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Réalité(s) du possible en sciences humaines et sociales

The Real and the Possible in Social Science

Revue Tracés, numéro 24 (2012)

Revue Tracés, #24 (2012)

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Publié le vendredi 10 février 2012 par Julien Gilet

Résumé

La revue Tracés consacre son numéro 24 aux réalités du possible en sciences humaines et sociales. Il s'agit de regrouper des contributions empiriques et épistémologiques issues de toutes les disciplines des sciences humaines et sociales dans le but d'interroger, de caractériser et de spécifier la notion de possibilité ainsi que son articulation au réel.

Annonce

Argumentaire

La montée en puissance des programmes constructionnistes en sciences humaines et sociales a eu pour conséquence — sans doute secondaire, mais généralement non interrogée — de rouvrir dans plusieurs disciplines le territoire du possible (Hacking, 2001). Parallèlement, ces programmes ont aussi questionné la prétention des sciences sociales à établir des vérités qui ne soient pas seulement relatives, voire arbitraires : si la production de connaissance est une activité contingente, comme ont cherché à le démontrer de nombreux travaux constructionnistes en science studies, il y a moins de raisons de croire aux résultats des savoirs sur l’homme et la société. Lorsqu’il s’applique ainsi à la connaissance, le constructionnisme social semble donc pouvoir déboucher sur une crise épistémologique profonde. En sapant les fondements de leur autorité, il peut même provoquer une remise en cause de la visée critique ou politique éventuelle des sciences humaines et sociales.

D’un côté, donc, l’application des principes du constructionnisme social a ouvert une nouvelle opportunité : en insistant sur la dimension de possibilité, de réversibilité voire de contingence radicale des phénomènes sociaux — qui va de pair avec l’idée de leur « constructibilité » — il permet d’envisager la réintégration, à titre d’objets de connaissance, de phénomènes autrefois négligés, quand ils n’étaient pas écrasés ou artificiellement éliminés par les modèles causaux linéaires : l’aléatoire, la sérendipité, l’incertitude, les marges de manœuvre, etc. Face aux deux grandes figures du possible qu’enveloppent deux des principaux modèles d’explication en sciences sociales — la théorie du choix rationnel et les modèles mécanistes d’explication — la « possibilisation » promue indirectement par le constructionnisme a eu l’avantage de remettre au goût du jour deux aspects du possible qui nous semblent devoir être analysés en propre : son caractère inéliminable, c’est-à-dire irréductible à l’ignorance subjective d’une part ; le fait qu’il puisse être envisagé comme une catégorie permettant de penser la transformation, plutôt que comme le simple signe qu’il existe dans la réalité des zones d’indéterminations tolérées d’autre part.

D’un autre côté, cependant, les démarches constructionnistes prennent un risque : le possible qu’elles intègrent dans leurs descriptions tend en effet à être sous-déterminé, voire indéterminé (Marx parlerait à ce sujet de « possibilités abstraites » ou « générales » (Vadée, 1998). Lorsqu’il ne s’agit pas simplement d’affirmer grâce au possible la contingence de la réalité, il est rare que lui soit affectée une qualification précise, permettant par exemple d’apprécier en termes de degrés la possibilité d’une réalité alternative, d’en concevoir les limites ou encore de tenir compte des différentes conditions effectives d’accès aux possibles pour les individus et les groupes.

