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Enfances (dé)placées

(Dis)placed childhoods

Migrations forcées et politiques de protection de la jeunesse, XIXe-XXe siècle

Forced migrations and youth welfare policies of the 19th and 20th centuries

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Publié le lundi 10 octobre 2011 par Loïc Le Pape

Résumé

La plupart des jeunes placés en institution dans le cadre des politiques de protection de l’enfance ont été en réalité déplacés, non seulement dans le but des les éloigner de chez eux, mais aussi en vertu d’une volonté de les enraciner ailleurs. Ainsi, certaines politiques mettent en œuvre un programme raisonné de déplacement massif de populations juvéniles, souvent au-delà des frontières nationales, selon des visées colonisatrices, du fait de conjonctures politiques spécifiques – guerres et changements de régimes, d’utopies pédagogiques et idéologiques, ou de stratégies institutionnelles particulières. Le numéro 14 de la Revue d'histoire de l'enfance « irrégulière » portera sur les politiques migratoires contraintes concernant les jeunes placés en institution dans l'objectif de comprendre comment ces enfants (dé)placés deviennent des enjeux de pouvoir, des acteurs des relations internationales, des sujets politiques sans droits politiques.

Annonce

[see English version below]

Revue d’histoire de l’enfance irrégulière, n°14 (édition fin 2012) : « Enfances (dé)placées. Migrations forcées et politiques de protection de la jeunesse, XIXe-XXe siècle »

Direction : David Niget et Mathias Gardet

La plupart des jeunes placés en institution dans le cadre des politiques de protection de l’enfance ont été en réalité déplacés. Coupés des liens avec leur famille jugée corruptrice, tenus à l’écart de leur quartier et d’une sociabilité criminogène, éloignés des villes dans le rêve récurrent d’inverser un exode rural au départ largement fantasmé puis de plus en plus réel, pouvoirs publics et sociétés philanthropiques ont procédé, depuis deux siècles, au déplacement de dizaines de milliers d’enfants.

Mais certains enfants ont été déplacés de manière systématique et planifiée, non seulement dans le but des les éloigner de chez eux, mais aussi en vertu d’une volonté de les enraciner ailleurs. Ainsi, certaines politiques mettent en œuvre un programme raisonné de déplacement massif de populations juvéniles, souvent au delà des frontières nationales, selon des visées colonisatrices, du fait de conjonctures politiques spécifiques –guerres et changements de régimes-, d’utopies pédagogiques et idéologiques, ou de stratégies institutionnelles particulières. D’emblée, les discours justifiant le retrait de l’enfant de son « milieu » naviguent entre volonté de punir et utopie de réhabilitation. Des enjeux biopolitiques se font jour : s’agit il de saigner le corps national pour en extirper les mauvaises humeurs, ou de régénérer la nation en transplantant ses rejetons dans un substrat sain et prometteur ?

Au nom du rêve impérial ou des aléas de la colonisation, on envoie, à compter des années 1870, des enfants de familles populaires anglaises au Canada, en Australie, en Nouvelle Zélande ou en Rhodésie, ainsi que des pupilles ou des jeunes délinquants de France en Algérie. Selon des visées « civilisatrices » de sédentarisation ou de mission religieuse, de jeunes Roms, de jeunes aborigènes, de jeunes indiens, de jeunes malgaches ou réunionnais, sont placés autoritairement dans des familles d’accueil, des internats, ou sont déplacés vers la métropole coloniale. Les totalitarismes du XXe siècle radicalisent et systématisent ces interventions d’Etat : aryanisation nazie, propagande communiste, terrorisme des régimes sud américains, tous ont pris pour prétexte la protection des enfants pour organiser leur enlèvement collectif, leur migration forcée. Les démocraties, à travers les organisations internationales en genèse tentent, dès 1919, de réguler les mouvements de populations juvéniles, selon un droit international encore balbutiant et au nom d’une nouvelle morale humanitaire. Ces déplacements d’enfants ne relèvent donc pas de la simple conjoncture politique, de l’aléa dont seraient victimes les plus vulnérables. La migration devient un outil, du XIXe au XXe siècle, de gestion politique des populations, dont l’enfance constitue un objet emblématique.

