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Modernisation des entreprises publiques et sociologie

The Modernisation of Public Companies and Sociology

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Publié le vendredi 26 novembre 2010 par Karim Hammou

Résumé

Les grandes entreprises publiques françaises (SNCF, La Poste, EDF-GDF, etc.) sont des terrains d'étude privilégiés pour la sociologie. Analystes des transformations du travail et des organisations, les sociologues sont aussi partie prenante, directement ou non, des transformations à l'oeuvre dans le secteur public depuis les années 1980 au moins : renouvellement des modèles d'organisation, passage de la qualification à la compétence, diffusion et critique du nouveau management public, etc. Cette journée d'étude vise à opérer un retour réflexif sur la place de la recherche en sociologie dans ces processus, en partant d'une question simple : que veut-on dire lorsque l'on parle de modernisation ?

Annonce

Modernisation des entreprises publiques et sociologie      

Journée d’étude - 4 avril 2011  

ENS Jourdan – Grande Salle                                                       

Emmanuel Martin, Nadège Vezinat

Centre Maurice Halbwachs (EHESS-ENS) 

Les grandes entreprises publiques françaises (La Poste, France Télécom, SNCF, EDF et GDF, etc.) sont, depuis de nombreuses années déjà, en pleine « modernisation ». A partir des années 1980, voire avant, ces fleurons du service public fondés sur une relation salariale stable et un modèle économique d’investissement public fort ont vu leurs missions, leur périmètre, leur organisation et leur fonctionnement quotidien profondément renouvelés. Au long de ces processus de grande ampleur, tant par leur durée que par la diversité des domaines qu’ils embrassent, l’unité apparente de l’idée de modernisation apparaît toutefois problématique. Peut-on par exemple décrire la départementalisation des centres de distribution d’EDF-GDF dans les années 1990, et l’apparition d’une « branche commerce » dans la même entreprise, quelques années plus tard, comme les deux faces d’une seule et même logique ? Plus généralement, quand bien même on constate des lignes de force similaires dans les profonds changements affectant les entreprises publiques, doit-on y lire la trace d’une seule et même volonté réformatrice qui s’appliquerait indifféremment pendant trente ans ? Il y a un paradoxe apparent à ce que soient désignés, parfois depuis les années 1930 (Henry & Denord, 2007), sous un seul et même terme des changements qui embrassent une multiplicité d’objectifs, de déroulements et de résultats. Sans prétendre décréter, d’un point de vue d’observateur prétendument objectif, ce qui est vraiment moderne et ce qui ne l’est pas, on peut en revanche se demander pourquoi perdure, dans les programmes de recherche de la sociologie, cette question lancinante : en  quoi les entreprises publiques se modernisent-elles ? Y aurait-il une continuité historique d’ensemble dans les phénomènes rangés sous cette catégorie ?  

L’analyse sociologique de la modernisation prend souvent le parti de retrouver, derrière la multiplicité des nouvelles prescriptions, une inspiration managériale unique. Les analystes des transformations contemporaines du travail sont souvent amenés  à produire des comparaisons entre deux modèles historiques dont l'un aurait récemment cédé le pas à l'autre. Qu’il s’agisse de modèles productifs (Boyer & Freyssenet, 2000 ; Veltz & Zarifian, 1993), ou d'organisation du travail (Coutrot, 1998 ; Courpasson, 2000), de management (Boltanski & Chiapello, 1999) ou encore de rapport salarial (Coutrot, 2005 ; Monchatre, 2007 ; Vatin, 2006), bon nombre de ces synthèses visent à établir si ce qui change (dans l'organisation du travail, les nouvelles exigences de productivité, les nouvelles manières de recruter et de former, etc.), témoigne ou non du passage à une époque nouvelle. Bien que les bornes historiques de ces différents  processus ne se recoupent pas complètement, on pourrait en première approximation y voir le passage d’un modèle dont l'archétype est l'exploitation liée à la chaîne, à un modèle d'autonomie factice dans des organisations en réseaux, par exemple. Le passage d’une époque où les grilles de qualification correspondant à la fois à un diplôme et à un salaire composaient des équivalences stables et institutionnalisées, à une gestion au cas par cas d’individus dotés de compétences y renvoie également. Construire de tels couples d’opposition présente l’avantage de pouvoir peindre d’un seul trait, sur une même toile, un vaste tableau qui appelle une explication macrosociale. Mais l’usage de ces constructions conceptuelles pose problème dès lors, précisément, qu’on cherche à les appliquer à un cas particulier, à un terrain où sont censées se montrer les transformations contemporaines du travail. Le problème naît moins de l’incommensurabilité du macrosocial et du cas particulier, que de la mobilisation par les acteurs observés (une partie seulement d’entre eux) de schèmes d’appréhension de ces transformations qui empruntent exactement le même langage, et reposent sur une conception semblable d’un « changement d’époque » résolu et définitif (cf. Riboud, 1987 ; Du Gay, 2003). Une fois ces phénomènes regroupés dans deux modèles différents – l'un ancien et l'autre moderne –, on est pris dans le type même de construction intellectuelle imposée par les directions d'entreprise en mutation ou « modernisées », dont la « conduite du changement » pose précisément comme inéluctable ce passage de l'ancien au moderne. Quand bien même la recherche en sciences sociales cherche à en déconstruire la modernité, la rationalité et l'efficacité, elle adopte ipso facto le postulat qu'un monde cède effectivement le pas à un autre, sous l'impulsion d'un ou plusieurs agents dont on peut décrire les objectifs et les modalités d’action.  

