AccueilÀ la redécouverte de la « Grande fièvre ouvrière », 1911-1914

À la redécouverte de la « Grande fièvre ouvrière », 1911-1914

Revisiting the “Great Labour Unrest”, 1911-1914

*  *  *

Publié le jeudi 10 mars 2011 par Loïc Le Pape

Résumé

Appel à communication pour un colloque international : à la redécouverte de la « Grande Fièvre Ouvrière » (1911-1914), Universités Paris 13 et Sorbonne-Nouvelle Paris 3, jeudi 15 et vendredi 16 septembre 2011. Call for Papers, International conference : Revisiting the “Great Labour Unrest” (1911-1914), Paris 13 & Paris 3 (Sorbonne-Nouvelle) Universities, Thursday 15 and Friday 16 September 2011.

Annonce

Comité scientifique / Scientific committee :

  • Constance Bantman, University of Surrey
  • Yann Béliard, Université Paris 3
  • Fabrice Bensimon, Université Paris 4
  • Karine Bigand, Université Paris 13
  • Dominique Fraboulet, Université Paris 13
  • Neville Kirk, Manchester Metropolitan University
  • Donald MacRaild, Northumbria University.

Version française (english version below)

Un siècle après les débuts de la « Grande Fièvre Ouvrière », l’heure est propice à une redécouverte de cette lame de fond injustement négligée par l’historiographie récente. On sait l’ampleur de cette mobilisation sans précédent, qui agita la société britannique pendant des mois d’affilée : les conflits sociaux touchent en 1911 près d’un million de travailleurs, tandis qu’ils occasionnent, l’année suivante, la « perte » de 40 millions de journées de travail ; au cours des six premiers mois de 1914, le nombre de grèves explose et frôle le millier. Au-delà des chiffres (les syndicats passent de 2,5 à 4 millions d’adhérents en seulement quatre ans), les historiens n’ont pas manqué de s’interroger sur les causes et le sens de ce jaillissement. De l’approche « catastrophiste » proposée par Elie Halévy et George Dangerfield dans les années 1930 à la lecture « anti-basiste » formulée par Jonathan Zeitlin en 1989, les interprétations ont été multiples et sujettes à controverse. A l’heure où la crise du capitalisme mondialisé suscite des réactions ouvrières au cours imprévisible, nous voudrions faire le pari que ces événements ont encore beaucoup à nous dire.

Moins connus qu’on ne pourrait le croire, ils méritent d’être approchés sous des angles nouveaux. La forme prise par l’agitation ouvrière à Londres, Liverpool ou Glasgow est désormais bien balisée. Mais que sait-on des combats qui affectèrent des villes de moindre taille, et initiés par des protagonistes moins fameux que James Sexton ou Ben Tillett ? Les mouvements des travailleurs (marins, dockers, cheminots, mineurs) ont fourni matière à bien des ouvrages. Mais quid des travailleuses (ouvrières d’usine, domestiques, enseignantes, vendeuses) ? On est parvenu à cerner les faits et gestes des principales organisations ouvrières. Mais on a trop peu scruté les discours et les attitudes de leurs vis-à-vis, ces employeurs et ces hommes d’Etat dont les choix, variés et souvent contradictoires, façonnèrent alors l’Histoire. Gagneraient également à être explorés les rapports que les actions des prolétaires entretinrent avec d’autres mouvements sociaux alors en cours (notamment les mouvements féministes et les différentes agitations irlandaises), et notamment le rôle de la Daily Herald League comme carrefour des contestations.

L’élargissement du champ visuel passe aussi par une réévaluation des cadres géographiques. Dans quelle mesure peut-on considérer la « Grande Fièvre » comme une vague de grève « britannique » ? Ne faut-il pas comprendre cet adjectif dans un sens plus large qu’auparavant, incluant non seulement l’Irlande, mais aussi l’ensemble du monde britannique d’alors ? On n’a pas accordé suffisamment d’attention à la dimension impériale de la « Grande Fièvre ». Pourtant, entre 1911 et 1914, la Colombie Britannique connaît des batailles sociales à répétition, la Nouvelle-Zélande vit une grève générale (1913) et l’Afrique du Sud est touchée par des conflits du travail d’une violence inouïe. N’y a-t-il pas des effets de miroir, voire de contagion, entre métropole et colonies ? Pour comprendre comment les expériences militantes s’échangent par-delà les océans, il faudrait par exemple se pencher sur la façon dont la presse ouvrière de Grande-Bretagne rapporte l’actualité sociale des antipodes, et vice-versa.

