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Les chantiers du nucléaire

Nuclear questions

Quelles approches du nucléaire par les sciences humaines et sociales ?

How can social sciences help us understand the nuclear world ?

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Publié le jeudi 22 mars 2012 par Elsa Zotian

Résumé

Le colloque interdisciplinaire, « Les chantiers du nucléaire », se propose d’ouvrir un chantier, celui des relations entre le nucléaire et les SHS. Il s’agira de faire un bilan des recherches existantes et de capitaliser sur cet acquis conséquent, en examinant les approches choisies, les méthodes mises en œuvre, les difficultés rencontrées et in fine les aspects non retenus ou non analysés de cet objet à multiples facettes. Dans un second temps, nous souhaiterions interroger la pertinence des apports des SHS aux débats contemporains sur l'industrie nucléaire.

Annonce

Argumentaire :

Un nucléaire en transformation

L'histoire récente a remis le nucléaire sur le devant de la scène médiatique. Alors que dans les années précédant Fukushima, le débat portait sur la gestion des déchets radioactifs ou les relations entre changement climatique et "renaissance du nucléaire", la catastrophe a relancé « l’impossible débat » marqué par les catastrophes de Three Mile Island et de Tchernobyl, et réactualisé les louanges ou les invectives que ne cesse de susciter ce mode de production énergétique. Pourtant, en 30 ans la technologie en elle-même a peu évolué mais ses modalités d'inscription dans la société ont changé, sous le triple impératif de la "transparence", de la "gouvernance" et de la "durabilité". Face aux doutes qui entourent la maîtrise des risques et la gestion des déchets, les pouvoirs publics ne peuvent plus faire abstraction ni de la signification du nucléaire pour les populations ni de la portée politique et éthique des choix énergétiques. Loin d'être un simple sujet technique, le nucléaire est synonyme de pratiques, de comportements, de représentations, de formes de régulation, d’enjeux de pouvoir. Dans la plupart des pays nucléaire, la "mise en politique des déchets nucléaires" à partir de la fin des années 1980 a conduit à repenser la temporalité et les cadres mêmes de l'action publique, modifiant la régulation de l'industrie et ses relations avec la société. La France, le Royaume-Uni (après le fiasco de Nirex et la privatisation partielle des centrales), les USA (avec les controverses sur Yucca Mountain et la relance de la construction de centrales) et la plupart des pays nucléaires ont suivi cette voie, en donnant un cadre renouvelé à l'industrie nucléaire, qui fait toute sa place à la "transparence" et au "public engagement".

Réévaluer l'effort de recherche en SHS

Ces évolutions récentes ont rendu nécessaire une réévaluation de l'effort de recherche en SHS, qui reste dispersé et se trouve confronté à de multiples difficultés. En effet, pour les sciences humaines et sociales, le nucléaire constitue un objet de recherche délicat à aborder. D’une part, le nucléaire a un statut ambigu au sein des SHS. Il est à la fois attirant et repoussant. Attirant puisque son inscription dans l’espace public ne faiblit pas. Repoussant, car comme tout objet technique il nécessite un investissement important de connaissance du monde nucléaire, mais surtout il oblige en permanence le chercheur à se désengager du débat et à justifier ses choix méthodologiques et théoriques. D’autre part, les chercheurs investis sont rarement financés sur cette thématique. Un exemple récent de cette inadéquation entre ces besoins en recherche et la pauvreté des financements est celui de l’appel d’offres Flash de l’Agence Nationale de la Recherche française, faisant suite à l’accident de Fukushima, et appelant à :« l’analyse de l’évènement sous tous ses aspects, jusqu’aux leçons à retenir en termes de prévention, mais en excluant tous les sujets relatifs à l’industrie et la sûreté nucléaire ». Enfin, le risque est toujours grand, pour les chercheurs en sciences sociales, de voir leur travail instrumentalisé au profit de luttes partisanes ou de tentatives d'ingénierie sociale.

