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Catégories et représentations de classes des groupes sociaux au Nord et au Sud

Categories and representations of classes of social groups in the North and South

Le travail politique des entrepreneurs d’identité. Quatrième journée d'étude de l'AJPB

The political work of identity entrepreneurs: 4th AJPB study day

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Publié le vendredi 14 octobre 2011 par Claire Ducournau

Résumé

L'appel pour cette journée d'étude attend des propositions de communications portant sur l’usage et la construction des catégories de classes dans les pays du Nord et du Sud, à partir d’enquêtes de terrain précises, afin d’ouvrir une discussion théorique et empirique, comparatiste entre des situations nationales différenciées.

Annonce

Argumentaire

Dans les pays du Nord, les sociétés structurées par des représentations de classe fortes connaissent au moins un effritement, sinon une reconfiguration en profondeur des catégories utilisées pour délimiter des groupes sociaux de classe au cours du xx esiècle. Tant la flexibilisation du marché du travail que la transformation des organisations politiques et sociales ou les évolutions des travaux statistiques,font que les représentations de classe structurent moins qu’auparavant le champ politique (Dubet, 1987; Castel, 1995; Muchielli, 1999; Dubar, 2000; Michelat, Simon,2004; Mauger, 2006; Pierru, Spire, 2008).

La catégorie de classe connaît également un reflux important dans le champ académique, face à un certain nombre de paradigmes qui ont postulé : la fin du mouvement ouvrier et du salariat comme sujet politique au profit des Nouveaux Mouvements Sociaux (Touraine et al.,1984) ; la fin de la prééminence de la catégorie de classe au profit d’autres déterminants identitaires (le genre, la génération, l’appartenance ethnique, territoriale, etc.) ; la nécessité de renouveler les analyses du monde social, selon des modalités différentes chez les courants postmodernes ou les partisans du linguistic turn, à l’opposé d’une analyse centrée sur les structures sociales. Ainsi, à partir des années 1990, nombreux sont ceux qui prônent l’abandon d’analyses en termes de classe.

Paradoxalement, la notion de classe fait l’objet de réapparitions périodiques dans les études en sciences sociales. La dernière en date, au tournant des années 2000, souligne un « retour des classes sociales » ou du moins la permanence de la nécessité d’une telle analyse (Beaud, Pialoux, 1999; Chauvel, 2001; Renahy, 2001; Chauvel, Schultheis, 2003; Bouffartigue, 2004; Cours-Salies et al., 2006; Pfefferkorn, 2007), tout en soulignant les difficultés à mener des analyses sociologiques à partir de ces catégories.

En parallèle à ce mouvement de déclin des analyses en termes de classes sociales au Nord, la littérature désormais consacrée à l'émergence de classes moyennes dans les pays du Sud se multiplie (Hartmann, 2006; Gaggi, Narduzzi, 2006). Portée par les institutions internationales et fondée sur une définition essentiellement économique, la notion de Global Middle Class se développe surtout dans les pays émergents et particulièrement en Inde, en Chine et au Brésil (Ravallion, 2009; The Economist, 2009; Kharas, 2010; Asian Development Bank, 2010). Si l'Afrique subsaharienne est la région la plus en marge de ce phénomène, certains soulignent le potentiel de croissance d’une lower middle class plus fragile, qui dépense plus de 2 dollars par jour (Banque Africaine de Développement, 2011). La thématique a récemment pris de l'ampleur pour les pays les plus prospères du continent africain : l’Afrique du Sud, le Kenya, le Nigéria et le Ghana (Mahajan, 2008; McKinsey Global Institute, 2010; Wallis, 2010; Neumann, 2010). On ne peut manquer de relever le caractère incantatoire de la production du discours sur les classes moyennes au Sud qui révèle plutôt le jeu des « fabricants » (Becker, 1963) de ces catégories et le manque de validation empirique de cette catégorie. Mais, bien que cette notion demeure assez floue au Sud, sa mobilisation permet de relever de nouvelles catégories sociales qui dépassent l'analyse traditionnelle, par exemple en termes de castes (Liechty, 2002; Jaffrelot, Van der Veer, 2008; Varma, 2009) ou de communautés raciales en Afrique du Sud. A travers cette notion incertaine est rendue possible une analyse qui transcende les catégories classiques dans l'analyse du politique en Afrique (ethnie, clan, tradition, pauvreté), permettant de faire une sociologie des transformations sociales (Darbon, Toulabor, 2011).

