AccueilDe l’(id)entité textuelle au cours du Moyen Âge tardif (XIIIe-XVe siècle)

De l’(id)entité textuelle au cours du Moyen Âge tardif (XIIIe-XVe siècle)

Textual (id)entities in late medieval Europe (13th-15th c.)

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Publié le mardi 27 mars 2012 par Elsa Zotian

Résumé

Dans le cadre du projet de recherche OPVS ("Old Pious Vernacular Successes), financé par le conseil européen de la recherche de novembre 2010 à octobre 2015 (www.opus.fr), un colloque est organisé au sujet des identités textuelles au cours du Moyen Âge tardif. Celui-ci se tiendra à Lausanne en février 2013.

Annonce

Argumentaire :

Chaque texte contemporain est individualisé par deux données signalétiques qui l’accompagnent dans sa circulation : le nom de son auteur et le titre qu’a forgé pour elle ce dernier. Le texte n’est pas pour autant devenu immuable : il peut notamment être traduit de sa langue de composition vers d’autres idiomes. Dans ce cas, l’œuvre continuera de circuler sous ses deux marques signalétiques originelles, complétées par le nom du traducteur. Mais pour que celui-ci soit considéré comme tel, il faudra qu’ait été respecté un cahier des charges contraignant qui exclut, au moins en théorie, les modifications de fond : coupures ou ajouts, interventions sous forme de commentaires, etc. Toute entorse à cette fidélité fait du traducteur un créateur et du résultat de son travail une œuvre singulière, perçue comme une nouvelle entité textuelle et généralement dotée de données bibliographiques propres.

À la fin du Moyen Âge, les auteurs n’ayant guère de prise sur la circulation de leurs textes, celle-ci obéissait à une logique bien différente : le signaler relève de l’évidence. Jusqu’à la naissance de l’imprimé, et parfois au-delà, la plupart des œuvres demeurent anonymes ; dans les catalogues de bibliothèques comme à l’orée des manuscrits, le titre en est facultatif, mouvant et exprimé dans une langue fluctuante, qui peut différer de celle du texte lui-même ; le rôle des agents mentionnés dans les parties liminaires d’un manuscrit ou dans le corps d’un texte est souvent ambigu — auteur, remanieur, copiste, etc., ces types d’interventions pouvant se cumuler ; enfin un texte n’est jamais copié deux fois à l’identique, la circulation manuscrite impliquant de perpétuelles remises au goût du jour. Cette mouvance, accompagnée de repères signalétiques vacillants, n’a pas empêché que des séries de manuscrits plus ou moins disparates soient regroupés, dans le cadre d’éditions de texte ou de recensions modernes, sous un titre unique : Chanson de Roland, Guiron le Courtois, Vitas patrum... Si cette procédure, qui nous est familière, a le mérite de la commodité, elle donne de la réalité textuelle médiévale une image trompeuse en créant l’illusion d’une stabilité de contenu qui ne va pas de soi.

Lors de cette rencontre, nous aimerions interroger la légitimité et les limites des conceptions que recouvrent nos pratiques signalétiques. Il s’agira notamment de sonder le cas de textes dont la circulation fut dynamique et qui ont, de ce fait, subi lors de leur diffusion des transformations qui confinent à la création d’œuvres nouvelles par le biais de :

  1. changements de volume : abrégements ou amplifications ;
  2. modifications de contenu : aménagements, par coupure, réorganisation, insertion d’interpolations, etc., par l’auteur du texte en personne, sous la forme d’une seconde rédaction, ou par un remanieur postérieur ;
  3. toilettages en vue d’une nouvelle mise en forme, mise en prose par exemple ;
  4. basculements d’une langue à l’autre, moyennant des adaptations plus ou moins tangibles, par exemple des rajeunissements de grande ampleur ;
  5. recomposition sous la forme d’extraits choisis.

Ces procédés, qui peuvent se cumuler, sont autant de manières de faire perdurer, au-delà d’adaptations perçues comme nécessaires, une entité textuelle dont divers facteurs ont pu favoriser le succès. L’œuvre ainsi transformée resta volontiers désignée, sous diverses formes et dans plusieurs langues, par les mêmes titres que la rédaction originelle, le cas échéant accompagnés d’un nom d’auteur plus ou moins stable.

Le but de notre réflexion collective sera de tenter d’élaborer une définition de ce que l’on peut entendre, à la fin du Moyen Âge, par le terme d’œuvre en tant qu’il renvoie à une entité textuelle singulière. Dans quelle mesure et dans quels cas est-il légitime de regrouper, sous un même titre, des manifestations textuelles variées, par leur contenu, par leur forme comme par leur langue ? À quel titre ont-elles pu apparaître comme des séries cohérentes à la fin du Moyen Âge ? Il s’agira de prendre conscience des présupposés anachroniques qui fondent nos pratiques éditoriales et bibliographiques, toutes commodes qu’elles soient, pour tenter de discerner les intuitions que pouvaient avoir les auteurs et les lecteurs de la fin du Moyen Âge quant à la permanence textuelle. Le Moyen Âge tardif permet en effet d’éclairer les deux volets de la question. D’une part les remaniements de textes par leurs auteurs eux-mêmes, parfois commentés dans une seconde rédaction, ne sont plus exceptionnels aux XIVe et XVe siècles : Heinrich Suso, qui remania et traduisit son propre Büchlein der ewigen Weisheit dans l’Horologium sapientiae, ainsi que Guillaume de Digulleville, qui justifie à l’orée de sa seconde rédaction du Pèlerinage de vie humaine les infléchissements apportées à la première, en sont des exemples. Ils méritent d’être éclairés à la lumière d’autres cas de figure contemporains. D’autre part, à la fin du Moyen Âge, la documentation permet d’aborder le problème de l’unité d’une œuvre sous l’angle de la réception, en sondant les initiatives des commanditaires, les pratiques des copistes, les réactions des lecteurs, les conventions employées par les auteurs de catalogues de bibliothèques, de testaments, etc. Au total, il y a là matière à affiner notre connaissance du rapport qu’entretenaient les auteurs médiévaux avec leurs textes ; et leurs destinataires avec leurs manuscrits.