Du point de vue qui intéresse cet appel, celui d’une réflexion à la fois épistémologique, empirique et critique sur le traitement du possible en sciences humaines, la sous-détermination du possible mobilisé par le constructivisme invite par conséquent à intégrer dans la théorie et la pratique de la recherche ce que nous appellerons provisoirement un possible « réaliste » ou « déterminé ». Disons d’emblée que l’enjeu d’un tel questionnement n’est pas de défendre à tout prix une épistémologie réaliste pour les sciences sociales. En amont du constat qu’il y a du possible parce que la réalité aurait pu être autre, il s’agirait par exemple de s’interroger sur la possibilité même de manier les possibles, étant entendu que l’existence d’un rapport stratégique à l’avenir est elle-même dépendante de conditions sociales spécifiques (Bourdieu, 1974) et que le possible ne saurait ainsi être réduit à la part d'indétermination d’un système. En aval, il est également intéressant de se demander au profit de quelle pratique transformatrice — de quel « réalisme » pratique — la notion de possible peut être invoquée. À moins d’estimer que sa seule évocation aurait une vertu émancipatrice, il semble utile de viser, ici aussi, à une qualification plus précise du possible. Des contributions se donnant pour tâche d’approfondir l’idée et les emplois, dans les pratiques savantes des sciences humaines et sociales, d’un tel possible, déterminé ou réaliste, sont donc particulièrement bienvenues dans ce numéro.

À côté de réflexions issues de la philosophie des sciences sociales, des propositions d’articles venant de l’anthropologie, de la sociologie, de la psychologie, de l’économie ou de la science politique sont recherchées. L’histoire n’est évidemment pas exclue de cette investigation, tant les questions du changement et du possible en constituent depuis toujours la matière propre. Mais nous prenons acte du fait que la réflexion sur le possible et son traitement empirique y sont actuellement plus engagées, en particulier à travers les débats portant depuis quelques années, en France et à l’étranger, sur l’alter-histoire (Milo, Boureau et al., 1991) et surtout sur le raisonnement contrefactuel (deux exemples : Hawthorn, 1991 ; Sapir, Stora, Mahé, 2010). De la même manière, si les utopies, les uchronies et, derrière elles, la littérature jouent un rôle remarquable, tant cognitif que subversif, dans la construction de notre appréhension du possible — au point qu’elles constituent un adjuvant majeur à la créativité scientifique et à l’imagination théorique (voir récemment, Aït-Touati, 2011) — nous voulons néanmoins centrer notre propos sur des disciplines qui entendent théoriser leurs méthodes de captation et d’objectivation du possible. Le numéro prétend ainsi rechercher convergences ou divergences entre des disciplines ou des thèmes de recherche apparemment différents, tout en reconnaissant que les régimes de scientificité des différents savoirs des sciences humaines doivent être distingués.

Sont espérées dans ce cadre aussi bien des études de cas — des essais de modélisation de la dimension de possibilité inhérente à telle structure ou à telle pratique — que des réflexions plus générales sur la catégorie de possible elle-même en sciences humaines ; des travaux visant à interroger des conceptions du possible dans certains grands textes des sciences sociales — chez Weber ou Bourdieu, par exemple — autant que des enquêtes sur leur articulation éventuelle avec un programme critique voire une pratique transformatrice. Tracés se propose de réfléchir plus précisément à un possibilisme réaliste en sciences humaines et sociales en suivant les trois pistes de recherche suivantes.

Axe 1. Transferts conceptuels et théoriques

Un premier axe concerne les transferts conceptuels ou théoriques, que l’on a pu observer ou que nous souhaitons explorer plus avant, entre des disciplines ayant problématisé de manière plus ou moins indépendante la question du possible.

Des avancées en logique modale à la fin des années 1950 et au début des années 1960 (Kripke, 1963) ont par exemple remis sur le devant de la scène philosophique le concept de « monde possible ». Au delà de la logique modale, de nombreux champs de la philosophie ont bénéficié de cette notion (Lewis 2007). Parmi les bénéfices les plus importants, il faut citer l’analyse des conditionnels contrefactuels qui, dans les théories de Robert Stalnaker (1968) et David Lewis (1973), capitalise sur une notion de proximité entre des mondes possibles. La clarification des conditions de vérités des conditionnels contrefactuels a permis en outre de formuler une théorie contrefactuelle de la dépendance causale (Collins, Hall et Paul, 2004). La logique philosophique a ainsi développé des outils qui peuvent se révéler fort utiles pour clarifier, préciser et peut-être même critiquer l’usage qui est fait de certaines notions de possibilité dans les sciences humaines et sociales. Des travaux comme ceux de Jon Elster (1978) montrent que des ponts existent déjà entre la logique philosophique, en particulier la logique modale, et les sciences humaines et sociales. Nous souhaiterions que ce numéro soit l’occasion de prolonger ce mouvement de transfert à double sens entre les concepts et théories issus de la logique philosophique et les concepts et théories des sciences humaines et sociales.