Malgré ces difficultés, les sciences humaines et sociales se sont emparées de différents aspects du nucléaire, en cherchant à leur donner substance, à comprendre leur mise en pratique concrète, voire à comparer discours et réalité du fonctionnement de l'industrie nucléaire. La diversité des approches et des angles retenus pour analyser le fait nucléaire montre, s’il en est besoin, que les ressources analytiques existent. Les historiens se sont penchés sur l'histoire de la technologie nucléaire, les politiques industrielles et la prise de décision, la contribution aux grands récits nationaux, la relation ambiguë du nucléaire au rayonnement politique des Etats et à leurs politiques coloniales. Ils ont produit des monographies de projets et de sites nucléaires et ont interrogé les relations existantes entre le nucléaire civil et le nucléaire militaire, en montrant les liens qui les unissent. Les sociologues, eux, ont appréhendé les positions vis à vis du nucléaire en insistant sur leur rôle dans la reconfiguration de l'action collective. Ils ont interrogé l'action publique et les modalités de participation au débat. Le risque nucléaire a constitué un point de focalisation particulier, que ce soit du point de vue des conséquences des accidents ou de la manière dont les populations construisent leur perception du risque et du temps nucléaire. Une attention particulière a été portée aux riverains des installations, aux travailleurs de l'industrie (permanents ou intérimaires) et à leurs représentants associatifs ou syndicaux. A leur suite, les anthropologues ont réalisé des monographies de sites nucléaires, s’intéressant aux personnels comme aux populations des villages d’implantation. Ils ont également analysé le débat autour du nucléaire, qu’il prenne la forme d’actions collectives ou bien de dispositifs d’action publique, et montrent que ses termes restent codifiés et les participants triés et cadrés. Ces recherches soulignent que le nucléaire est un puissant opérateur du champ social, culturel et symbolique. Elles conduisent à repenser les catégories utilisées pour décrire le nucléaire et ses conséquences sur les populations et les territoires. Les géographes, quant à eux, ont interrogé les modalités de l'inscription du nucléaire dans ses territoires, la manière dont le nucléaire articule des sites et des flux de matières et d'énergie. Les économistes ont montré les spécificités d'une industrie fortement capitalistique, qui fonctionne à des échelles de temps bien au-delà des autres projets industriels, avec des conséquences fortes en termes de taux d'actualisation. Les spécialistes de science politique se sont confrontés, eux aussi, aux singularités d'une industrie toujours politique, qui transforme les modes de décision publique et interroge, à nouveaux frais, la notion même de politique et de démocratie. Enfin, la recherche en droit a abordé les questions de transparence: le processus décisionnel lié à la gestion des installations nucléaires doit rechercher l'équilibre entre la nécessaire « discrétion » qui doit les entourer et le droit à l’information. Ces particularités de l'industrie nucléaire et les exigences de la radioprotection ont nécessité l'invention d'un droit spécifique, appuyé sur des normes techniques au statut juridique souvent flou, à la temporalité singulière en raison des contraintes de gestion des déchets issus de l’industrie nucléaire, associant long terme et réversibilité.

Les objectifs du colloque

Ce colloque interdisciplinaire, « Les chantiers du nucléaire. Quelles approches du nucléaire par les sciences humaines et sociales? », se propose d’ouvrir un chantier, celui des relations entre le nucléaire et les SHS.

  • Dans un premier temps, il s’agira de faire un bilan des recherches déjà existantes et de capitaliser sur cet acquis conséquent, en examinant les approches choisies, les méthodes mises en œuvre, les difficultés rencontrées et in fine les aspects non retenus ou non analysés de cet objet à multiples facettes.
  • Dans un second temps, nous souhaiterions interroger la pertinence des apports des SHS aux débats contemporains sur l'industrie nucléaire et les politiques destinées à l'encadrer.

Ce colloque s’adresse donc aux chercheurs issus de l’ensemble des sciences humaines et sociales (sociologie, anthropologie, psychologie, droit, économie, géographie, gestion, science politique, droit, etc.) intéressés par cet objet qu’est le nucléaire, ceux qui s’en sont emparés comme ceux qui désireraient le faire.

Presentation :

How can the social sciences help us understand the nuclear world?

The Fukushima catastrophe has profoundly altered the nuclear debate. Whereas, in the years before, the focus had been on the controversies surrounding radioactive waste management or the climate politics of the « nuclear renaissance », the catastrophe re-opened a line that was created by the accidents at Three Miles Island and Cherno­byl. Praise or criticisms have been given new currency, fuelling what has been termed « the impossible debate » on the legi­timacy of nuclear power generation. In the 30 years between Three Miles Island and Fukushima, nuclear technology itself has not fundamentally evolved, but the way societies approach it has changed, under new dominant discourses predicated on « transparency », « governance » and « sustainability ».

