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Un « tournant animaliste » en anthropologie ?

An 'animal turn' in social anthropology ?

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Publié le vendredi 13 mai 2011 par Loïc Le Pape

Résumé

L’anthropologie sociale a toujours inclus la nature et les animaux dans son champ d’étude, puisque toute société entretient toujours avec eux des relations matérielles ou idéelles, et qu’ils sont ainsi partie intégrante des communautés humaines. Or, depuis deux ou trois décennies, l’exploration des relations entre hommes et animaux s’est développée au point de constituer un domaine spécialisé de recherche. [...] Peut-on alors parler d’un « tournant animaliste », entendu à la fois comme position politique et morale de défense des animaux, et comme position épistémologique ? Ces deux perspectives sont-elles nécessairement liées ? [...] Ce colloque propose un détour réflexif sur le sens, les implications et la portée de ces thèmes, dans les sociétés contemporaines et dans l’anthropologie elle-même, considérée dans ses frontières avec la philosophie, les sciences cognitives, la morale et la politique.

Annonce

UN “TOURNANT ANIMALISTE” EN ANTHROPOLOGIE ?

AN ‘ANIMAL TURN’ IN ANTHROPOLOGY ?

Colloque International

Fondation A et P Sommer / LAS / APRAS

Paris, 22-24 juin 2011

Collège de France 11 place Marcelin Berthelot, 75005 Paris

Salle Halbwachs

Contact : colloqueanimal@gmail.com  

Argumentaire

L’anthropologie sociale a toujours inclus la nature et les animaux dans son champ d’étude, puisque toute société entretient toujours avec eux des relations matérielles ou idéelles, et qu’ils sont ainsi partie intégrante des communautés humaines. Or, depuis deux ou trois décennies, l’exploration des relations entre hommes et animaux s’est développée au point de constituer un domaine spécialisé de recherche. Ce phénomène peut utilement faire l’objet d’un retour réflexif des anthropologues sur leurs propres travaux.

Il n’est pas douteux que cet intérêt récent soit un effet de la conjonction, dans les sociétés occidentales, entre un certain appauvrissement de la fréquentation et de la connaissance des animaux, et un développement des sciences du vivant, notamment des approches éthologiques et cognitivistes, qui étendent volontiers la culture au règne animal. Les différences entre hommes et animaux tendent ainsi à s’estomper, d’où une reviviscence de réflexions philosophiques et de préoccupations morales qui avaient inspiré les premiers mouvements de protection des animaux aux XVIIIe et XIXe siècles, mais avec des orientations et des arguments sensiblement différents.

Peut-on alors parler d’un ‘tournant animaliste’, entendu à la fois comme position politique et morale de défense des animaux, et comme position épistémologique postulant une continuité entre hommes et animaux en donnant à ces derniers une subjectivité ou une “agency” ? Ces deux perspectives sont-elles nécessairement liées ? Jusqu’à quel point l’intérêt pour “l’Animal” contribue-t-il à la connaissance des animaux autant que des hommes en société, à la connaissance de la diversité et de la complexité de la cohabitation des vivants ? Peut-il constituer un objet d’étude à part entière ? Les approches méthodologiques sont-elles orientées, et si oui comment, par les formes d’engagement autour de ce qu’on appelle aujourd’hui “la question animale” ? Débouchent-elles sur des positions métaphysiques qui articuleraient de façon nouvelle les formes du vivant ?

Ce colloque ne se propose pas d’ajouter une contribution aux nombreux événements et travaux qui se sont multipliés durant cette dernière décennie sur le thème “l’Homme et l’Animal” ou, moins souvent, “les hommes et les animaux”. Il veut au contraire les mettre en perspective, en adoptant un détour réflexif sur le sens, les implications et la portée de ces thèmes, dans les sociétés contemporaines et dans l’anthropologie elle-même, considérée dans ses frontières avec la philosophie, les sciences cognitives, la morale et la politique.  