(1.1) Tout d’abord la notion de « monde possible » nécessite d’être clarifiée. Même chez les philosophes qui sont d’accord pour lui reconnaître une grande utilité, le désaccord règne au sujet de la nature exacte des mondes possibles. Il faudrait se demander ensuite dans quelle mesure les analyses des contrefactuels proposées par les logiciens, en termes de mondes possibles, permettent d’éclairer ou éventuellement de critiquer l’usage que font certains historiens (Ferguson 1997) et spécialistes des relations internationales (Tetlock, Lebow et Parker 2006) du raisonnement contrefactuel. Afin d’évaluer des politiques publiques, économistes et politistes sont par exemple amenés à raisonner sur ce qui se serait passé si telle politique n’avait pas été mise en place (voir Cartwright et Reiss 2004, pour une présentation de ce type de raisonnement). Comment les théories des logiciens permettent-elles de comprendre ce genre de raisonnement ?

(1.2) Les théories contrefactuelles de la causalité soulèvent également des questions lorsqu’on les confronte à la pratique de l’inférence causale dans les sciences humaines et sociales. Dans quelle mesure le recours à des contrefactuels permet-il l'affirmation de liens de causalité ? Julian Reiss (2009) a suggéré que les raisonnements contrefactuels que pratiquent les historiens ne sont pas véritablement des raisonnements causaux, contrairement à ce que l’on pourrait penser dans la tradition de Weber (1965b). Nancy Cartwright (2007) a dénoncé quant à elle l’existence de contrefactuels imposteurs (impostor counterfactuals) en économie, qui prétendent extraire de l’information causale mais qui, selon elle, n’y parviennent pas ou seulement dans des cas très limités et de façon indirecte. Le lien entre le discours contrefactuel et l’inférence causale dans les sciences humaines et sociales est donc loin d’être réglé et nous espérons que les contributions de ce numéro permettront de l’éclairer.

(1.3) Un autre domaine à s’être intéressé de près au possible depuis quelques décennies est la psychologie. La psychologie cognitive et la psychologie sociale se sont penchées sur la capacité que nous avons à nous représenter des situations alternatives et à raisonner sur elles. Il s’agit par exemple de comprendre pourquoi, lorsque nous concevons des situations alternatives au monde réel, nous changeons plutôt tel aspect que tel autre (Byrne, 2005). Ces travaux incitent à nous interroger sur les déterminants psychologiques et psycho-sociologiques de nos capacités de possibilisation. Il peut également être intéressant de comparer cette possibilisation « ordinaire » avec la possibilisation mobilisée dans les travaux des sciences humaines et sociales. Les raisonnements contrefactuels ordinaires fonctionnent-ils de la même manière que les raisonnements contrefactuels scientifiques (Tetlock, 1999) ?

Par-delà les domaines d’investigation suggérés dans ce premier axe, une des ambitions de ce numéro consistera donc à repérer les transferts entre des élaborations théoriques de la notion de possible appartenant à des disciplines et des traditions diverses voire, idéalement, à en susciter de nouveaux.

Axe 2. La fabrique du possible

Le deuxième axe d’invitation à contribution pour ce numéro de Tracés concerne les manières concrètes de faire exister le possible (de façon) réaliste dans les pratiques effectives d’enquête ou de restitution des sciences humaines et sociales. Comment, autrement dit, ces disciplines s’y prennent-elles pour construire le possible d’une conjoncture ou d’une configuration et pour le rendre visible ?