Today, faced with risk and waste management uncertain­ties, governments and public authorities can neither ignore the meaning and significance of nuclear for populations, nor the political and ethical dimensions of energy choices. Far from being solely a technical subject, nuclear elicits practices, behaviours, representations, regulations and issues of knowle­dge/power. In most nuclear countries, the « politicization of nuclear waste » from the late 1980s on has thoroughly chan­ged the timing, scope and frame of public management, al­tering not only regulation of the nuclear industry, but the very way it interacts with civil society. France, the UK (after the de­mise of Nirex and the partial privatization of nuclear plants), the US (with the protracted debates around Yucca Mountain and nuclear new build) and many other countries have ex­perienced similar legal developments that have reframed nuclear operations along the lines of « transparency » and « public engagement ».

Building on existing research in the humanities and the social sciences

Such recent evolutions call for a reassessment of research efforts about nuclear in the humanities and the social sciences (HSS). At the same time that social science research is nee­ded, even requested by legislators and government, research efforts are spread out and face considerable hurdles. Indeed, for the social sciences, nuclear is a difficult subject to research, one that is both attractive and repulsive. Part of the attraction comes from the continuing presence of nuclear as an object of debate in the public sphere; but nuclear is also a highly technical subject to engage with and requires a lot of knowle­dge and personal investment from researchers. These efforts are compounded by the necessity to avoid partisanship (or accusations of partisanship) - and this requires repeatedly specifying and justifying theoretical choices and methodolo­gical approaches. A further difficulty is the scarcity of funding for social science nuclear research. Exemplary in this respect is the recent call for projects by the French National Agency of Research following Fukushima[i]. The call welcomed “ana­lyses of the event under all aspects including the lessons to be drawn in terms of prevention - but excluding all subjects relative to nuclear industry and safety1” . Finally, the results of social science research are always at risk of being exploited by partisan struggles or social engineering projects.

However, the social sciences have engaged with many aspects of nuclear, documenting its workings and social im­pacts, analyzing its discursive productions and their performa­tivity, deconstructing the diverse practices that nuclear has created. There are many analytical resources available, as shown in the sheer volume and diversity of published work on the “nuclear phenomenon”.

Historians have written accounts of the development of nuclear technologies and the specificities of nuclear indus­trial policies and decision-making. They have analyzed the ambiguous contribution of nuclear to national narratives, to state influence, to colonial policies. Monographs of individual projects and sites have emphasized the constant interplay between the civilian and the military sides of the nuclear coin.

Sociologists have engaged with social postures towards nu­clear and shown how nuclear had the capacity to reconfi­gure and structure collective action. Researchers have ques­tioned policy making and public participation in debates over nuclear choices and projects. Nuclear risk has been a speci­fic focus point, studied from the standpoint of accidents and their consequences on popular perceptions of risk. Of special interest have been the representations developed by people living near or working on nuclear sites (whether permanently or temporarily) and the roles of associations, unions and col­lectives in framing national and local debates on nuclear po­licy and sites.

Along similar lines, anthropologists have written accounts of nuclear sites, investigating workers and local populations. They have shown how debates on nuclear, structured by col­lective actions or policy initiatives, rest on highly performative discourses that work to include and exclude participants and issues. Such research contributes to the idea that nuclear is a powerful social, cultural and symbolical operator, the cate­gories of which need to be deconstructed in order to ade­quately describe its effects on people and places, its specific temporalities.

Geographers have focused on the spatial aspects of the nuclear industry, describing how nuclear connects sites, people, discourses and flows of matter and energy.

Economists have shown that such connections are strongly predicated on money: the capital intensity and reference ti­meline of nuclear set it apart from other industries, giving high relevance to actuarial practices and discount rates.

Political scientists have investigated the specificities of an industry that is so politically charged as to frame or change decision-making styles, questioning the very ideas of the poli­tical and of democracy.

