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Paroles menaçantes et mots interdits

Threats and forbidden words

Autour de l’insulte dans le monde grec archaïque et classique

Insults in the archaic and classical Greek worlds

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Publié le mardi 27 mars 2012 par Loïc Le Pape

Résumé

Né de réflexions mûries au sein des axes « le politique dans les cités grecques », « logiques de genre dans les mondes grec et romain » de l’équipe ANHIMA (UMR 8210) et de l’axe « controverses, débats et polémiques » de l’équipe ACP (EA 3350), ce colloque se donne pour objectif de parler des mots qui fâchent et qui blessent dans l’Antiquité grecque archaïque et classique – ceux qui, performatifs, dépassent le seul horizon de l’énonciation et modifient le statut du destinataire.

Annonce

Présentation

L’enquête s’intéressera ainsi à une riche constellation de termes qui entretiennent des liens plus ou moins lâches : diabolè (calomnie), loidoria (injure), onomasti komoidein (attaque nominale), kakologia (calomnie), psogos (blâme), mômos (raillerie), katadesmoi et arai (malédictions), hybris (outrage) et ses dérivés.

Ces termes clés seront au coeur d’une interrogation sur l’agressivité orale et écrite de la société grecque, dans la lignée d’une première étude menée sur la notion de « violences intellectuelles ».

À partir de ce soubassement philologique, il s’agira de réfléchir sur un objet historique plus large : l’insulte. Si le terme a l’inconvénient d’être moderne (puisqu’il apparaît vers 1380 au sens de « soulèvement, sédition »), il a l’intérêt de pointer vers la dimension politique du sujet, en articulant les paroles menaçantes au spectre de la stasis, la guerre civile. Loin de se cantonner au registre anecdotique – comme le suggèrent plusieurs anthologies récentes –, les insultes ont souvent une dimension pleinement politique que cette journée d’études entend mettre en exergue.

Reste à en saisir la signification et la portée. Les insultes sont-elles un signe de dérèglement civique ou, au contraire, sont-elles un indice de bonne santé politique ? Préparent-elles le passage à l’acte violent et le basculement dans la discorde ou, à l’inverse, conjurent-elles le spectre de la stasis en lui trouvant un dérivatif et un exutoire ? De fait, si le politique se définit par le conflit et l’organisation du dissensus, l’insulte pourrait bien faire partie intégrante du système. Mais, double effrayant de la violence physique, l’insulte peut s’avérer aussi l’antichambre du désordre séditieux (Nicole Loraux). Son inquiétante efficacité invite donc à réfléchir sur la limitation nécessaire de son expression dans le cadre des « sociétés à honneur » que sont les cités grecques de l’époque archaïque et classique.

Cette régulation passe d’abord par la ritualisation comique et religieuse de l’insulte, à laquelle, par exemple, Aristophane fait fréquemment appel dans ses comédies, mais que l’on retrouve dans certaines fêtes religieuses (lors des grandes Éleusinies, par exemple). L’insulte y trouve une mise en forme ritualisée qui lui donne à la fois son efficacité et en limite la portée transgressive.

La régulation se repère ensuite dans les velléités de censure de ces mêmes emportements comiques et dans l’interdiction légale de prononcer certains termes. Le Contre Théomnestos de Lysias nous rappelle en effet que les aporrhèta, mots interdits à la charge miasmatique (Louis Gernet), traduisent l’effroi athénien devant l’efficacité des insultes touchant à la défense de la patrie (rhipsaspis), à l’harmonie familiale (mètraloias et patraloias) et à la souillure du meurtre (androphonos) – et il faudra se demander si les périphraseset les contournements langagiers relèvent encore de l’insulte ou, a contrario, permettent de l’éviter.

Enfin, la procédure légale de la dikè kakègorias, ou action pour diffamation, prouve l’ingérence de la loi dans les joutes verbales.

En définitive, l’insulte permet d’interroger le fonctionnement de la cité grecque dans son ensemble, en questionnant notamment l’étendue et les limites de la parrhésia – le franc-parler –, dont le Révolutionnaire Camille Desmoulin faisait une caractéristique du système démocratique. Loin d’avoir une signification univoque, l’insulte doit toujours être analysée en contexte, selon de nombreux paramètres, qu’il s’agira de cerner au cours de cette journée d’étude.