Cette histoire mouvementée mais méconnue suscite des questions pour l’historien :

  • Quels sont les liens entre biopolitique et enfance ? Comment le souci de plus en plus prégnant de mener une politique des populations, dans une perspective planification de l’avenir et de gestion des ressources humaines des sociétés contemporaines, a-t-il conduit à penser les politiques de l’enfance au sein des entreprises de maîtrise démographique, et en particulier de contrôle des flux migratoires ? Comment les organisations humanitaires sont-elles intervenues dans cette entreprise ?
  • Quel est le statut de l’enfance dans les politiques d’édification de l’Etat nation ? Du citoyen à l’ « homme nouveau », comment l’enfance et la jeunesse sont-elles investies d’un sens politique et mobilisées au sein du corps national ? Qu’en est-il de l’idée d’Empire et de l’instrumentalisation de l’enfance dans l’entreprise coloniale ?
  • Comment croiser les analyses de genre, de classe et d’ethnicité dans ces questions migratoires ? Les jeunes filles sont-elles sujettes au déplacement, dans une perspective de peuplement ? Dans l’entreprise coloniale, s’agit-il, en déplaçant de jeunes orphelins de la métropole vers l’Afrique, de « blanchir » les colonies, ou de perpétuer, s’agissant du Canada, de l’Australie ou de la Nouvelle Zélande, des colonies ethniquement homogènes ? Qu’en est-il des visées d’acculturation dont témoignent les déplacements d’enfants « autochtones » ? Enfin, à quelles classes sociales se destinent ces interventions de l’Etat et des entreprises philanthropiques ? S’agit il de former, à partir des enfants déshérités, une nouvelle élite coloniale ou politique ?
  • Quelles organisations prennent en charge ces déplacements ? Pré carré de l’Etat, les politiques de déplacement sont aussi le fruit d’intervention d’acteurs privés, philanthropiques, religieux ou de partis politiques. Quels types de dispositifs ces politiques de déplacement mettent elles en place ? Quels types d’institutions ? Sont elles ouvertes, fermées, éducatives ou punitives ? Suscitent-elles des violences institutionnelles et ont elles donné lieu, ces dernières années, à des politiques de réparations ?
  • Quelles expertises sont mobilisées dans cette entreprise ? Invoque-t-on la raison démographique et économique ? Quel est le rôle du travail social dans le repérage des populations à déplacer ? A-t-on recours à la médecine et aux sciences du psychisme pour sélectionner les jeunes ?
  • Au final, à l’occasion de cette livraison de la RHEI qui portera sur ces politiques migratoires contraintes, nous voulons comprendre comment les enfants (dé)placés deviennent des enjeux de pouvoir, des acteurs des relations internationales, des sujets politiques sans droits politiques ?

Les propositions de communication (en français ou en anglais) doivent contenir les informations suivantes : nom et prénom, université, fonction, court CV avec e-mail, titre de la communication, résumé de 250 à 500 mots à l'adresse david.niget@uclouvain.be

La date de soumission des articles est fixée au 1er février 2012, et la revue paraîtra en novembre 2012.

Date limite de soumission des propositions : 31 octobre 2011.

Call for Contributions

The Revue d’histoire de l’enfance irrégulière / Journal of the History of "irregular" Childhood is a scholarly, peer reviewed journal focused on the history of marginalized childhood and youth. See : http://rhei.revues.org/

RHEI no. 14 (end-2012 edition) : “(Dis)placed childhoods. Forced migrations and youth welfare policies of the 19th and 20th centuries.”

Editorship of David Niget and Mathias Gardet

Most of the young people placed in institutions under child welfare policies were in fact displaced or “migrated”. Authorities and philanthropic societies have, over the past two centuries, proceeded to displace tens of thousands of children: they were separated from families who were deemed to be corrupting, kept away from their neighbourhoods and from socialising with criminals, moved away from towns and cities to fulfill a recurring dream of reversing rural exodus, which was at first only a fantasy and which then became more and more real.

