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Utopies et justice spatiale

Utopia and Spatial Justice

Revue Justice spatiale / Spatial justice

Call for papers from the Justice spatiale / Spatial justice journal

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Publié le mardi 12 avril 2011 par Loïc Le Pape

Résumé

La revue Justice spatiale / Spatial Justice lance un appel à contribution sur le thème des utopies pour son sixième numéro, qui paraîtra à l’automne 2012.

Annonce

Numéro spécial « Utopies et justice spatiale », coordonné par

  • Bernard Bret, Université de Lyon 3, France
  • Sophie Didier, IFAS, Afrique du Sud
  • Frédéric Dufaux, Université de Paris Ouest Nanterre, France

Argumentaire

Est-ce paradoxal que la géographie, science des territoires et de la différenciation spatiale, s'intéresse à l'utopie, c'est-à-dire au non-lieu ?

En fait, pour qui s'occupe de justice spatiale, le thème est riche d'enseignements et fournit des pistes nombreuses et fécondes. Il s'agit de comprendre pourquoi réfléchir sur la justice a conduit de nombreux auteurs à ancrer leur analyse en des lieux, fût-ce de manière métaphorique, comme si l'organisation juste du social passait nécessairement par l'organisation juste du spatial. Bien loin de constituer un paradoxe, voilà qui légitime la place centrale donnée au juste dans le discours géographique.

L'utopie est un ailleurs qui, par définition, n'a évidemment pas de réalité matérielle, mais qui, sous forme allégorique, présente un idéal de société juste et propose parfois un projet alternatif. Cette création intellectuelle constitue -tout comme son double sombre, la dystopie- un moyen habile pour dénoncer les injustices du monde réel, comme si la distanciation prise à l'égard de ce dernier permettait d'en mieux repérer les travers, les conformismes et les sottises. Produire des récits utopiques, ce n'est donc pas une vaine rêverie issue d'une imagination vagabonde qui interdirait le raisonnement. C'est décrire un ailleurs pour critiquer l'existant et dire un possible, ou du moins les pistes d'un possible, en fabriquant comme un « jeu spatial » (Utopiques, jeux d’espaces, Louis Marin, Minuit, 1973). L'utopie nourrit ainsi une tradition littéraire dont la référence fondatrice est l'Utopia (1516) de Thomas More, encore que le jardin d'Eden et la cité idéale aient occupé les esprits et fait rêver les hommes dès la haute antiquité. Dans de nombreuses œuvres qui suivront, on retrouve le thème d'un lieu exempt des interdits et propice au bonheur, de l'Abbaye de Thélème ("fais ce que voudras") dans le Gargantua de Rabelais à La République des Philosophes de Fontenelle. C'est au XIXème siècle, avec la révolution industrielle et la misère ouvrière que l'utopie a pris une autre tournure. Qu'il s'agisse de Robert Owen, de Saint-Simon, de Charles Fourier ou d'Etienne Cabet, l'idée était moins de donner dans l'allégorie que de proposer un projet à construire réellement, fût-ce dans la lointaine Amérique supposée terre favorable à l'expérimentation sociale. Malgré parfois une fantaisie et une extravagance telles que Charles Fourier a pu être tenu pour un surréaliste avant l'heure, ces hommes ne se considéraient pas comme utopistes. Ils furent ensuite déclarés tels, au motif qu'il est illusoire de construire une cité juste sans avoir au préalable changé la société : c'est la transformation sociale qui transformera la ville, et non l'inverse. A noter pourtant qu'une interprétation littérale de cette affirmation réduirait à néant l'idée d'aménagement du territoire puisqu'elle lui opposerait le préalable nécessaire du changement social, comme si l'interaction entre le social et le spatial n'était pas à double sens. Raisonner en termes de socio-spatial et de processus de production inscrit dans le temps est sans doute plus convaincant : on peut par exemple penser la production de l’espace comme expérimentation utopique ouverte, virtuellement infinie, des différentes formes spatiales, permettant d’explorer des stratégies alternatives émancipatrices (Henri Lefebvre, La production de l’espace, 1974, David Harvey, Spaces of Hope, 2000).