AN ‘ANIMAL TURN’ IN ANTHROPOLOGY ?

Social anthropology has always included nature and animals in its field of study, since every society entertains material or ideal relations with them, and since they take part to human communities. But in the last two or three decades, the study of human-animal relationships has been developed in such a way as to become a specialized field of research. This phenomenon needs to be reflexively tackled by anthropologists.

No doubt this recent interest is an effect of the conjunction, in Western societies, of a decreased frequentation and knowledge of animals, and an increased developement of life sciences, particulary in cognitive sciences and ethology, who extend the notion of culture to animals. The differences between human and animals tend to vanish, provoking a renewal of the philosophical and moral preoccupations that inspired the first animal protection movements in the 18th and the 19th centuries, but with different orientations and arguments.

Can we then speak of an “animalist” turn, if we understand by this term both a moral and political position defending animals, and an epistemological position postulating a continuity between humans and animals by giving them the same agency ? Are these two perspectives linked ? Can the interest for “the animal” contribute to the knowledge of humans and animals living in society ? Are methodological approaches oriented, and how, by forms of engagement around what is now called “the animal question” ? Do they lead to metaphysical positions articulating living beings in a new way ?

This conference is not just another meeting on “Human and animal” or, less frequently, “humans and animals”. It aims to take this theme reflexively, to interrogate the implications and the consequences of this theme in contemporary societies and in anthropology, in its evolving frontiers with philosophy, cognitive sciences , ethics and politics.  

PROGRAMME - PROGRAM  

MERCREDI 22 JUIN

CONFÉRENCES D'OUVERTURE ANTHROPOLOGIE, HISTOIRE, PHILOSOPHIE

Modérateur : Noëlie Vialles (Collège de France, Paris)

14h Présentation générale

  • 14h20 Philippe Descola (Collège de France, Paris) De l’Animal aux animaux
  • 15h Harriet Ritvo (MIT, Cambridge) The Animals’ Turn ?

15h40-16h Pause

  • 16h Francis Wolff (ENS, Paris) L’animal entre épistémologie et éthique

16h40-17h30 Discussion

18h-20h Buffet  

JEUDI 23 JUIN

MATIN. MÉTHODOLOGIES

Modérateur : Sophie Chevalier (Université de Franche-Comté, IIAC-EHESS)

  • 9h30-10h Garry Marvin (Roehampton University, London) Intimate Relations, Intimate Knowledge : What Ethnographic Research Offers to Human-Animal Studies
  • 10h-10h30 Vincent Leblan (Centre Norbert Elias, Marseille) Un virage anthropologique en primatologie

10h30-10h50 Discussion

10h50-11h10 Pause

  • 11h10-11h40 Jocelyne Porcher (INRA, Paris) Le travail des animaux d'élevage : un partenariat invisible ?
  • 11h40-12h10 Emmanuel Grimaud et Stéphane Rennesson (CNRS, Paris) Jeux d'espèces et cybernétique

12h10-12h30 Discussion  

APRÈS-MIDI. DISPOSITIFS SOCIO-TECHNIQUES

Modérateur : Frédéric Keck (CNRS, Paris)

  • 14h30-15h00 Catherine Rémy (CNRS, Paris) De la ressemblance et de la dissemblance des hommes et des animaux. Enquête dans le milieu de la xénotransplantation
  • 15h00-15h30 Etienne Benson (Max Planck Institute, Berlin) Animals in/as Infrastructures of Environmental Surveillance

15h30-15h50 Discussion

15h50-16h10 Pause

  • 16h10-16h40 Adrian Franklin (University of Tasmania, Hobart) Investigating the Therapeutic Benefits of Companion Animals : Cardiovascular Disease and Loneliness
  • 16h40-17h10 Vinciane Despret (Université de Liège) Usages et heuristiques des corps en éthologie

