AccueilPassage à l'acte. L'agir, de la performance à la psychiatrie

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Publié le mardi 17 mai 2011 par Karim Hammou

Résumé

La performance qui naît dans l’Actionnisme viennois, regorge d’atteintes au corps et d’actions dont le dénominateur commun est de s’écarter avec violence de la norme – une violence exercée par l’artiste sur son propre corps, sur ce qui l’entoure, et par ricochet, sur le spectateur qui assiste à la performance ou en regarde les traces (photographies, vidéo). On rencontre cette mise en jeu du corps dans le travail de Valie Export, Chris Burden, Gina Pane ou Marina Abramovic. L’usage et la manipulation de fluides corporels (fèces, sang, urine, sperme), autres types d’actes fréquents dans les performances d’Hermann Nitsch ou d’Otto Muehl, circulent chez Gasiorowsky, Jean-Jacques Lebel ou Michel Journiac. On peut enfin signaler des comportements hors-normes à la fois spectaculaires et impressionnants : colères et destructions d’Arman, visite de musée un lièvre mort dans les bras de Beuys, nudité de Yayoï Kusama et de sa bande dans les rues de New York des années 1960.

Annonce

Colloque Organisatrices :
INHA/ HICSA, Université Paris I Emilie Bouvard, doctorante, Paris I
Vendredi 20 janvier 2012 Isabelle Salmona, psychiatre, ASM 13
et samedi 21 janvier 2012
Lieux : INHA, Paris,
Hôpital Sainte-Anne, Paris

« Passage à l’acte »,
l’agir, de la performance à la psychiatrie.
Appel à contribution