Le socialisme autoproclamé scientifique n'était-il pas, lui aussi, une utopie, mais dangereuse ? De fait, le XXème siècle a montré que les utopies deviennent meurtrières quand elles prétendent faire le bonheur des peuples malgré eux et sans égard pour le droit des gens. L'utopie produit alors le totalitarisme : l'Union soviétique n'a-t-elle pas finalement échoué parce qu'elle ne fut jamais vraiment soviétique, dans le sens que le système était par nature non-démocratique et que le pouvoir ne fut jamais entre les mains des soviets ? La Chine maoïste et le Cambodge des Khmers rouges furent d'autres sinistres illustrations d'une telle dérive. Ces drames disqualifient-ils l'idée-même d'utopie ? Il faut se confronter au potentiel autoritaire des utopies, car se résigner à cet abandon reviendrait à bloquer le libre jeu de l’imagination dans la recherche d’alternatives (Harvey, 2000). Ce serait aussi renoncer à l'idée de justice, car la justice est-elle autre chose qu'une utopie ? C'est une utopie, mais une utopie positive, c'est-à-dire une utopie qui dit un horizon jamais atteint, mais vers lequel se diriger. La justice, alors, est un objectif qu'il faut soumettre au débat public quant à ses finalités et aux moyens à mettre en œuvre. Comme le dit Ernst Bloch (L'esprit de l'utopie, 1977, Le principe Espérance, 1976), renoncer à l'utopie serait renoncer à toute espérance alors que, pour reprendre les propres termes du philosophe, l'utopie concrète est libératrice pour la société et émancipatrice pour chacun de ses membres.

Une livraison de Justice Spatiale / Spatial Justice sur « Utopies et justice spatiale » peut être ainsi l'occasion d'un riche débat. En ouvrant librement la revue à des contributions sur la question, on soulignera des pistes parmi d'autres possibles :

  • la justice spatiale comme utopie positive. En quoi toute pensée sur la justice comporte-t-elle sa part d'utopie et comment cette utopie est-elle utile à la réflexion et à l'action ?
  • la notion de progrès. Si l'idée de progrès va contre les conservatismes, elle peut accréditer l'idée que le changement aurait nécessairement une valeur positive : ainsi, le progrès technique s'en trouverait automatiquement validé, sans que soient soumises à examen ses conséquences sociales. Cette notion de progrès entretient des liens ambigus avec la notion d'utopie : l'utopie est-elle vraiment un non-lieu, ou est-elle un lieu où pourrait nous conduire le progrès, pensé comme processus juste ?
  • les expériences des socialismes utopiques : les phalanstères créés aux Etats-Unis par Victor Considérant, les Icaries de Cabet, la communauté anarchiste de la Cécilia au Brésil, le familistère de Godin, à Guise.
  • les utopies urbaines confrontées à la réalité : si l’essentiel de l’urbanisme a été inspiré (ou « infecté » (Harvey, 2000)) par les modes de pensées utopiques, certaines formes les cristallisent tout particulièrement (Brasilia, la capitale du Brésil, ou Auroville, en Inde, mais aussi, plus anciennement, les réalisations de Tony Garnier et les formes urbaines inspirées par la Charte d'Athènes). Symétriquement, il sera intéressant d’examiner, sous l’angle de la justice spatiale, les rapports entretenus par la production « utopique » avec son environnement.
  • l'utopie et la démocratie dans l'aménagement du territoire et l’urbanisme. L'utopie peut dire ce que doit être le territoire, mais aussi la procédure adéquate pour déterminer ce qu'il doit être. C'est poser le problème de la légitimité des politiques d'aménagement. C'est en particulier une invitation à considérer les expériences de démocratie participative comme autant d'utopies concrètes.
  • la géographie, les utopies et la littérature de science fiction. Il s'agit là de voir comment la géographie a pu inspirer des utopies ou nourrir ses thèmes d'étude de certains textes littéraires. La science fiction est-elle annonciatrice d’organisations spatiales futures et, à ce titre, en « colonisant le futur avec des problèmes du passé », quelles relations entretient-elle avec l'utopie ? Au contraire, la science fiction n’est-elle pas, avant tout, un méta-commentaire au présent et qui fait toujours référence au présent ? Il sera intéressant de questionner « la capacité de la science fiction à exprimer des imaginaires contemporains sur le pouvoir social, la justice et la science, dans toute leur étendue temporelle et spatiale » (Middleton & Woods, Literatures of memory: history, time and space in postwar writing, 2000).

Modalités de soumission

Les propositions d’article (7500 mots au plus) doivent être soumises par email : postmaster@jssj.org ou contactjssj.org@gmail.com

au plus tard le 31 décembre 2011

Les articles retenus seront publiés dans le numéro spécial qui paraîtra à l’automne 2012.

Contacts :

Dates

  • samedi 31 décembre 2011

Mots-clés

  • utopie, justice spatiale, géographie

Contacts

  • Revue Justice spatiale
    courriel : contactjssj [dot] org [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • karine Ginisty
    courriel : k [dot] ginisty [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Utopies et justice spatiale », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 12 avril 2011, http://calenda.org/204042