17h10-18h Discussion 

VENDREDI 24 JUIN

MATIN. ATTITUDES CONTEMPORAINES

Modérateur : Vanessa Manceron (CNRS, MNHN, Paris)

  • 9h30-10h Janet Browne (Harvard University, Cambridge) Charles Darwin’s View of Animal Emotions : Anthropomorphism and Human Civilization
  • 10h-10h30 Christophe Traïni (Institut d’Études Politiques, Aix-en-Provence) Le «mouvement de libération animale». Innovation singulière ou réactualisations plurielles ?
  • 10h30-11h Isacco Turina (Université de Bologne) Incertitude ontologique et engagements militants

11h-11h20 Pause

  • 11h20-11h50 Boria Sax (University of Illinois, Springfield) Human Histories and Zoocentric Myths : The Wolf and The Raven in World War II
  • 11h50-12h20 David Fraser (University of British Columbia, Vancouver) Understanding Animal Welfare : the Science in its Cultural Context

12h20-12h40 Discussion  

VENDREDI 24 JUIN

APRÈS-MIDI. ONTOLOGIES

Modérateur : Sophie Houdart (CNRS, Paris)

  • 14h30-15h00 Harvey Feit (McMaster University, Hamilton) Love, Domination, and Ontological Pluralities in Animal Protectionists’ and James Bay Crees’ Worlds and Debates
  • 15h00-15h30 Charles Stépanoff (EPHE, Paris) Le pastoralisme nomade et ses théories : vers un modèle de cognition distribuée homme-animal

15h30-15h50 Discussion

15h50-16h10 Pause

  • 16h10-16h40 Jean-Pierre Digard (CNRS, Paris) De la zoomanie à l’animalisme occidentaux : le tournant obscurantiste en anthropologie
  • 16h40-17h10 Eduardo Viveiros de Castro (Museu Nacional, Rio de Janeiro) No animal, no Human: the Amazonian Case

17h00-18h Discussion et clôture

TITRES & RÉSUMÉS - TITLES & ABSTRACTS  

Animals in/as Infrastructures of Environmental Surveillance.

Etienne BENSON - Max Planck Institute for the History of Science, Berlin

This paper will focus on the development of electronic methods for tracking wild animals. In the past several decades, miniaturized radio- and satellite-tags have made it possible for scientists both to remotely monitor the behavior of individual animals and to use the animals as 'platforms' or infrastructural supports for acquiring data about the physical environment. Data about the daily movements of many marine predators, for example-whales, seals, tuna, albatrosses--are now being collected from electronic tags via satellite along with fine-grained temperature, pressure, and salinity measurements. Such measurements inform biological studies but also contribute to models of local and global climate change. As such studies have proliferated, so has rhetoric figuring tagged animals simultaneously as objects of research, as collaborators in research (“animal oceanographers”), and as infrastructural components (“autonomous biological sampling platforms”). This paper will situate such figures in relation to discourses of companionship and instrumentalization in contemporary human-animal relations.  

Charles Darwin’s View of Animal Emotions: Anthropomorphism and Human Civilization

Janet BROWNE - Harvard University, Cambridge

Charles Darwin’s book on The Expression of the Emotions in Man and Animals (1872) discussed the mental continuities between humans and animals - continuities in mind and behaviour that Darwin presented as crucial evidence for evolutionary links between animals and mankind. Darwin’s representation of animal emotions was anthropomorphic. He drew on knowledge of domestic animals derived from his personal background as a prosperous Victorian. This paper covers Darwin’s description of animal emotions and discusses the impact of his anthropomorphism.  

