Université Paris V Sorbonne-René Descartes

Discussion et pause-café

11h00

  • L'invisible au tribunal: les «esprits» et le crime devant une cour d'assises (Togo). Andreas HELMIS, Pr Université d’Athènes
  • Aller au chaudron dans l'Empire romain ; genèse de l'ordalie (IIe-Ve siècles). Soazick KERNEIS, Pr Université Paris-Ouest
  • Le mal et la maladie de l’âme chez les moralistes persans : la justice de l’invisible, une thérapeutique ? Soudabeh MARIN, Chargée de cours Sc.Po.
  • La science sacrilège † BAUD Jean-Pierre, Pr émérite, Université Paris Ouest 

Projection de documents audiovisuels

Discussion et déjeuner 

Jeudi 2 décembre 2010

Salle des conférences du bâtiment B (RdC)

Séance de l’après-midi sous la présidence d’Antoine GARAPON, directeur de IHEJ

14h30

  • “La chasse aux voleurs de sexe est ouverte !” Lynchage, justice populaire et sorcellerie urbaine en Afrique. Julien BONHOMME, Dir-adj., Département de la recherche et de l’enseignement, musée du quai Branly
  • Le rôle de la terre ancestrale dans les serments ordaliques à Madagascar. Sophie BLANCHY, CNRS, Laboratoire d'ethnologie et de sociologie comparative, Maison de l'Archéologie et de l'Ethnologie
  • La justice du Maître de terre chez les Lyèlaé du Burkina Faso et autres aspects de la justice de l’invisible. Blaise BAYILI, Enseignant de socio-anthropologie du religieux et du sacré à l’Université de Ouagadougou (Burkina Faso).

Discussion et pause-café 

16h30

  • La malédiction au secours de la justice chez les Rwa de Tanzanie du Nord. Catherine BAROIN, CNRS, Arscan (UMR 7041), Maison de l'Archéologie et de l'Ethnologie, Nanterre
  • « Celui qui voit » chez les Batammariba (Togo, Bénin). Dominique SEWANE, Titulaire de la Chaire Unesco "Patrimoine culturel africain - Rayonnement de la pensée africaine" Universités de Lomé et de Kara (Togo)
  • L’ordalie de la masse-enclume : « motendo » alternative à la justice pénale au Gabon. Christian MAYISSE, Doctorant en Anthropologie, CREA (centre de recherches et d'études anthropologiques) Université Lumière Lyon II

Discussion

Jeudi 2 décembre 2010

Salle 526 du bâtiment F

14h30

Table ronde  animée par Sophie DEMARE-LAFONT, Pr Université Paris II

  • La broche de Charnay. Ordalie et pouvoir en Bourgogne barbare. Jean-Pierre POLY, Pr Université Paris-Ouest
  • Dérèglements sociaux et agraires, augmentation des agressions «sorcellaires» et manifestations de la justice divine chez les Diola Adiamat (Guinée-Bissau). André JULLIARD, Institut d'ethnologie méditerranéenne européenne et comparative UMR6591 CNRS - Univ. Aix-Marseille I
  • Du sacrifice à l'ordalie et de l'ordalie au sacrifice : "charités" et jugements divins en Casamance, XVIe-XIXe siècles. Charles de LESPINAY, Chargé de cours, Université Paris Ouest
  • Le serment, les marabouts et la mosquée dans le droit coutumier berbère. Katherine E. HOFFMAN, Assoc. Pr of Anthropology, Northwestern University Evanston, IL-USA

Discussion générale 

Vendredi 3 décembre 2010

Salle de conférence du bâtiment B (RdC)

Séance du matin sous la présidence de Christian LAURANSON-ROSAZ, professeur Université Lyon III

9h00

  • Entre divination et preuve : l’ordalie du pain et du fromage. Alain DUBREUCQ, Pr Université Lyon III
  • L’adjuration à saint Yves de Vérité, persistance tardive d’une ordalie populaire bretonne. Thierry HAMON, Maître de conférences Université Rennes I
  • Les  « justices de l’invisible »  dans le folklore juridique. Hervé GUILLOREL, CNRS, ISP (Institut des Sciences sociales du Politique, CNRS et Université de Paris Ouest)
  • Une ordalie pour les dieux : Styx l'Océanide et le Grand Serment des Dieux dans la poésie épique archaïque. Sébastien DALMON, Conservateur Bibliothèque Cujas, Université Paris I Panthéon-Sorbonne

Discussion et pause-café 

11h00

  • Les vérités du feu : ordalie païenne et ordalie chrétienne dans l’Irlande médiévale. Christophe ARCHAN, Pr Université de Reims 
  • Le forgeron, la foudre et la justice des Dieux. Elisée COULIBALEY, Président de la Société des Africanistes, Paris I Dr Université Paris I Panthéon-Sorbonne.
  • Le serment  prohibé. Règles et modalités de la parole juratoire chez les Masa (Tchad/Cameroun). Françoise DUMAS-CHAMPION, CNRS/CEMAf
  • Puissances de la Nature et Justices de l’Invisible. Paulette ROULON-DOKO, Dir au CNRS LLACAN (UMR 8135 du CNRS)

Discussion et déjeuner 

Vendredi 3 décembre 2010

Salle de conférence du bâtiment B (RdC)

Séance de l’après-midi sous la présidence de Jean-Pierre POLY, professeur Université Paris-Ouest

14h30

  • Maât au cœur des justices de l’Invisible. Bernadette MENU,  Dir. de recherche honor. CNRS
  • De la maladie à la guérison : le rôle de régulateur du praticien dans les textes magiques égyptiens. Frédéric ROUFFET, Doctorant Université Montpellier III
  • Une activité de « voyance » au VIe siècle après J.-C. en Egypte. Francis JANOT, Pr Université de Nancy

Discussion et pause-café 

16h30

  • La revanche de l’occulte. Sorcellerie, chamanisme et justice en Amazonie. Catherine ALES,  Dir. de recherche au CNRS, Paris.
  • La spiritualité kanak : une approche au prisme de la relation homme-environnement. Régis LAFARGUE, Magistrat à la Cour de Cassation, Pr associé à l’Université de Paris Ouest
  • Les ancêtres en Papouasie-Nouvelle-Guinée. André ITEANU, Dir. de recherche au CNRS

Discussion

Lieux

  • 200 avenue de la République (Université Paris Ouest Nanterre La Défense, Salle des Conférences, Rez de chaussée du bâtiment B)
    Nanterre, France

Dates

  • jeudi 02 décembre 2010
  • vendredi 03 décembre 2010

Fichiers attachés

Mots-clés

  • droit, histoire, anthropologie, ordalie, magie, maléfice, sanction, puissance de la nature, justices de l'invisible

Source de l'information

  • Nathalie Kalnoky
    courriel : nkalnoky [at] numericable [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Puissances de la nature - justices de l’invisible : du maléfice à l'ordalie, de la magie à sa sanction », Colloque, Calenda, Publié le mardi 02 novembre 2010, http://calenda.org/202329