(2.1) Une première question que l'on peut se poser concerne l'accès au possible. L'une des voies d'accès les plus instituées au possible en sciences sociales est certainement celle de la statistique descriptive. Lorsqu’elle est mobilisée, en sociologie par exemple, celle-ci donne une image de la distribution des probabilités objectives qu’un individu puisse avoir tel ou tel comportement ou bien telle ou telle trajectoire compte tenu de certains de ses attributs. La statistique, pour le sociologue, est souvent une manière de distinguer des degrés de probabilités dans le possible d’un agent ou d’une époque. Les contributions épistémologiques, historiques ou méthodologiques sur le rapport de la tradition statistique et probabiliste à la question du possible seront donc particulièrement intéressantes dans la perspective de notre numéro ; elles pourraient permettre de traiter les questions de l’écart et des relations entre probable et possible.

Mais une réflexion sur l'accès au possible ne saurait se limiter aux statistiques. En quoi l’archive, pour prendre l'exemple de la pratique de l'historien, témoigne-t-elle de possibles effacés ou oubliés ? Quels possibles, au contraire, renferme-t-elle et selon quelle délimitation ? Une réflexion du même ordre pourrait sans doute être menée aussi sur le comparatisme — certains auteurs parlent à ce sujet de contrefactuels réels (Passeron, 1991) — en tant qu’il représente une des méthodes les plus communes de réflexion quasi-expérimentale sur les conditions du réel et, donc, du possible.

Un autre aspect de cette question concerne l'accès aux « anticipations » des acteurs, une catégorie à matrice psychologique importante pour l’économie et la sociologie et utilisée dans d’autres disciplines comme l’histoire. Comment connaître les structures d’anticipation et la carte des possibles d’acteurs qui sont morts lorsqu’on est un historien de périodes révolues ? Existe-t-il des techniques empiriques spécifiques permettant de donner une réalité contrôlée au spectre des anticipations des agents ou bien à ce que l’esthétique de la réception a appelé leur « horizon d’attente » (Jauss, 1990 ; Koselleck, 1990) — que certaines enquêtes historiques sont justement parvenues à objectiver (Nguyen, 1991) ?

(2.2) Pour intégrer le possible dans les descriptions des sciences humaines et sociales, il faut ensuite l’articuler au réel. Cette articulation est sans doute l’opération la plus délicate pour le projet qui nous occupe car c’est à partir de sa qualité, de sa rigueur qu’il conviendrait en principe d’évaluer le degré de « réalisme ».

Sur le plan conceptuel, il serait intéressant d’enquêter sur la construction et les usages théoriques ou empiriques de plusieurs notions ayant pour but d’ajouter à la réalité décrite par les sciences sociales un élément déterminé de possibilité : espace des possibles (Bourdieu), marge de manœuvre (Crozier, Friedberg), habitus (Bourdieu ; Elias), conditions sociales de possibilité, répertoire d’action (Tilly), stratégies, turning point, etc. La liste des concepts du possible en sciences humaines reste à établir.

Le plus souvent, ce sont des problèmes empiriques concrets qui ont ouvert la voie à une réflexion sur le possible : pour n’en mentionner que quelques-uns, ce sont les problèmes de l’événement et, par exemple, d’une « sociologie événementielle » posés par l’historien américain William Sewell lorsqu’il analyse les journées de juillet 1789 à Paris (Sewell, 1996) ; des questions d’analyse des crises politiques et des moments de rupture des systèmes politiques dont une morphologie générale a été proposée par le politiste français Michel Dobry (Dobry, 1986). Les spécialistes de ces questions (historiens ou praticiens de la sociologie historique par exemple) sont donc invités à prendre appui sur un ou plusieurs articles ou œuvres ayant tenté de donner une réponse aboutie dans le traitement du possible ou bien à présenter leurs propres innovations dans ce domaine.