Usages et heuristiques des corps en éthologie

Vinciane DESPRET - Université de Liège

ll arrive que les éthologistes mentionnent le rôle de leur corps sur les terrains d’observation : celui-ci peut être évoqué comme ayant posé un problème d’organisation dont la résolution s’est avérée féconde dans la rencontre : le “corps obstacle” au travail en devient l’outil ; il peut également être mobilisé pour créer le contact, voire parfois être utilisé comme outil de compréhension, notamment lorsque le chercheur adopte les usages socio-corporels de ceux qu’il observe — forme d’empathie incorporée et mise en acte. Le corps subit alors une modification dont les chercheurs (et leurs animaux) prennent acte, et dont certains, parmi les scientifiques qui traversent cette expérience, n’hésitent pas à affirmer qu’il s’agit d’une modification de tout l’être — on peut peut-être même imaginer que, du côté des animaux, les manifestations particulières du corps de l'observateur répondraient à une question que les animaux se poseraient dans certaines situations, à savoir si les humains ont un corps. Je propose de décliner chacun de ces modes d’utilisation des corps pour réguler la distance, entrer en contact, spéculer des hypothèses, se faire voir et reconnaître, au fil de trois situations de terrain : avec des loups, des babouins, et des cratéropes écaillés. La question du corps s'articule, dans cette perspective, tout autrement à celle de l'anthropomorphisme.

De la zoomanie à l’animalisme occidentaux : le tournant obscurantiste en anthropologie

Jean-Pierre DIGARD - CNRS, Paris

Les rapports humains-animaux en Occident sont aujourd’hui marqués par des évolutions spectaculaires — intensification de l’exploitation des animaux d’élevage, omniprésence des animaux de compagnie, idéalisation des animaux sauvages — et par l’apparition de nouvelles sensibilités — compassion voire militantisme animalitaire, diabolisation de l’homme… La zoomanie contemporaine pourrait n’être qu’une anodine lubie si elle n’était pas accompagnée, confortée, justifiée par d’autres évolutions, intellectuelles (scientifiques ?) celles-là : philosophie animaliste, nouvelle éthologie, droit des animaux, “animal studies”, anthropologie constructionniste et hyper-relativiste, avec leur cortège de manifestations, de colloques et de publications dont le trait commun est la remise en cause des différences entre l’homme et les animaux. Tandis que la zoomanie est en passe de susciter un “politiquement correct” participant et générant de la misanthropie (“plus je connais les hommes, plus j’aime les animaux”), les thèses animalistes sont porteuses d’un nouvel obscurantisme : déni du propre de l’Homme, péjoration de la science considérée comme un point de vue sur le monde parmi d’autres, engouement pour une anthropologie symbolique confondant représentations et pratiques, au détriment de la recherche d’une anthropologie positive où l’interprétation des faits serait strictement encadrée et contrôlée.  

Love, Domination, and Ontological Pluralities in Animal Protectionists’ and James Bay Crees’ Worlds and Debates

Harvey A. FEIT - McMaster University, Hamilton

Animal protectionists and James Bay Cree hunters both feel deeply the suffering of animals and both can say with conviction that they love animals. Both understand human-animal relationships as social and familial. Both seek to resist some of the logic, values and practices of markets, and their consequences for animals and lands, while both engage in and use markets. Yet, each engages in practices and visions that the other cannot comprehend. Animal protectionists often seek benevolent action in forms that create the domination of animals, however protective. Indigenous-animal relations take forms that for Crees are compatible with hunting. In this paper I draw on ethnographic research among James Bay Crees of northern Quebec, many of whom live in worlds of human and non-human persons, in order to analyze public debates between representatives from the animal protection movement and those from Indigenous peoples’ organizations. I explore how over recent decades conflicting visions and incommensurable practices occur repeatedly, and how they are linked to unacknowledged ontological differences and conundrums. Animal protectionists often struggle to bridge the nature-culture divide, insofar as their discourse remains within the ontological worlds of modern science, law and governance. Thus, when they re-envision animals as children, in order to bring them into a social world, they recreate both separations and dominance which protectionists set out to transform. Indigenous peoples find challenges as they enter dialogues from a relational world encompassing adult human and animal persons, because discourses must translate among pluralities of ontologies both outside and within Indigenous socialities. In the conclusions of the paper some questions are posed about the complexities of living in multiple ontological worlds.  