Cette journée d’étude propose aux chercheurs un retour réflexif sur l’analyse de la modernisation du secteur public, suivant quatre axes de recherche, qui correspondent à autant d’ateliers. Les propositions de communication s’intégreront à l’un des axes de recherche suivants :  

1. Observer de plus près les phénomènes de « modernisation » en se défiant de la présentation qu’en donnent les modernisateurs, ne signifie pas pour autant adopter une posture relativiste dénonçant des illusions. Il est au contraire nécessaire de rendre compte du déroulement historique des processus regroupés sous ce terme.  En partant de l’idée qu’il est déjà arrivé de  « surestimer les ruptures dans les processus de modernisation » (Trouvé, 1996, p.306), il s’agit de produire une description et une analyse des formes que peuvent prendre les dynamiques réunies sous le vocable de modernisation tout en réintégrant l’idée de continuum. L’ambition modernisatrice peut en effet prendre la forme d’une innovation technologique, d’une rationalisation de l’activité de travail, d’une montée en puissance de la logique marchande, etc.  

2. Un deuxième travail consiste à déconstruire les catégories managériales dans lesquelles sont présentés les phénomènes de modernisation des entreprises publiques. Cela suppose de retracer l’origine et le cheminement des doctrines qui inspirent les dirigeants de ces entreprises depuis l’époque des premières tentatives de modernisation. Situés à l’intersection des grands corps de l’État, des élites politiques, et du conseil en stratégie, les administrateurs et dirigeants de grandes entreprises publiques cumulent des propriétés qui rendent possible la « managérialisation » progressive de la gouvernance, aussi bien que l’importation de pratiques de gestion d’une entreprise à une autre. Il y a là un domaine d’étude déjà en partie défriché par la sociologie du patronat (Boltanski & Bourdieu, 1976) ainsi que par les recherches sur le nouveau management public (Ferlie & Ashburner, 1996 ; Alam & Godard, 2007 ; Berrebi-Hoffmann & Grémion, 2009), qui éclairerait sans doute les mécanismes de diffusion de la doctrine modernisatrice

3. On peut remarquer dans un troisième temps que le recouvrement des concepts managériaux et sociologiques n’est pas du au hasard : les grandes entreprises publiques modernisatrices sont aussi celles qui ont accueilli le plus volontiers la recherche en sciences sociales, notamment la sociologie des organisations, ou encore celle des identités professionnelles, voire la sociologie du travail. De manière générale, il y a là un terrain d’étude si fécond et prolifique que les sociologues n’y sont pas cantonnés dans un rôle marginal d’observateur. Certains laboratoires ont participé à la formation de nombreux cadres de ces entreprises, ou encore à l’accompagnement des processus de changements d’organisation dans lesquels les chercheurs se font également consultants : on pourrait citer ici le CSO, le CADIS, ou encore le LISE, ainsi que des programmes de recherche comme le PIRTTEM, le GIP Mutations industrielles, des cercles de réflexion tels que l’ANVIE ou les rencontres de Cargèse. L’interpénétration de l’analyse sociologique et des objets auxquels elle s’applique expliquerait l’apparent paradoxe d’un changement continu et continuellement modernisateur. Un historique de cette collaboration permettrait d’objectiver les effets de boucle entre sociologues et enquêtés, entre catégories scientifiques et catégories indigènes, qui contribuent à construire la modernisation.

4. Une dernière perspective pour rendre raison du paradoxe de la modernisation ininterrompue consiste à étudier ses effets sur la représentation du travail des salariés et sur leur rapport aux usagers, au public ou aux clients. Pris dans une série continue de vastes changements, ceux-ci se réfèrent à la fois à une identité de métier protectrice (Sainsaulieu, 1985 ; Osty, 2003 ; Uhalde, 2005), aux anciennes années de leur trajectoire professionnelle, et à la mémoire du collectif de travail (Halbwachs, 1950 ; Clot, 1999) pour dessiner l’image, congruente avec celle que leur propose leurs directions, d’un basculement de l’  « Avant » au « Maintenant ». Enquêter auprès des salariés de ces entreprises amène très souvent à rencontrer ce schème d’appréhension très répandu de la vie au travail qui, sans identifier toujours de bornes historiques précises, distingue le métier d’avant (en reconstruisant au passage une mémoire collective heureuse d’un âge d’or du travail, du métier et de l’entreprise) de ce que l’on fait – ou l’on ne fait plus – maintenant (Hanique, 2005). Étudier en détail les mécanismes de genèse, de perpétuation et de diffusion de ces représentations du travail permettrait également de comprendre la modernisation au plus près du terrain – et non seulement au niveau des directions d’entreprise – en montrant comment elle s’articule aux « résistances au changement » et à la « conduite du changement », voire en relativisant l’importance de la scission avant/maintenant, en montrant que la dynamique de la « modernisation » a été amorcée il y a longtemps, et qu’il s’agit moins d’une rupture que d’un processus inscrit dans un temps long.  