Il est aujourd’hui admis dans le champ académique que la classe n’est pas qu’une catégorisation économique, mais qu’elle renvoie aussi à des processus culturels – étudiés par les cultural studies (Hoggart,1970) ou la sociologie critique française (Bourdieu, 1979) – et politiques. La prise en compte de cette dernière dimension implique qu’il n’y a pas d’automatisme entre l'existence d'une structure de classe et la formation effective de catégories de classe appropriées par les acteurs sociaux. Cette dernière formation découle alors du travail politique effectué par les porte-paroles revendiquant le monopole de la représentation des classes (Bourdieu, 1984). La lutte pour la détermination du principe de division se fait d’ailleurs au-delà de la classe. Pour Erik Olin Wright, avant d'être une lutte entre classes, la lutte des classes est d'abord une lutte sur la classe, pour sa formation contre d'autres types de collectifs basés sur « la religion, l'ethnicité, la région, la langue, la nationalité, le métier » (Wright, 1989).

Au Sud comme au Nord, la mobilisation d’une identité en termes de classes est le fruit d’un travail de construction de l’identité des groupes sociaux par différents acteurs. Ces acteurs, ou « entrepreneurs d’identité » (Becker, 1963; Saada, 1993; Martin, 2010), mobilisent les ressources identitaires à leur disposition afin de (re)construire une identité collective, ici de classe. Ces acteurs d’une grande diversité sont observables à différentes échelles. Au-delà des entrepreneurs classiques (partis politiques, organisations syndicales, associations), il faut également compter aujourd’hui sur les organisations internationales et les acteurs économiques (agences de publicité, de marketing, etc.).

L’objet de cette journée d’études sera d’analyser la dimension exogène des processus de construction identitaire, les identifications et images sociales (telles que définies par Avanza et Laferté, 2005) produites par les entrepreneurs d’identité, du point de vue des catégories et représentations de classes, dans les pays du Nord et du Sud. Au sein de cette problématique, on s’intéressera à la manière dont ce travail politique de catégorisation est effectué ; on identifiera quels entrepreneurs assument ce rôle. On s’intéressera également à analyser la dialectique complexe qui existe entre identités de classe et formes identitaires d’autres natures. Celles-ci sont souvent mises en concurrence : lorsque des identités « ethnoraciales » par exemple sont mobilisées contre les identités de classe ; lorsque des identités de classe, les « classes moyennes » par exemple, sont utilisées pour concurrencer les« particularismes » ethniques et les subsumer dans une catégorie sociale considérée comme plus harmonieuse, comme porteuse de stabilité sociale, de prospérité économique et de développement démocratique. Mais ces différentes formes identitaires sont également intimement liées, les catégories de classe s’élaborant le plus souvent par un travail politique effectué sur la base de catégories construites qui lui préexistent : l’appartenance à un territoire, à une communauté, à une sous-culture, etc.

Trois axes de travail peuvent être identifiés :

1) Les catégories et représentations de classe ne sont pas construites ex nihilo, mais se fondent sur la mobilisation de ressources identitaires (Martin, 2010) dont disposent les acteurs sociaux dans des configurations nationales diversifiées. On peut notamment citer leur recours aux représentations historiques des groupessociaux, aux catégories issues des classifications statistiques ou produites par les politiques publiques.

Quelles « ressources identitaires » sont mobilisées par les entrepreneurs afin de construire des catégories et représentations de classe ?

2) Les entrepreneurs d’identité privilégiant la construction de catégories de classe peuvent se retrouver en concurrence avec d’autres entrepreneurs identitaires privilégiant d’autres délimitations ou d’autres tentatives de catégoriser les groupes sociaux, en termes de génération, de genre, de clivages ethniques, etc. Cela suppose d’identifier les différents acteurs sociaux qui élaborent, diffusent, imposent telle ou telle représentation à différentes échelles (institutions étatiques nationales ou internationales, recherche universitaire et statistique publique, partis politiques, syndicats, mouvements sociaux, ONG, etc.)

Comment s’organise la concurrence, dans la lutte pour la catégorisation, pour le monopole de la représentation symbolique ?

3) Comment les catégories de classe produites s’articulent-elles avec les autres catégories définissant les groupes sociaux, de nature « ethnoraciales » par exemple ? Les catégories produites s’imposent-elles sur le mode de l’exclusivité, ou de la superposition vis-à-vis des catégories identitaires concurrentes ?

Nous choisirons des communications portant sur l’usage et la construction des catégories de classes dans les pays du Nord et du Sud, à partir d’enquêtes de terrain précises, afin d’ouvrir une discussion théorique et empirique, comparatiste entre des situations nationales différenciées.

Références :

ASIAN DEVELOPMENT BANK, 2010, Key Indicators for Asia and the Pacific, 41st Edition, Manila: Asian Development Bank, 283 p.

AVANZA M., LAFERTE G., 2005, « Dépasser la « construction des identités »? Identification, image sociale, appartenance », Genèses, 61, p. 134-52.