But some children were displaced in a more systematic and planned way, not only in order to distance them from their homes, but also just to establish them elsewhere. Thus, some policies implemented a deliberate and thoroughgoing programme of mass displacement of juvenile populations, often beyond national borders, in accordance with colonial objectives, specific political situations. These programmes can be correlated to wars and regime changes, educational and ideological utopias or specific institutional strategies. Therefore, the justification for the removal of the children from their home environment was either to punish them or to establish a utopia.

Biopolitical issues have emerged : Was it about removing bad influences from the State or about regenerating the nation by transplanting its offspring in a healthy and promising substratum? In the name of the imperialism or colonisation, children from working-class English families were sent to Canada, Australia, New Zealand and Rhodesia from the 1870s. In France, children in care and young offenders were sent to Algeria. Young Gypsies Aboriginals, Indians, Malaisians and Reunion islanders wereforcibly placed in foster care, boarding schools, or moved to England or France to achieve the “civilizing” goals of settlement or religious missions.

The totalitarian regimes of the 20th century radicalised and systematised these State interventions: Nazi Aryanism, communist propaganda, the terrorism of South American regimes, they all used the same excuse of child welfare to organise their collective kidnapping and forced migration. From 1919, through nascent international organisations, democracies tried to regulate juvenile population displacements, in accordance with fledgling international law and in the name of a new humanitarian morality. These displacements of children are therefore not merely the result of a political situation, or of chance selection of the most vulnerable victims. From the 19th to the 20th century, migration became a tool for the political management of populations, of which childhood is emblematic.

This colourful but little known history raises questions for any historian:


  • What is the relationship between biopolitics and childhood? How does the increasing concern to pursue a population policy, with the future planning and management of human resources of contemporary societies in mind, lead to the formulation of childhood policies within the ambit of demographics, and more specifically the control of migration flows? How do humanitarian organisations become involved with these policies?
  • What is the status of childhood within the creation of State policies? From the citizen to the “new man”, how does childhood and youth become interpreted into political meaning and absorbed into the heart of the nation? What about the notion of the Empire and child exploitation within this colonial enterprise?
  • How are gender, class and ethnicity analysed within these questions relating to migration? Are young girls displaced with a view to populating? In the colonial enterprise, is the displacement of young orphans from cities to Africa an attempt to “whiten” the colonies, or to perpetuate, with regard to Canada, Australia or New Zealand, ethnically homogenous colonies? What about acculturation goals reflected by the displacement of “indigenous” children? Finally, which social class are these state interventions and charities aiming for? Is it to shape a new colonial or political elite using deprived children?
  • What organisations did support these displacements? Displacement policies, exclusive from the State, also resulted from the intervention of private, philanthropic and religious or political parties. What kind of devices did these displacement policies put in place? What kind of institutions? Were they open, closed, educational or punitive? Did they involve institutional violence and did they include compensation policiesin recent years?
  • What expertise was involved in this undertaking? Were demographic and economic reasons used? What was the role of social work in the identification of those to be displaced? Were medicine and psychoanalytic methods used to select young people?
  • In the last instance, submissions for publication in this edition of the journal RHEI are invited to address the question of these forced migration policies. They should offer a better understanding of how (dis)placed children become instruments of power, tools in international relations and political subjects without political rights.

Proposals for papers (in French or English) should contain name, institutional affiliation, title, abstract of 250-500 words, short CV and e-mail address.

Deadline for submissions of proposals: October 31, 2011.

Deadline for submissions of final papers (in French or English): February 1st, 2012.

Release date: November 2012

Contact address for proposals and information: david.niget@uclouvain.be

Dates

  • lundi 31 octobre 2011

Mots-clés

  • histoire, protection de l'enfance, migrations, colonisation, politiques humanitaires, relations internationales

Contacts

  • david niget
    courriel : david [dot] niget [at] univ-angers [dot] fr

Source de l'information

  • david niget
    courriel : david [dot] niget [at] univ-angers [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Enfances (dé)placées », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 10 octobre 2011, http://calenda.org/205547