 Propositions de communication

Les communications feront l’objet d’une présentation de 20 minutes. Les propositions sont attendues sous la forme d’un résumé de la communication proposée en 3 000 signes maximum (espaces compris). Ce résumé précisera les coordonnées des auteurs (nom et prénom, adresse électronique, cordonnées téléphoniques et postales) ainsi que le statut professionnel et/ou l’institution de rattachement du (ou des) auteur(s).  

Calendrier 

Les propositions de communication doivent être envoyées avant le 7 janvier à l’adresse suivante : je.modernisation.sociologie@gmail.com

Les auteurs seront informés par mail de la réponse faite à leur proposition. Les textes complets des communications retenues doivent parvenir aux organisateurs avant le 18 mars 2011. La journée d’étude aura lieu le 4 avril sur le campus Jourdan, ENS-EHESS, 48 boulevard Jourdan, 75014 Paris.   

Bibliographie indicative

Alam, T., Godard, J. (2007) « Réformes sectorielles et monstration de la modernité. Les usages des savoirs managériaux dans les politiques de l'emploi et de l'alimentation », Politix, n° 79, p. 77-100.

Berrebi-Hoffmann, I., Grémion P. (2009) « Elites intellectuelles et réforme de l’Etat. Esquisse en trois temps d’un déplacement d’expertise », Cahiers internationaux de sociologie, n°126, vol.1, p. 39-59.

Boltanski, L., Bourdieu, P. (1976) « La production de l’idéologie dominante », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 2, n°2, p. 3-73.

Boltanski, L., Chiapello, E. (1999) Le nouvel esprit du capitalisme. Paris : nrf essais.

Boyer, R., Freyssenet, M. (2000) Les modèles productifs. Paris : La Découverte, « Repères ».

Clot, Y. (1999) La fonction psychologique du travail. Paris : Presses Universitaires de France.

Courpasson, D. (2000) L’action contrainte. Organisations libérales et domination. Paris : Presses Universitaires de France.

Coutrot, L. (2005) « Archéologie des logiques de compétences », L’année sociologique, vol. 55, p. 197-230.

Coutrot, T. (1998) L’entreprise libérale, nouvelle utopie capitaliste. Paris : La Découverte.

Du Gay, P. (2003)  « The tyranny of the epochal : change, epochalism and organizational

reform », Organization, vol. 10, n° 4, p. 663-684.

Halbwachs, M. (1950) La mémoire collective. Paris : Presses Universitaires de France.

Ferlie E.,  Ashburner L. (dir.) (1996) The new public management in action. Oxford : Oxford University Press.

Hanique, F. (2005) « Changement de cadre et reconstruction du sens. Une clinique de la modernisation dans une entreprise publique », Revue internationale de psychosociologie, p. 119-136. vol. XI, n°1.

Henry, O., Denord, F., (2007) « La ‘modernisation’ avant la lettre : le patronat français et la rationalisation (1925-1940) », Sociétés contemporaines, n°68, p. 83-104.

Monchatre, S. (2007) « Des carrières aux parcours… en passant par la compétence », Sociologie du travail, vol. 49, n°4, p. 514-530.

Osty, F. (2003) Le désir de métier, Engagement, identité et reconnaissance au travail. Rennes : Presses Universitaires de Rennes.

Riboud, A. (1987) Modernisation, mode d’emploi. Rapport au premier ministre J. Chirac.

Sainsaulieu R. (1985) L’identité au travail. Paris : Presses de la Fondation nationale des sciences politiques.

Trouvé, P. (1996) « La fin des contremaîtres traditionnels ? », Revue Française de Sociologie, n°38, pp. 287-308.

Uhalde, Marc (2005) « Crise de modernisation et dynamique des identités de métier dans les organisations », Revue de l’IRES, n°47, p. 135-154.

Vatin, François (2006) Le salariat. Histoire, formes et perspectives. Paris : La Dispute.

Veltz, P., Zarifian, P. (1993) « Vers de nouveaux modèles d’organisation », Sociologie du travail, p. 3-25.

Lieux

  • ENS - 48, bvd Jourdan
    Paris, France

Dates

  • vendredi 07 janvier 2011

Mots-clés

  • sociologie du travail, sociologie des organisations, sociologie de l'entreprise, modernisation, entreprises publiques, management

Contacts

  • Nadège Vezinat
    courriel : nadege [dot] vezinat [at] univ-reims [dot] fr
  • Emmanuel Martin
    courriel : je [dot] modernisation [dot] sociologie [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Emmanuel Martin
    courriel : je [dot] modernisation [dot] sociologie [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Modernisation des entreprises publiques et sociologie », Appel à contribution, Calenda, Publié le vendredi 26 novembre 2010, http://calenda.org/202685