Sur le plan des théories explicites ou implicites des sciences sociales, enfin, des contributions sont envisageables qui dégageraient les conceptions du possible apparaissant à travers des débats portant en apparence sur d’autres sujets. Derrière des polémiques classiques (structure vs histoire, structure vs agency) s’exprime une double critique de l’objectivisme et du déterminisme des sciences humaines et sociales, et s’ouvre par conséquent un espace pour dégager une notion de possible. Un travail d'élaboration d'une notion de possible dans des théories où elle est encore implicite ou sous-problématisée pourrait faire l’objet d’une proposition de construction plus claire ou plus solide. Il n’est pas exclu, enfin, qu’une généalogie, même sommaire, du problème du possibilisme ou du possible réaliste, tel que nous l’avons proposé, soit esquissée dans le cadre de ce numéro.

(2.3) Bien entendu, l’articulation du possible et du réel ayant cours dans les sciences humaines et sociales n’est pas qu’affaire de concepts et de théories. Elle peut et doit aussi passer par des efforts de modélisation. L’objectif de ce numéro pourrait également être d’en proposer un rapide tour d’horizon ou d’en recenser quelques instruments principaux. Dans ce cadre précis, il serait utile de revenir sur les usages du raisonnement contrefactuel en sciences sociales (dans d’autres disciplines que l’histoire en particulier, comme l’économie, les sciences politiques, etc.).

La recherche du possible en sciences humaines et sociales s’est également développée à travers les pratiques de simulation et la construction de modèles d’approximation de la réalité, comme, par exemple, les modèles dits de « masse critique » de Thomas Schelling ou les « modèles de seuil » développés par le sociologue américain Mark Granovetter (Schelling, 1978 ; Granovetter, 1978). Des contributions portant sur la simulation en sciences sociales et sur le traitement du possible qui en découle sont donc attendues.

On s’approche ici d’une zone controversée de ces disciplines. Pour beaucoup de chercheurs, une frontière infranchissable sépare la description ou l’explication de la prédiction. Toutefois, certaines disciplines comme l’économie ou la finance sont moins hostiles à la prévision tout comme à la simulation. Dans la mesure où ces techniques sont pratiquées en sciences sociales et où il serait envisageable de dépasser le simple exposé de leur modus operandi pour aborder la manière dont elles objectivent ou définissent le possible, elles intéressent aussi directement ce numéro de Tracés.

Enfin, toute contribution parvenant à préciser ou à critiquer des conceptions ou des méthodes d’approche réalistes du possible issues des traditions de pensée et de recherche prévisionnistes et prospectivistes, en France et à l’étranger, nous semble bienvenue. Une attention particulière pourrait par exemple être portée aux techniques d’approches du futur et à leurs significations ou bien aux différences les plus contemporaines entre savoirs prospectivistes et savoirs prévisionnels et aux figures du possible qui émanent de ces deux types de pratiques savantes.

Axe 3. Du possible, pour quoi faire ?

Le troisième axe de contributions que nous voudrions proposer se situe en dehors du terrain exclusivement scientifique de traitement du possible. Il vise à s’interroger sur l’intérêt pratique qu’il peut y avoir à développer des recherches en sciences sociales abordant ce domaine de manière réaliste. On l’a compris : la voie que nous chercherons à tracer s’oppose à la fois aux projets de maîtrise scientifique du futur auxquelles contribuent les techniques de rationalisation de la prédiction et aux appels idéalistes du possible sous ses versions sous-déterminées — convoquant un possible de droit, comme dans le slogan politique phare de l’altermondialisme (« un autre monde est possible ») — ou surdéterminées — comme dans certaines utopies sociales. Sans nier l’intérêt éventuel de la prévision rationnelle ni la puissance imaginaire ou fantasmatique d’une figuration du possible, il peut être intéressant de viser une articulation plus serrée entre le possible de la théorie et le possible de la pratique. En s’interrogeant, par exemple, sur la manière dont les savoirs dont il sera question dans ce numéro de Tracés peuvent nourrir la critique ou l’action ; ou bien en questionnant la façon dont les sciences sociales et les théories critiques sont adossées à certaines idées spécifiables de la possibilité pratique. Une telle démarche présuppose bien entendu d’accorder aux sciences humaines et sociales un rôle émancipateur potentiel et de concevoir leurs recherches sur le possible comme une arme stratégique — à côté d’autres de leurs ressorts critiques, comme la déconstruction d’idées reçues ou le dévoilement de réalités méconnues.