Les propositions de communication doivent être adressées avant le 30 avril 2012 aux trois adresses électroniques suivantes :

English version :

In contemporary literary creation, each individual textual entity in circulation can be pinpointed thanks to two identifiers: its author’s name and the title coined by the latter. This does not preclude change — the literary work may be translated into another language for instance. The work then continues to circulate with its two original identifiers, plus the name of the translator — provided that the translation was done by the book: no cuts, no additions, no commentary...at least theoretically, as reality sometimes proves otherwise. In general, if these rules are broken, the translator is considered as a creator in his own right, and the product of his intervention as a new work, with its own bibliographical data.
In the late Middle Ages, authors had little control over their texts’ circulation, which of course obeyed a different logic altogether. Most works remained anonymous — for some this remained true long after the introduction of printing. Medieval titles prove a volatile affair, both in medieval library catalogues and in manuscripts themselves — sometimes they disappear, or they are phrased in a language which is not that of the text and is itself subject to change. Similarly, the role of the various agents mentioned in prefatory matter or in the body of texts is not always specified — indeed authors, revisers, scribes, etc. may be difficult to tell apart, as functions frequently overlap. Finally, texts were never copied identically: manuscript circulation prompted endless revising and updating.
Despite intrinsic textual mutability and the fragility of the most basic bibliographical data, the modern editing or documenting process often resulted in the grouping and unifying of more or less dissimilar manuscript sequences under generic titles, such as Chanson de Roland, Guiron le Courtois, Vitas Patrum... However efficiency-driven, this practice of ours distorts medieval textual reality, and manufactures an illusory textual stability.
This symposium’s intent is to question our very own bibliographical tagging practices, in the light of texts whose circulation was so dynamic that it almost resulted in creating new works altogether. Such reworking processes could, for example, have been :
  1. changes in size — abreviation and amplification;
  2. changes in contents — re-modelling by cutting, re-shaping, interpolating, either by the initial author in the course of a second recension, or by a later reviser;
  3. corrections in the course of a transformation — turning into prose for instance;
  4. transposition from one language to another, including subsequent changes such as massive updating;
  5. reworking in the shape of a florilegium.
These various processes were sometimes combined. They were seen as necessary forms of adaptation, and all of them allowed the survival — albeit in modified form — of textual entities whose success was ensured for various reasons. It was customary to maintain the identity of the modified work, whatever shape or language it found itself in. Sometimes the name of an initial author of sorts was preserved more or less faithfully alongside the title.

We shall strive to try defining what constituted a ‘work’ in the late medieval period, inasmuch as this meant a specific textual entity. How valid is it to use one title to designate dissimilar textual objects, which may differ in contents, in form, in language? How far were these very modern constructs already perceived as consistent sequences at the close of the Middle Ages? By moving away from our comfortable editorial and bibliographical assumptions, it will become possible to assess how late medieval authors and readers perceived these instances of textual remanence. Late medieval practices of authors and readers alike can shed light on this issue. Self-revisions, in which authors commented on their own work and sometimes provided a second recension, were a common phenomenon in the 14th and 15th centuries: Heinrich Suso, who translated and revised his own Büchlein der ewigen Weisheit into the Horologium sapientiae, or Guillaume de Digulleville, who explains his revising drive at the opening of his second recension of the Pèlerinage de vie humaine, are two iconic examples of this trend, which would benefit from more documenting. Present knowledge of readership and reading practices at the end of the Middle Ages makes it possible to map various responses to this issue by probing the demands and the initiatives of specific commissioners, the evidence of scribal practice and readers’ response as recorded in manuscripts, by analysing the bibliographical conventions used in library catalogues, in wills, etc. What is at stake is a finer historicized perception of the late medieval authors’ relation to their texts, and of readers’ attitude towards works in manuscript.

Proposals should be sent before the 30th of April to :

Lieux

  • Université de Lausanne
    Lausanne, Confédération Suisse

Dates

  • lundi 30 avril 2012

Mots-clés

  • identités textuelles, Moyen Âge tardif, livre, auteur, manuscrit, édition, réception

Contacts

  • Géraldine Veysseyre
    courriel : geraldine [dot] veysseyre [at] irht [dot] cnrs [dot] fr
  • Réjane Gay-Canton
    courriel : rejane [dot] gay-canton [at] irht [dot] cnrs [dot] fr
  • Barbara Fleith
    courriel : Barbara [dot] Fleith [at] unige [dot] ch

URLS de référence

Source de l'information

  • Géraldine Veysseyre
    courriel : geraldine [dot] veysseyre [at] irht [dot] cnrs [dot] fr

Pour citer cette annonce

« De l’(id)entité textuelle au cours du Moyen Âge tardif (XIIIe-XVe siècle) », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 27 mars 2012, http://calenda.org/207861