Finally, legal research has recently engaged with transpa­rency issues: the management of nuclear facilities relies on a decision making process that has to strike a balance between secrecy (or discretion) and right to be informed. Such singu­larities, the long-term management of radioactive waste and the necessities of radioprotection have elicited highly speci­fic nuclear law and jurisprudence that make use of technical norms whose legal status is unclear and expand the temporal horizon of legal interventions far beyond the ordinary (notably through the insistence of reversible storage).

Objectives of the conference

The interdisciplinary conference « How can the social sciences help us understand the nuclear world? » seeks to reassess the relations between nuclear and social science re­search. It has two objectives.

  • First, it seeks to take stock of and build on existing research by making explicit the theoretical approaches, the research methods, the difficulties met by researchers and by possibly identifying aspects of the nuclear phenomenon that may have been neglected or left out by existing research.
  • Second, we would like to question the relevance of social science to contemporary nuclear debates and policy ma­king.

The conference welcomes papers from researchers of all disciplinary backgrounds in the humanities and the social sciences (sociology, anthropology, psychology, law, econo­mics, geography, management, political science, philosophy, etc.), especially from those with an experience of conducting primary research on the nuclear industry. A significant amount of time will also be devoted to roundtables and discussions, and there will be a poster session.

Informations :

Comité scientifique / scientific committee

  • Pr. Catherine Alexander (anthropology, Goldsmiths, University of London)
  • Dr. Yannick Barthe (sociology, CNRS-CSI Ecole des Mines de Paris)
  • Pr. Philippe Billet (law, Université Jean Moulin Lyon3)
  • Pr. Pierre Bringuier (law, Université de Montpellier)
  • Pr. Sandra Laugier (philosophy, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne)
  • Dr. Peter Simmons, (sociology, School of Environmental Sciences, University of East Anglia, Norwich)
  • Pr. Sébastien Velut (geography, Institut des Hautes Etudes d’Amérique Latine, Paris)
  • Pr. Yves Winkin (anthropology, Ecole normale supérieure de Lyon, Institut français de l’Education)

Comité d'organisation / organization committee

  • Dr. Romain Garcier (Ecole normale supérieure de Lyon- UMR CNRS EVS)
  • Dr. Françoise Lafaye (Ecole nationale des travaux publics de l’Etat-UMR CNRS EVS)
  • Dr. Samuel Lézé (Ecole normale supérieure de Lyon, Institut français de l’Education)

Contacts

Langues de travail

  • Français et anglais.
  • Une traduction simultanée professionnelle sera proposée.

Date limite d'envoi des propositions de communication : 8 avril 2012

Modalités de soumission

  • La durée des communications est de 20 minutes.
  • Les propositions de communication se feront sous forme d’un titre et d’un résumé de 500 mots maxi­mum, accompagnés d’une courte notice biogra­phique.
  • La plateforme de soumission se trouve à l’adresse: http://nucleaire-shs.sciencesconf.org/

Frais d'inscription

  • Tarif normal 60 euros
  • Tarif réduit (étudiants) 20 euros 

Languages

  • French and English.
  • Professional interpretation services will be provi­ded.

Closing date for the call: April 8th 2012

How to submit a proposal

  • Proposals for papers (20 minute long) will be abs­tracts of 500 words maximum, with a title and a short biography of the author(s).
  • The submission platform for papers is at: http://nucleaire-shs.sciencesconf.org/

Registration fees

  • Standard rate 60 euros
  • Reduced rate (students) 20 euros

[i]  http://www.agence-nationale-recherche.fr/Flash-Japon

Lieux

  • 15 parvis René Descartes (Ecole normale supérieure / Institut français de l’Education)
    Lyon, France

Dates

  • dimanche 08 avril 2012

Fichiers attachés

Mots-clés

  • nucléaire, technologie, sciences, sociétés, sociologie

Contacts

  • Françoise LAFAYE
    courriel : Lafaye [at] entpe [dot] fr
  • Romain Garcier
    courriel : romain [dot] garcier [at] ens-lyon [dot] fr
  • Samuel Lézé
    courriel : sleze [at] ens [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Samuel Lézé
    courriel : sleze [at] ens [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Les chantiers du nucléaire », Appel à contribution, Calenda, Publié le jeudi 22 mars 2012, http://calenda.org/207821