L’usage de la notion de possible que semble impliquer cette démarche est à la fois séduisant et problématique. Séduisant parce qu’il articule connaissance de la réalité, critique sociale et, à l’horizon de cette critique, une pratique transformatrice de la société. Problématique, en ce que des articulations trop hâtives dans ce domaine nuisent au moins autant à un projet émancipateur qu’à l’objectivité et à la rigueur des sciences sociales. Cette troisième piste de réflexion sur laquelle nous souhaiterions attirer l’attention et susciter la réflexion est donc la plus ouverte et sans doute la plus difficile à cerner.

Afin d’aller au-delà de l’idée selon laquelle toute réflexion impliquant de prendre en compte des devenirs alternatifs serait intrinsèquement susceptible d’exercer un effet critique, une première tâche pourrait consister en une clarification des conditions dans lesquelles des raisonnements de type contrefactuels peuvent satisfaire à des impératifs de rigueur logique et d’exactitude historique sans pour autant sacrifier leur éventuelle ambition critique. Sachant par ailleurs que l’usage de raisonnements contrefactuels n’implique pas une position possibiliste, la clarification des biais axiologiques de ces usages et des procédures visant à les neutraliser ou à les contrôler afin de ne pas présupposer la possibilité qu’on cherche à établir, nous semblent mériter de faire l’objet d’un traitement attentif. A mille lieues de ces questions, deux traditions de pensée nous semblent par ailleurs avoir posé sous l’angle du possible la question de l’articulation entre sciences sociales, critique et transformation.

(3.1) La première d’entre elles est le projet de théorie critique interdisciplinaire de la première génération de l’École de Francfort, en particulier dans les textes théoriques des années 1930 (Horkheimer, 2009 [1931] et 1974 [1937]), les études empiriques menées à la même période (Adorno et al. 1950) ou les écrits sociologiques postérieurs à 1945 (Adorno, 2011 [1972]). Le projet francfortois part de l’idée d’un pouvoir exercé collectivement par les hommes non seulement sur la nature extérieure mais sur cette « seconde nature » qu’est la société — pouvoir qu’il s’agit de faire accéder à un niveau conscient et rationnel, c’est-à-dire à un niveau pratique. Au cours de son histoire, l'École de Francfort a dû faire face aux difficultés nombreuses de cette définition de son projet. Quel type de rapport à l’avenir, de prévision, peut-on rattacher à ce possible (Horkheimer, 1933) ? Quelles sont les méthodes permettant d’accéder à cette dimension de possibilité ? La première génération de la théorie critique a aussi essayé d’identifier les apories conceptuelles dans lesquelles l’engageait son propre projet. Ainsi, définir la liberté comme maîtrise n’a-t-il pas pour corrélat la mutilation des sujets exerçant cette maîtrise (Horkheimer et Adorno, 1994 [1947]) ? N’entraîne-t-elle pas dans le même mouvement l’atrophie de leur « imagination théorique » et la clôture du possible sur l’existant ? Elle s’est enfin confrontées aux problèmes concrets que le cours réel de l’histoire a pu poser à un tel projet critique (Dubiel, 1978). Des études analysant les outils, les concepts et les objets à partir desquels cette première génération francfortoise s’est efforcée de modéliser cette dimension de possibilité afin de penser ensemble réalité sociale et émancipation, sciences empiriques et agir humain, constitueraient un développement précieux pour ce numéro, tout comme celles qui s’attacheraient à montrer la fécondité de cette réflexion pour la redéfinition d’un projet critique contemporain.