  • Tout d’abord, il faudra analyser les différentes formes d’insultes (injures, catalogue des termes interdits, malédictions…) et leur support de diffusion (tablettes, ostraka, discours oratoires, tirades comiques, mais aussi grafittis et images infamantes…). Les sources sollicitées seront donc autant littéraires qu’archéologiques et épigraphiques. Dans cette perspective, les malédictions recevront une attention particulière, qu’elles empruntent une formulation orale – comme sur la scène tragique, où la malédiction intègre un agôn logôn qui met face-à-face le locuteur et le destinataire – ou qu’elles soient gravées, en l’absence du destinataire – comme dans le cas des katadesmoi, incantations utilisées dans des cadres aussi divers que les affaires de coeur ou les litiges judiciaires. Loin de se cantonner au cadre privé, la malédiction s’érige parfois en instrument politique, dès lors que la cité l’intègre aux prestations de serment des différents magistrats.
  • Ensuite, le contenu des insultes mérite une enquête à part entière. Sur le mode de la transgression, les insultes dessinent en effet, en creux, un ensemble de normes plus ou moins explicites, qui définissent un certain nombre d’attentes qui pèsent sur toute la société et, en particulier, sur les élites civiques. Le rapport au corps – et à l’usage des plaisirs – est en question dans la plupart des insultes, selon des modalités variées (attaque sur tout le corps ou sur une partie, animalisation ou féminisation du citoyen mâle, remise en cause d’un maniement « déviant » du corps, etc…).
  • Le statut de l’insulté comme de l’insulteur doit également être pris en compte : l’individu, le collectif, le mort, le vivant, la famille, la cité, l’homme, la femme, le citoyen, l’esclave, autant de catégories qui peuvent subir le mauvais mot ou le proférer – selon des modalités et une efficacité fortement différenciées. Ainsi par exemple pourrait-on étudier de façon comparée les malédictions entre pères et fils (Thésée/Hippolyte, Amyntor/Phénix, OEdipe/Polynice et Etéocle), d’une part, et entre mères et fils (Althée/Méléagre), d’autre part.
  • Enfin, le contexte, privé ou public, de l’insulte est décisif. Les lois de Solon semblent ainsi accorder une certaine efficacité aux insultes dans le seul cadre public. Il existerait donc des temps et des lieux privilégiés pour l’insulte, qui tire sa force – et sa faiblesse – des contextes d’énonciation où elle prend forme : ainsi, lors de certains moments politiques (ostracisme, redditions de comptes, séances de l’Assemblée…), au cours des fréquents duels judiciaires (tribunaux) ou d’occasions rituelles (Grandes Dionysies ; rappelons que Mômos, Raillerie incarnée, a d’ailleurs trouvé refuge chez Dionysos, après avoir été chassé par les autres dieux exaspérés de ses bons mots), ainsi que dans le temps du symposion, où les dérèglements de l’ivresse sont propices à la multiplication des insultes. Dans cette perspective, on s’intéressera en particulier à la mise en forme de l’insulte, dans la mesure où certains genres, telles la comédie ou la poésie iambique, lui donnent une expression ritualisée, qui tend nécessairement à la normaliser.

Le questionnement de cette journée d’études sera ainsi à la croisée de différentes sciences humaines et sociales : l’histoire, avec une attention particulière portée à la contextualisation des paroles prononcées et à l’intervention légale des cités dans le processus régulateur de l’injure ; l’anthropologie, puisqu’il s’agira de cerner une culture de l’outrage, ses formes, l’imaginaire du corps qui s’y déploie et la question des « sociétés à honneur » ; et enfin la linguistique, par l’étude précise des termes employés constituant les catégories de la menace et de l’injure.

Programme

Vendredi 30 mars 2012

9h15. Vincent Azoulay (Paris-Est Marne-la-Vallée) et Aurélie Damet (Paris 1) : Introduction et bilan historiographique

L’insulte : performances poétiques et philosophiques

  • 10h. Ralph Rosen (University of Pennsylvania) : « Archaic Iambos and the “Efficacy” of Poetic Invective »
  • 10h30-11h15 Discussion et pause
  • 11h15. Pierre Destrée (Université catholique de Louvain) : « La poésie iambique au service de la philosophie : le cas d'Héraclite »
  • 11h45. Suzanne Husson (Paris 4) : « Parrhèsia socratique et parrhèsia cynique »

12h15-14h. Discussion et déjeuner

Corps, gestes et outrages

  • 14h. Nancy Worman (Columbia University) : « Oedipus Abuser : Insult and Embodied Aesthetics in Sophocles »
  • 14h30. Deborah Steiner (Columbia University) : « Le rejet de la chlaina : l'histoire d'un geste d'Homère à Eschine »

Insulte, vengeance et infamie

  • 15h. Vincent Azoulay (Paris-Est Marne-la-Vallée) : « Les tyrannicides au prisme de l’insulte »
  • 15h30 Manuela Giordano (Université De Calabre) :  « Insulte et vengeance en Grèce ancienne »

16h15 discussion et pause

Samedi 31 mars 2012

Le politique athénien à l’épreuve de l’insulte

  • 9h30. Jean-Noël Allard (Paris 1) : « Quand le graveleux devient politique : insulte, sexualité et philia »
  • 10h. Rossella Saetta-Cottone (Paris 4-CNRS) : « Les injures d’Aristophane : une anti-rhétorique ? »
  • 10h30-11h15 Discussion et pause
  • 11h15. Francis Larran (ARSCAN) : « Théomnestos au tribunal ou l’injure comme arme du citoyen »
  • 11h45. Noémie Villacèque (Université de Toulouse-Le Mirail) : « Ta mère ! Insulte et généalogie à la tribune démocratique »

12h15-14h. Discussion et déjeuner

De l’insulte à la malédiction

  • 14h. Marcello Carastro (EHESS) : « Faire et défaire les liens : katadesmoi et malédictions dans les pratiques rituelles grecques »
  • 14h30. Silvia Milanezi (Paris-Est Créteil Val-de-Marne) : « Les malédictions civiques dans l'Athènes classique »
  • 15h-15h45. Discussion et pause
  • 15h45. Jean-Baptiste Bonnard (Université de Caen Basse-Normandie): « Au nom du père : les malédictions paternelles en Grèce ancienne »

16h15 Discussion 

Lieux

  • 2 rue Vivienne (INHA, salle Vasari)
    Paris, France

Dates

  • vendredi 30 mars 2012
  • samedi 31 mars 2012

Contacts

  • Vincent Azoulay
    courriel : vincent [dot] azoulay [at] noos [dot] fr
  • Aurélie Damet
    courriel : aurelie [dot] damet [at] univ-paris1 [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Agnès Tapin
    courriel : agnes [dot] tapin [at] ehess [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Paroles menaçantes et mots interdits », Colloque, Calenda, Publié le mardi 27 mars 2012, http://calenda.org/207891