Investigating the Therapeutic Benefits of Companion Animals : Cardiovascular Disease and Loneliness

Adrian FRANKLIN - University of Tasmania, Hobart

To investigate the health benefits of companion animals in a way that goes beyond finding statistical patterns involves appreciating the philosophical debates about the nature of animal consciousness that engage an inter-disciplinary field of scholarship cutting across the Great Divide of the hard sciences and humanities. The paper suggests that relationships between humans and companion animals result from the active agency of both. Thus, in order to understand how they arise and are maintained, we need to develop methodologies that can cope with this complex interplay. This paper considers the achievements of qualitative sociologists, particularly in the field of post-Meadian symbolic interactionism who have addressed these issues, and discusses ways of extending and deepening this agenda through cross-fertilization with similar work in ethnomethodology, conversation analysis and post-humanist sociology in investigating the health benefits of dogs. Two cases are considered: cardiovascular disease and loneliness – both serious and expensive problems where companion animals can play a significant therapeutic role.  

Understanding Animal Welfare : the Science in its Cultural Context

David FRASER - University of British Columbia, Vancouver

Current debates about the welfare of animals, especially the intensive production of food animals, have been strongly influenced by the much earlier debate during the Industrial Revolution. During the 1700s and 1800s, many critics of industrialization reflected the worldview of the Romantics, opposed to the supporters of indstrialization who reflected a worldview that we might call Industrialism. A similar dichotomy of values can be seen in disagreements over whether intensive animal production is bad for animal welfare (because the systems are unnatural, curtail freedom and involve negative emotions such as frustration) or good for animal welfare (as reflected in good physical health and high productivity). These contrasting world-views have influenced the measures chosen by scientsts to assess animal welfare. Some scientists, roughly in line with a Romantic world-view, look to the affective states of animals (emotions, feelings) as indicators of welfare, and try to improve animal welfare by allowing animals to live in a freer and more natural manner. Other scientists, roughly in line with an Industrialist world-view, look to the health and good functioning of animals as indicators of welfare. These different criteria of welfare overlap substantially but are sufficiently independent that disagreements often arise ; nonetheless, the different views of welfare have enriched the research with a diversity of scientific approaches. Hence, our understanding of animal welfare is both science-based and values-based. In this respect, animal welfare is like many other ‘evaluative concepts’ such as food safety and environmental sustainability where the tools of science are used within a framework of values. Scientists working in these fields need to articulate both their empirical work and the values on which it is based.  

Un virage anthropologique en primatologie

Vincent LEBLAN - Centre Norbert Elias, Marseille

Les terrains de prédilection de l’éthologie des primates sont des espaces vides de présence humaine, permettant d’observer les comportements des primates entre eux et dans leur milieu. Ces espaces fonctionnent comme des laboratoires grandeur nature, où les comportements sont étudiés comme des archives de l’évolution des espèces. Ainsi, l’histoire des sociétés de primates est en général rapportée à la genèse et au développement de facultés, dont certaines sont tour à tour érigées en seuils de démarcation, ou au contraire en zones de chevauchement, entre ce qui est humain et ce qui est animal. Cette focalisation sur les parcs et réserves est un biais rarement reconnu comme tel, car fondé dans des principes de méthode solidaires des conceptions naturalistes largement partagées par les primatologues. Le parti inverse est d’amener la primatologie à collaborer avec l’ethnologie et l’histoire environnementale dans des espaces ouverts aux interactions des animaux avec les humains. Cette démarche interdisciplinaire propose un regard décalé sur la patrimonialisation des comportements “pré-humains” des grands singes et sur les politiques de conservation qu’elle inspire. Elle conduit aussi à comprendre l’histoire des sociétés de primates comme étant aléatoire, inscrite dans des temporalités de moyen terme entre les longues durées de l’évolution et le présent de l’observation en situation. On examinera les implications de ce cadrage ethnohistorique nouveau, à partir du cas exemplaire de la nidification des chimpanzés dans les palmiers à huile, dont la propagation est étroitement solidaire des lieux d’habitat humain et des espaces agricoles en Guinée et en Guinée-Bissau.  