(3.2) Dans la conjoncture française actuelle des sciences sociales, ce projet a été porté en particulier par Pierre Bourdieu et son école autour du programme d’une « Realpolitik de la raison » et d’une émancipation définie de manière spinoziste comme mise au jour et connaissance de ses déterminations (Bourdieu, 1997). Le possible n’est pas absent d’une telle pensée où il est approché sous la figure du probable ou d’un désajustement entre structures (mentales et sociales, par exemple). Mais, à tort ou à raison, on a reproché à ce programme de sociologie critique de trop céder au déterminisme et au fatalisme et d’obscurcir ainsi les perspectives d’émancipation. Une partie de ce projet de numéro part de cet état des lieux. Il vise à en contourner les impasses. En mettant la question du possible au cœur de l’interrogation des sciences humaines, il s’agit d’inviter à mieux conceptualiser l’articulation entre science sociale critique et raison d’agir, en dehors ou au sein du cadre analytique proposé par Bourdieu (par exemple chez Michael Pollak : voir Israël, Voldman, 2008).

Le possible est par exemple au cœur de la sociologie actuelle de Luc Boltanski (2009). Ce dernier entend dépasser ce qu’il identifie comme des impasses de la sociologie critique en s’intéressant aux opérations ordinaires de définition de la réalité dans le monde social. Il pose que l’essence même d’une forme particulière de critique consiste à contester sa réalité au nom de ce qu’il appelle le « monde », c’est-à-dire « tout ce qui arrive » (ibid., p. 93). « [Q]uelque chose du monde se manifeste précisément chaque fois que des événements ou des expériences, dont la possibilité — ou, dans le langage de la gouvernance moderne, la “probabilité” — n’avait pas été insérée dans le dessein de la réalité, se rendent présents dans la parole et/ou accèdent au registre de l’action, individuelle et collective » (ibid., p. 93-94, souligné par nous). Dans cette perspective, le possible et la critique se co-déterminent. Et il revient à la science sociale de faire exister les éléments du « monde » ainsi conçus qui peuvent permettre de contester « la réalité de la réalité ». C’est là une des versions renouvelées du projet hérité de la théorie critique allemande.

Mais Tracés invite aussi à ce que d’autres articulations entre démarches savantes de traitement du possible et projet critique soient présentées ou commentées dans ce numéro. Celles qui seraient capables de projeter des formes de rationalisation de l’agir critique ou politique par la connaissance réaliste du possible occupent certainement la place ultime — qui est aussi la plus difficile à imaginer — de cet appel.

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Modalités de soumission:

Nous le rappelons à chaque numéro : l’appel à contribution a valeur de cadrage et permet la sélection des contributions en fonction de leur pertinence par rapport au thème et aux enjeux du numéro. Il a en outre vocation à suggérer aux rédacteurs potentiels quelques pistes générales de réflexion, et à leur rappeler que la revue Tracés attend un propos analytique et argumenté.

Nous avons choisi de distinguer deux rubriques au sein des articles : une rubrique « analyses » et une rubrique « enquête ». Cette distinction a pour but de clarifier la démarche de l’article, étant entendu que la présentation de l’argumentation et les exigences de recevabilité ne sont pas les mêmes quand il s’agit d’un article seulement théorique ou quand il s’agit d’un article provenant d’une étude empirique.

« Analyses »

Cette rubrique regroupe des articles théoriques articulés autour d’un problème général, directement relié au thème du numéro. Les contributions doivent donc absolument comprendre une bibliographie appuyant la thèse centrale et permettant de justifier un ancrage théorique clairement annoncé. Devront de plus apparaître dans la proposition, de façon explicite, la thèse défendue et son lien direct avec le thème, les étapes de l’argumentation et un positionnement par rapport au traitement du même thème dans d’autres disciplines. Ces articles peuvent aussi bien être des commentaires de l’œuvre d’un auteur en particulier, que des travaux d’histoire de « seconde main », par exemple.