Plus généralement, c’est le caractère transnational de la « Grande Fièvre » qu’il importe d’approfondir. Au printemps 1911, la grève des gens de mer est menée en commun avec les « camarades » belges, néerlandais et allemands. Mais comment cette collaboration, élaborée « au sommet » entre états-majors syndicaux, se déclina-t-elle « à la base », c’est-à-dire sur le terrain ? D’autres professions mirent-elles en jeu de telles solidarités internationales ? On pourrait aussi souligner les ambiguïtés de l’internationalisme alors en vogue : derrière les mêmes mots, un Havelock Wilson et un Tom Mann ne mettent pas les mêmes notions, la place réservée aux travailleurs de couleur dans les luttes revendicatives est loin d’aller de soi et l’approche de la guerre fragilise encore l’idéal. En somme, dans une ère des empires qui vit se consolider simultanément « nationalisation » des prolétariats et « mondialisation » des combats de classe, l’épisode de la « Grande Fièvre » britannique épousa-t-il une tendance plus qu’une autre ?

En même temps que les perspectives spatiales, il serait sans doute éclairant de jouer sur les échelles temporelles. Contrairement aux idées reçues, les troubles des années 1911-1914 ne furent pas un orage dans un ciel serein (depuis la percée travailliste de 1906, l’opinion ouvrière avait sensiblement bougé), ni une effervescence sans lendemain (malgré la rupture d’août 1914, les grèves reprennent dès 1916 et culminent en 1919). La notion de « répertoire d’action » chère à Charles Tilly invite donc à sonder d’une part la façon dont les protagonistes de la « Grande Fièvre » recyclèrent l’expérience des batailles passées (en amont), d’autre part (en aval) l’héritage vivant de la « Grande Fièvre » à l’œuvre dans les mobilisations ultérieures. Si transmission il y eut, peut-on identifier les réseaux ou les individus qui s’en firent les « passeurs » ?

La piste des représentations, enfin, pourrait s’avérer d’autant plus fructueuse qu’elle a été, jusqu’à présent, nettement sous-exploitée. Du côté de l’iconographie, il conviendrait de se demander comment les observateurs contemporains (photographes, caricaturistes) rendirent compte des événements. Comment ne pas s’interroger, par ailleurs, sur la manière dont l’agitation prolétarienne fut perçue à l’étranger (par la presse, les intellectuels, les militants) ? Les représentations, ce sont aussi les visions de la « Grande Fièvre » construites après-coup (notamment par une certaine « histoire officielle » du trade-unionisme et du travaillisme) et bien entendu les versions qu’en retiennent les musées, les manuels d’histoire, les documentaires radio ou télé, sans oublier les œuvres de fiction (tant littéraires que cinématographiques).

Ce colloque est organisé par le CRIDAF (Centre de Recherches Interculturelles sur les Domaines Anglophones et Francophones, université Paris 13) avec la collaboration du CREW (Centre for Research on the English-Speaking World, université Sorbonne Nouvelle – Paris 3), dans le cadre du PRES Sorbonne Paris Cité.

Les propositions de communication (300 mots), accompagnées d’une brève bio/bibliographie, sont à envoyer aux trois membres du comité organisateur :

Les communications, en anglais ou en français, seront d’une durée de 20 minutes.

Date limite de soumission des propositions : 30 mars 2011.

La Society for the Study of Labour History, qui soutient l’événement, publiera une sélection de communications dans sa Labour History Review.

English version 

The time seems right, a century after the outbreak of the “Great Labour Unrest”, to revisit a strike wave that historians have rather neglected during the last two decades. The sheer size of that unprecedented unrest and its destabilising effects on British society hardly need emphasising: in 1911, about one million workers were involved in labour disputes; in 1912, 40 million days of work were “lost” through strikes; during the first six months of 1914, the number of strikes soared to reach almost one thousand; in less than four years, trade union membership increased from 2.5 to 4 million. The causes and the meaning of the upheaval have been repeatedly disputed, some historians favouring what might be a termed a “catastrophist” approach (e.g. George Dangerfield or Elie Halévy in the 1930s), while others offered a “relativist” reading (e.g. Jonathan Zeitlin in 1989). At a time when popular reactions to the worldwide crisis of capitalism are so difficult to predict, the organisers of the conference believe that much can still be learnt from the study of the 1911-1914 events.