Intimate Relations, Intimate Knowledge: What Ethnographic Research Offers to Human-Animal Studies

Garry MARVIN - Roehampton University, London

The relationships between humans and other animals and the configuration of animals in human cultures have clearly been brought to the fore in the last decade or so in the multidisciplinary field of human-animal studies. My concern with the field is that too often the human and the animal are unspecific creatures of vague generality. In my view what anthropology offers to the field are understandings and interpretations based on material derived from ethnographic fieldwork with particular people and particular animals. In this presentation I will explore the rich complexity of such material through examples from my research into bullfighting and leisure hunting. Perhaps the value of ethnographic fieldwork is obvious to an audience of anthropologists but perhaps too it is worth reflecting on it and considering its unique contribution to human-animal studies.  

Le travail des animaux d'élevage : un partenariat invisible ?

Jocelyne PORCHER - INRA SADAPT, Paris

L'étude des relations entre éleveurs et animaux d'élevage n'est pas une nouveauté en anthropologie. La relation individualisée entre un éleveur particulier et ses animaux particuliers est par contre beaucoup moins connue, la priorité ayant été donnée par l'anthropologie aux troupeaux et aux collectifs plutôt qu'aux individus, aux structures plutôt qu'à la subjectivité. Le travail en élevage repose pourtant sur une relation intersubjective, un ”devenir avec“ impliquant notamment l'affectivité et la communication. L'intersubjectivité des relations entre éleveurs et animaux a des effets importants en termes de souffrance ou de joie au travail car elles sont de facto partagées, même si de nombreux mécanismes peuvent intervenir pour réduire ce partage. Pour comprendre ce qui est en jeu dans le travail avec les animaux, il faut donc s'intéresser aux éleveurs, ce pourquoi nous avons en sociologie des méthodes éprouvées, mais aussi aux animaux, ce qui est beaucoup plus compliqué. Après avoir rappelé l'objectif de mes recherches sur la relation de travail entre êtres humains et animaux et les rationalités du travail en élevage, je présenterai les cadres théoriques sur lesquels je m'appuie (sociologie et psychologie du travail, zootechnie, éthologie) et j'exposerai les méthodes que j'ai utilisées, en tant que sociologue, pour aborder le monde des animaux au travail et leur implication dans le travail d'un point de vue affectif et relationnel, mais aussi du point de vue de leurs conduites.

De la ressemblance et de la dissemblance des hommes et des animaux. Enquête dans le milieu de la xénotransplantation

Catherine RÉMY - CSI, CNRS, Paris

Depuis les premières tentatives, la xénotransplantation a été rendue possible par un travail sur la ressemblance et la dissemblance entre hommes et animaux. Ce jeu de rapprochement/éloignement a évidemment évolué au fil des années et se trouve aujourd’hui mis en péril par la montée en puissance d’une injonction de prise en compte de la “question animale”. En effet, la régulation est de plus en plus stricte dans ce domaine. A partir de l’observation de réunions et de rencontres de chercheurs travaillant sur la xénotransplantation, je m’interrogerai sur les effets de cette transformation réglementaire. Il s’agira aussi de souligner comment ma position d’ethnographe se trouve définie par ces tensions : que laisse-t-on observer à celle qui n’affiche pas d’emblée une position clairement “pro-humain” ? Loin d’être un obstacle, la “mise en invisibilité” de certains lieux ou de certaines pratiques constitue un réel résultat d’enquête, à condition bien sûr d’être en mesure de l’identifier.  