En juin 1968, lors de l’action collective Kunst in Revolution à Vienne, Günther Brus réalise « Analyse corporelle n°33 » : il se déshabille, se coupe le torse et les cuisses avec un rasoir, urine dans un verre, boit son urine et étale ses fèces sur son corps, puis s’allonge et se masturbe en chantant l’hymne autrichien. L’action est interrompue par la police et Brus, Otto Muehl et Oswald Wiener écopent de 6 mois de prison ; ils fuient à Berlin. La dernière action violente de Brus, Zereissprobe, aura lieu en 1970 : expérience ultime du seuil de souffrance et de dégradation que le corps peut supporter, elle conduira Brus par la suite à se consacrer à un travail purement graphique.
Le Body Art, qui naît dans l’Actionnisme viennois, regorge de ce type d’atteintes au corps et d’actions dont le dénominateur commun est de s’écarter avec violence de la norme – une violence exercée par l’artiste sur son propre corps, sur ce qui l’entoure, et par ricochet, sur le spectateur qui assiste à la performance ou en regarde les traces (photographies, vidéo). On rencontre cette mise en jeu du corps dans le travail de Valie Export, Chris Burden, Gina Pane ou Marina Abramovic. L’usage et la manipulation de fluides corporels (fèces, sang, urine, sperme), autres types d’actes fréquents dans les performances d’Hermann Nitsch ou d’Otto Muehl, circulent chez Gasiorowsky, Jean-Jacques Lebel ou Michel Journiac. On peut enfin signaler des comportements hors-normes à la fois spectaculaires et impressionnants : colères et destructions d’Arman, visite de musée un lièvre mort dans les bras de Beuys, nudité de Yayoï Kusama et de sa bande dans les rues de New York des années 1960.
Diogène modernes ou fous à lier ?
L’historien de l’art confronté à ces performances, directement, ou à leurs images, n’hésite pas à manipuler un vocabulaire au goût psychanalytique et parle de « masochisme » et de « sadisme » pour l’actionnisme viennois, de « narcissisme », s’agissant du body art féministe par exemple, d’« exhibitionnisme » pour Yayoï Kusama, de « perversion » empruntant ici ou là ces concepts sans plus de précision.
A des degrés divers, nous sommes frappés par le fait que ces phénomènes, chez tout individu, relèvent de la psychiatrie au sein de laquelle leur est réservé le terme de « passage à l’acte ». Ce sont des symptômes identifiés par la médecine (scarifications, auto-mutilation, etc.). Or pour le psychiatre, l’agir, le passage à l’acte, c’est justement le contraire de l’art entendu comme une construction signifiante. L’agir s’oppose au fantasme, à la remémoration, à l’élaboration et à ce qui soutient celle-ci à savoir la parole : le passage à l’acte est hors norme, il dérange, blesse, choque, voir tue. Il relève d’un défaut de mentalisation, étant le reste de ce qui n’a pu être élaboré, pensé, dit - créé. Retourné vers les autres, il intéresse les psychiatres depuis le milieu du XIXe siècle au titre de la criminologie ; retourné vers soi, depuis le début du XXe, avec les premières études consacrées aux automutilateurs. Cet arrière-plan psychiatrique participe de ce qui rend les images de ces performances si impressionnantes pour le spectateur.
D’où cette question : dans quelle mesure les artistes des années 1960, 1970 et au-delà ont-ils cherché à faire le fou ? à simuler la folie et à jouer de cette gamme de symptômes cliniques ? et comment auraient-ils eu accès à cette taxinomie ?
L’histoire de la rencontre entre art et psychiatrie est riche au XXe siècle (travaux de Prinzhorn, de Morgenthaler et autres, surréalisme, art brut, expérience de création sous psilocybine, etc.), mais elle semble s’arrêter pour ce qui est de l’historiographie au seuil des années 1960, avec l’agonie du surréalisme, qui pourtant marque de son influence cette décennie.
L’objectif de ce colloque est ainsi de réunir des intervenants de disciplines multiples (issus de l’histoire de l’art comme de la psychiatrie et de la psychanalyse, mais également de la sociologie et de la philosophie), autour de la question de la performance dans la seconde moitié du XXe siècle.
La première hypothèse que nous souhaiterions soulever est celle du moment historique : si comme l’a montré Laurence Bertrand-Dorléac dans son livre L’ordre sauvage : violence, dépense et sacré dans l’art des années 1950-1960 (Gallimard, 2004), la violence et le comportement hors-norme, hors-limite (Hors limites, l'art et la vie, 1952-1994, Paris, Centre Georges Pompidou, 1994) sont répandus depuis les années 1960, dans quelle mesure le paradigme psychiatrique représente-t-il une influence sur ces formes plastiques à cette époque, et peut-il aider à les comprendre ? Il faudra aussi aller chercher les racines d’une description psychiatrique de l’acte hors-norme comme création artistique dans l’avant-guerre et peut-être au-delà.
Il s’agit d’autre part de s’intéresser à la place de ces actions dans le parcours singulier d’artistes : comportements spectaculaires hors-normes, manipulation de matières taboues, pratiques de scarifications et d’auto-mutilation, expérimentation par les drogues, artiste vivant en institution, ou, phénomène plus récent, revendiquant un diagnostic psychiatrique, artiste « brut ». On peut aussi poser la question du suicide de l’artiste. Pourquoi et comment les artistes passent-ils à l’acte ? Quelle est la place de la parole dans ces œuvres ? Plus largement, la question du passage à l’acte pointe vers celle du passage à la performance, de ce moment mystérieux dans de nombreuses carrières d’artistes d’abandon des techniques traditionnelles, abordé récemment entre autre par Sophie Delpeux (Le corps-caméra, le performer et son image, Paris, Textuel, 2010).
La dimension d’inscription dans l’espace public attirera également notre attention, du côté de l’histoire de la psychiatrie dans les années 1960-1970, et au-delà : si l’artiste « fait le fou », extrayant du champ de la folie les comportements prohibées, les sortant d’une inscription biographique pour les exposer sur un champ social, rendant publics des comportements qui ne s’exhibent pas, se taisent et se dissimulent, quel retentissement cela peut-il avoir sur le « fou », sur le regard porté sur la maladie mentale et sur les institutions qui la soignent, voire sur ces institutions elles-mêmes depuis les années 1960 ? Que signifie cette possibilité de se mettre en scène comme fou, de mettre en avant cette folie révélatrice ? En quoi enfin et plus généralement en quoi le champ théorique traditionnel de la perversion peut-il s’en trouver remanié ?
Nous souhaitons que ce colloque permette à différents univers de confronter leurs méthodes, leurs vocabulaires, leurs taxinomies et leur « coup d’œil » : on suggèrera schématiquement que médecins et historiens d’art décrivent, mais comment ? Que dire en commun de ces « cas », de ces artistes étranges qui prennent des symptômes comme matière de leur art ? Les analyses d’œuvres, collaborations et réactions croisées de psychiatres, psychanalystes et historiens d’art, seront, nous l’espérons, stimulantes et fécondes.

Emilie Bouvard et Isabelle Salmona.

Date limite d’envoi des propositions de communication, comprenant une proposition d'environ 300 mots et une courte notice biographique :

30 septembre 2011

à emiliebouvard@hotmail.fr ET à isabellesalmona@gmail.com

Lieux

  • Hôpital Sainte-Anne (INHA)
    Paris, France

Dates

  • vendredi 30 septembre 2011

Mots-clés

  • performance, happening, body art, psychiatrie, psychanalyse, actionnisme, action, acte, agir

Contacts

  • Emilie Bouvard
    courriel : emiliebouvard [at] hotmail [dot] fr
  • Isabelle Salmona
    courriel : isabellesalmona [at] gmail [dot] com

URLS de référence

Source de l'information

  • Emilie Bouvard
    courriel : emiliebouvard [at] hotmail [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Passage à l'acte. L'agir, de la performance à la psychiatrie », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 17 mai 2011, http://calenda.org/204371