Here are some suggestions as to the perspectives that may be adopted to cast a new light on the topic. The form taken by the workers’ agitation in London, Liverpool or Glasgow has been extensively mapped. But what about the struggles that occurred in smaller cities or towns, in places where people not so famous as James Sexton or Ben Tillett came forward? The male workers’ strikes have received substantial academic treatment. But the movement was not limited to the initiatives taken by seamen, dockers, railwaymen or miners. What part did their wives take in the fight? What role did women workers at large (factory girls, servants, teachers, shop assistants…) play in the Great Labour Unrest? Much has been written about the words and deeds of labour leaders and their organisations during the 1911-1914 period. But we still need to pay more attention to how businessmen and statesmen dealt with the proletarian rebellion. Another path worthy of exploration could be the relationships between labour activism and other social movements, notably the women’s revolt and the troubles in Ireland.

To rediscover the Great Labour Unrest, a questioning of the insular geographical frame in which it has long been confined could also prove fruitful. To what extent was it a “British” strike wave? Should the adjective not be understood in a broader sense than before, embracing not only Ireland, but also the British world in general? The imperial dimension of the phenomenon surely deserves to be analysed. After all, between 1911 and 1914, British Columbia was repeatedly under tension, there was a general strike in New Zealand (1913) and the labour disputes in South Africa almost turned into a civil war. It therefore makes sense to search for mirror effects, or indeed cases of contagion, between metropolis and colony. Militant experiences were exchanged across the oceans, and what better way to understand the workings of that dialogue than by scrutinising what the British labour press made of the events in the colonies and, similarly, how the metropolitan turmoil was perceived from the antipodes?

More generally, it is the transnational character of the Great Labour Unrest that needs to be reassessed. In June 1911, the seamen’s strike was an international initiative, uniting the British with their Belgian, Dutch and German comrades. Historians have been able to trace the steps taken “at the top” to make that action possible. But the nature of international industrial action “at the bottom”, in the ports and on the docks, is still largely a terra incognita. Did other professional groups, apart from the seamen, transform the principle of international solidarity into an efficient tool? The ambiguity of “internationalism” should also be stressed. The word did not convey the same message when used by Havelock Wilson or by Tom Mann. The attitudes of trade unionists towards coloured workers in those troubled times were not necessarily dictated by class solidarity and the march towards the Great War only made the case for cross-border fraternity more fragile. The age of empire saw the “nationalisation” of the European working classes and a simultaneous “internationalisation” of labour networks and struggles: can the Great Labour Unrest be said to have followed one tendency more than the other?

The change of scale in space is an obvious invitation to a change of scale in time. Contrary to what is often heard, the 1911-1914 fire did not appear from out of the blue: as early as 1906, the electoral breakthrough of the Labour Representation Committee had already signalled, as well as encouraged, a change in the workers’ political mood. Nor did it die out overnight: in spite of the August-September 1914 social truce, there was a renewed appetite for strike action from 1916 onwards, which culminated in 1919. Using Charles Tilly’s notion of “social movement repertoire”, it would be of the highest interest to identify what forms of action the 1911-1914 strikers borrowed from their predecessors and which of their practices were recycled by the 1926 or even the post-1945 generations. If some transmission took place, we need to spot who was responsible for it.

The representation of the Great Labour Unrest is yet another aspect labour historians need to dig into more deeply. How did its observers (in particular cartoonists and photographers) choose to represent it? How was it commented upon by foreign observers, be they journalists or intellectuals, politicians or activists? Retrospective representations of the events should also be studied, especially in “official histories” of the mainstream labour organisations such as the TUC, the TGWU or the Labour Party. That should not exclude the representations to be found in museums, history textbooks, radio or television documentaries, or even in works of fiction (such as novels or films).

Kindly supported by the Society for the Study of Labour History (SSLH), the conference is organised by the CRIDAF (Centre for Intercultural Research on the Anglophone and Francophone Areas, Paris 13 University) in collaboration with the CREW (Centre for Research on the English-Speaking World, Sorbonne Nouvelle – Paris 3 University). Both research teams belong to the recently created Sorbonne Paris Cité PRES (“Alliance for Higher Education and Research”).

Please send your proposals (300 words), as well as a short bio/bibliography, to all three conveners simultaneously:

Submission: all proposals must be received by 30 March 2011.

The papers, given in French or in English, are expected to last 20 minutes.

The Labour History Review will publish a selection of the papers given at the conference.

Dates

  • mercredi 30 mars 2011

Mots-clés

  • grèves, manifestations, syndicalisme, patronat, monde britannique

Contacts

  • Yann Béliard
    courriel : yann [dot] beliard [at] univ-paris3 [dot] fr

Source de l'information

  • Yann Béliard
    courriel : yann [dot] beliard [at] univ-paris3 [dot] fr

Pour citer cette annonce

« À la redécouverte de la « Grande fièvre ouvrière », 1911-1914 », Appel à contribution, Calenda, Publié le jeudi 10 mars 2011, http://calenda.org/203675