Jeux d'espèces et cybernétique

Stéphane RENNESSON et Emmanuel GRIMAUD - CNRS, Paris

L'objectif de cette intervention est de comparer plusieurs “jeux d'espèces” aussi populaires les uns que les autres en Thaïlande. Nous parlerons essentiellement des combats de scarabées rhinocéros (Xylotrupes Gideon) dont nous soulignerons la spécificité en tant que système de communication en les confrontant aux joutes de poissons combattants (Betta Splendes), de poissons demi-becs (Dermogenys Pusillus), ou encore aux concours de chants d’oiseaux comme les tourterelles zébrées (Géopélie zébrée, Geopelia Striata) et les Bulbuls orphée (Pycnonotus Jocosus). Notre objectif sera de décrire les modes de rencontre parfois troublants que ces compétitions impliquent entre humains et animaux et on cherchera à proposer des concepts qui permettent de naviguer des uns aux autres.  

Human Histories and Zoocentric Myths : The Wolf and The Raven in World War II

Boria SAX - University of Illinois, Springfield

At least until the late twentieth century, the discipline of history has been highly anthropocentric, in its focus on leaders, nations, and social classes as the bearers of change. Myth, by contrast, shows humankind as governed by elemental powers that are greater than our own. The chaos that accompanies war temporarily exposes illusions of human understanding and control, even of our own destructive impulses, moving people to think in mythic rather than historical terms. As a result, not only individual human beings but also events and animals seem to take on a significance as embodiments of cosmic powers, far beyond their importance as agents of cause and effect. This presentation looks at two totemistic mythologies that emerged from World War II — the Nazi myth of the wolf as a primeval warrior and the British myth of the ravens in the Tower of London as protectors of their kingdom.

Le pastoralisme nomade et ses théories: vers un modèle de cognition distribuée homme-animal

Charles STÉPANOFF - EPHE, Paris

Dans les années 1960-1970, l'étude du pastoralisme nomade était largement fondée sur le modèle de l'homo economicus, attribuant aux volontés et aux calculs rationnels du pasteur un rôle central univoque dans le plan migratoire. Depuis les années 1990, des études de divers élevages de rennes ont conduit les chercheurs à envisager le pastoralisme nomade comme un système composite faisant interagir de façon complexe cognition humaine et cognition animale. Ainsi il apparaît que l'évaluation des facteurs environnementaux et le choix du moment de la migration relèvent très largement de la compétence de l'animal. Volonté humaine et volonté animale se développent l'une par rapport à l'autre dans un processus continu d'apprentissage réciproque faisant d'une unité pastorale une communauté hybride particulièrement intégrée.  

Le “mouvement de libération animale”. Innovation singulière ou réactualisations plurielles ?

Christophe TRAÏNI - Institut d’Études Politiques, Aix-en-Provence

La protection animale constitue l’une des causes militantes les plus hétérogènes qui soient. Enquêter auprès de ses promoteurs actuels ne peut que conduire à constater les nombreux contrastes qui résultent de la diversité de leurs origines sociales, des ressources qu’ils doivent à leurs trajectoires professionnelles, et plus encore des modes d’action qu’ils privilégient. De fait, le détour historique apparaît indispensable pour comprendre et démêler au mieux ce qui est à l’origine d’une telle diversité. Les évolutions et les mobilisations qui ont marqué la protection animale, depuis le début du XIXe siècle, ont contribué à la constitution de trois registres émotionnels bien distincts qui, aujourd’hui encore, alimentent les engagements militants en faveur des animaux. Les registres émotionnels démopédique, de l’attendrissement et du dévoilement incitent ainsi les sympathisants à s’investir dans la cause selon des modalités très diversement valorisées au sein des multiples organisations qui se consacrent aujourd’hui à la protection animale. La typologie des registres émotionnels permet notamment d’analyser le caractère composite de ce qui est souvent décrit comme “un mouvement de la libération animale” se développant depuis la seconde moitié des années 1970. Alors que la théorie militante tend à faire valoir l’unité d’un mouvement innovant, la mise en perspective historique invite plutôt à relever la concomitance de mobilisations socialement hétérogènes qui, chacune de leur côté, réactualisent des registres émotionnels forgés au cours des deux siècles précédents.  