« Enquêtes »

Cette rubrique attend des contributions empiriques. Il est donc impératif de préciser le terrain qui fonde l’argumentation. Par exemple, dans un article d’histoire appuyé sur des sources, il est nécessaire de présenter le corpus. La méthode employée, à la fois pour recueillir et interpréter les données, devra aussi être justifiée. Par exemple, qu’apporte une méthode qualitative au traitement du problème, par rapport à une méthode quantitative ? Le choix d’une méthode va souvent de pair avec un ancrage théorique. L’articulation entre ces deux dimensions devra aussi apparaître. Ces contraintes ne doivent pas conduire à un simple exposé monographique. La contribution devra clairement rattacher le terrain au thème du numéro, en annonçant la thèse générale que permet d’énoncer le travail empirique.

« Notes »

Nous retenons au moins trois types de contributions : les recensions de parutions récentes, des notes critiques sur un ouvrage en particulier ou sur une controverse scientifique, la mise en lumière de travaux méconnus en France. Les recensions d’ouvrages publiés hors de France sont naturellement bienvenues.

« Entretiens »

Les contributeurs qui souhaiteraient réaliser un entretien sont invités à prendre contact directement avec le comité de rédaction (redactraces@ens-lsh.fr).

Il est donc demandé aux contributeurs de bien préciser pour quelle rubrique l’article est proposé.

NB1 : L’insertion d’images et de supports iconographiques est possible dans un nombre limité (Précisez-le dans votre déclaration d’intention).

NB2 : Les articles envoyés à la revue Tracés doivent être des articles originaux. L'auteur s'engage à réserver l'exclusivité de sa proposition à Tracés jusqu'à ce que l'avis du comité de lecture soit rendu. Il s'engage également à ne pas retirer son article une fois que la publication a été acceptée et que l'article a été retravaillé en fonction des commentaires des lecteurs.

Les rédacteurs devront envoyer leur contribution (30 000 signes pour les articles, et jusqu’à 20 000 signes pour les notes ; le nombre de signes inclut les espaces et les notes mais pas la bibliographie) à l’adresse suivante : redactraces@ens-lyon.fr

Avant le 16 juillet 2012.

Les rédacteurs doivent informer préalablement le comité de rédaction de Tracés (http://traces.revues.org/104) de leur projet par courrier électronique en indiquant le titre de leur contribution, la rubrique dans laquelle ils le proposent, ainsi qu'un bref résumé du propos.

Une réponse motivée, argumentée quant à l’acceptation ou non pour publication est envoyée à l’auteur après le travail de lecture et la délibération des membres du comité de lecture. En cas de réponse positive, l’auteur peut être invité à amender et à retravailler son texte en fonction des remarques suggérées par les lecteurs. Nous demandons également aux contributeurs de tenir compte des recommandations en matière de présentation indiquées sur la page suivante de notre site : http://traces.revues.org/index103.html

Dates

  • lundi 16 juillet 2012

Mots-clés

  • Possibilité, contrefactuels, théorie et pratique, epistémologie

Contacts

  • Revue Tracés
    courriel : traces [at] ens-lsh [dot] fr
  • Florian Nicodème
    courriel : florian [dot] nicodeme [at] ens [dot] fr
  • Laurent Jeanpierre
    courriel : ljeanpierre [at] free [dot] fr
  • Pierre Saint-Germier
    courriel : pierre [dot] saintgermier [at] free [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Pierre Saint-Germier
    courriel : pierre [dot] saintgermier [at] free [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Réalité(s) du possible en sciences humaines et sociales », Appel à contribution, Calenda, Publié le vendredi 10 février 2012, http://calenda.org/207194