BANQUE AFRICAINE DE DEVELOPPEMENT, 2011, The middle of the Pyramid : Dynamics of the Middle Class in Africa, Market Brief, 24 p.

BEAUD S., PIALOUX M., 1999, Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux Montbéliard, Paris: Fayard, 468 p.

BECKER H., 1963, Outsiders: Studies in the Sociology of Deviance, New York, London: The Free Press of Glencoe, 179 p.

BOUFFARTIGUEP. (dir.), 2004, Le retour des classes sociales; inégalités, domination, conflits, Paris: La Dispute, 285 p.

BOURDIEU P., 1979, La distinction : critique sociale du jugement, Paris: Ed. de Minuit, 670 p.

BOURDIEU P., 1984, « Espace social et genèse des « classes » », Actes de la recherche en sciences sociales, 52, 52-53, p. 3-14.

CASTEL R., 1995, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris: Fayard, 813 p.

CHAUVEL L., 2001, « Le retour des classes sociales ? », Revue de l’OFCE, 79, p. 315-359.

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COURS-SALIES P., LOJKINE J., VAKALOULIS M. (dir.), 2006, Nouvelles luttes de classes, Paris : PUF, Coll. « Actuel Marx Confrontation », 292 p.

DARBON D., TOULABOR C., 2011, Quelle(s) classe(s) moyenne(s) en Afrique ? Entre invisibilité sociale et impensé théorique, Département Recherche AFD, [à paraitre].

DUBAR C., 2000, La crise des identités : l’interprétation d’une mutation, Paris: PUF, 239 p.

DUBET F.,1987, La galère : les jeunes en survie, Paris : Fayard, 502 p.

GAGGI M., NARDUZZI E., 2006, La fin des classesmoyennes et la naissance de la société low cost, Paris: Liana Levi, 174 p.

HARTMANN T., 2006, Screwed: The Undeclared War Against the Middle Class, San Francisco: Berrett-Koehler Publishers, 239 p.

HOGGART R.,1970, La culture du pauvre, Paris: Ed. de Minuit, 420 p.

JAFFRELOT C., VAN DE VEER P. (dir.), 2008, Patterns of Middle Class Consumption in India and China, New Dehli : Sage, 300 p.

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MICHELAT G., SIMON M., 2004, Les ouvriers et la politique. Permanences, ruptures, réalignements, 1962-2002, Paris: Presses de Sciences Po, 373 p.

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WALLIS W., 2010, « Africa’s Frontier Market Ready to Score », Dossier « Emerging Africa », Financial Times, 1er juin 2010 [en ligne], accès le 2octobre 2011. http://www.ft.com/intl/cms/s/0/57214a8e-6da1-11df-b5c9-00144feabdc0.html#axzz1ZzN2CFT6

WRIGHT E. O., 1989, The Debate on Classes, London, New York: Verso, 368 p.

Modalités de soumission et de sélection

L’appel à communication s’adresse en priorité aux jeunes chercheurs : doctorants, docteurs et postdoctorants.

Les propositions de contribution (2 pages au maximum) doivent être adressées aux organisateurs (contact.ajpb@gmail.com)

au plus tard le 6 novembre 2011.

Elles doivent comporter une présentation de la problématique, du terrain étudié et du protocole d’enquête mis en place.

Les résultats de la sélection seront transmis le 15 novembre 2011.

Les contributions devront être remises pour le 20 décembre 2011.

Nous choisirons des communications portant sur l’usage et la construction des catégories de classes dans les pays du Nord et du Sud, à partir d’enquêtes de terrain précises, afin d’ouvrir une discussion théorique et empirique, comparatiste entre des situations nationales différenciées.

Comité d’organisation :

Audrey Alejandro, Clément Arambourou, Perrine Bonvalet, Elodie Escusa, Larrisa Kojoué, Neil Lopes, Adrien Mazières-Vaysse, Cindy Morillas, Clélie Nallet, Emmanuel Rivat, Anaïs Theviot (doctorants, Centre Emile Durkheim-UMR 5116/Les Afriques dans le Monde-UMR 5115, Université de Bordeaux).

Lieux

  • Institut d'Etudes Politiques de Bordeaux
    Bordeaux, France

Dates

  • dimanche 06 novembre 2011

Mots-clés

  • catégorie, représentation, classe, classes sociales, entrepreneur, identité, politique, nord, sud

Contacts

  • Association des Jeunes Politistes de Bordeaux
    courriel : contact [dot] ajpb [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Adrien Mazières-Vaysse
    courriel : adrien [dot] mv [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Catégories et représentations de classes des groupes sociaux au Nord et au Sud », Appel à contribution, Calenda, Publié le vendredi 14 octobre 2011, http://calenda.org/205623