Incertitude ontologique et engagements militants

Isacco TURINA - Université de Bologne

Toute société a besoin d’établir une échelle de valeur des différents êtres pour pouvoir fonctionner normalement. En Occident, c’est un ordre d’origine religieuse qui a dominé jusqu’à l’âge moderne, descendant de Dieu aux hommes et des hommes aux animaux. Á l’époque moderne, avec l’effondrement de la croyance en Dieu, cette hiérarchie a été remplacée par un ordre anthropocentrique, qui a trouvé son aboutissement dans la doctrine des droits de l’homme. Actuellement, l’émergence dans la sphère publique d’interrogations éthiques coïncide, semble-t-il, avec la crise de ce modèle : des repères communs ne sont pas encore fixés pour gérer la confusion ontologique contemporaine, entre l’apparition de nouveaux statuts pour certains êtres (fœtus, robots), le développement d’une conscience nouvelle d’individus ou de collectifs autrefois classés — et par là même évacués — comme “naturels” (animaux, environnement), la résurgence de défenseurs de l’ordre monothéiste classique (fondamentalisme religieux), etc. On souligne donc la nécessité de prendre en compte la dimension ontologique pour mieux décrire et comprendre certaines dimensions du changement social en cours dans les démocraties occidentales. Il est ainsi possible, à partir d’une analyse historique, de montrer comment un pluralisme éthique se développe sur les décombres d’une ontologie effondrée, et comment en conséquence les engagements militants sont d’autant plus virulents que le sol ontologique est plus fragile sous leurs pieds. La hiérarchie des êtres étant frappée de scepticisme, le champ est ouvert pour un pluralisme éthique, qui cherche (et trouve) dans la communion militante une objectivation des convictions subjectives.  

No Animal, no Human: the Amazonian Case

Eduardo VIVEIROS DE CASTRO - Museu Nacional, Rio de Janeiro

If Kwakiutl attribute human qualities to the grizzly bear, they have also learned to define and to regulate their own qualities of physical strenght and fearlessness in terms of their knowledge of the bear. […] Kwakiutl do not merely project themselves on the outer world. They seek to incorporate it. (I. Goldman, The Mouth of Heaven: An Introduction to Kwakiutl Religious Thought) The acknowledgement of the crisis, not to say utter demise, of the metaphysically foundational opposition between Nature and Culture is one of the hallmarks of contemporary anthropological sensibility. The complex distinction between the “human” and the “animal”, insofar as it is one of the manifestations of the former opposition, is also under severe critical scrutiny. Usually, such critique describes and/or prescribes a new ontological regime where an overall continuity (implying similarity) between “humans” and “animals” is emphasized at the expense of discontinuity (implying difference). The present paper addresses the question of the sufficiency of the “continuous/discrete” elementary schematism — be it applied mono- or multi-dimensionally — to account for the human/animal distinction in all possible ontologies.

Lieux

  • 11 Place Marcelin Berthelot (Collège de France)
    Paris, France

Dates

  • mercredi 22 juin 2011
  • jeudi 23 juin 2011
  • vendredi 24 juin 2011

Contacts

  • Colloque Animal ~
    courriel : colloqueanimal [at] gmail [dot] com
  • Fondation A & P Sommer ~
    courriel : colloque2011 [at] fondation-apsommer [dot] org

Source de l'information

  • Noëlie Vialles
    courriel : noelie [dot] vialles [at] college-de-france [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Un « tournant animaliste » en anthropologie ? », Colloque, Calenda, Publié le vendredi 13 mai 2011, http://calenda.org/204292