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Les fruits, nourritures ambiguës du corps et des pensées

Fruits, ambiguous foodstuffs for the body and thoughts

Séminaire d'ethnobotanique de Salagon

Salagon ethnobotanical seminar

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Publié le mardi 17 avril 2012 par Elsa Zotian

Résumé

L'appel a communication concernant le onxième séminaire d'ethnobotanique du Musée de Salagon, porte sur « Les fruits, nourritures ambiguës du corps et des pensées ». Ce séminaire aura lieu les 11 et 12 octobre 2012. Les propositions sont à adresser à Elise Bain avant le 15 mai 2012, sous forme de résumé d'une dizaine de lignes, à l'adresse mail suivante : elisebain@hotmail.fr

Annonce

Argumentaire

Tout de suite : il ne s’agit pas de pomologie pour elle-même. Comme le thème est fortement connoté « fruits anciens », biodiversité cultivée, vergers de collection, etc., on précise d’emblée qu’il est limité ici à ses enjeux sociaux. L’étude des variétés de fruits, de leur histoire naturelle et culturale, croise bien évidemment l’ethnobotanique. Ainsi, des identités culturelles qui se construisent ou se consolident autour de certaines variétés fruitières.D’accord pour la pomologie si elle est écoutée dans ses résonances du côté des mises en œuvre ou en idées. Le mot fruit connaît tant d’acceptions, dans nos cultures, qu’on finirait presque par en oublier l’objet initial selon la perception courante : partie d’un végétal venant après la fleur, renfermant les graines, et qui, charnue ou sèche, peut servir de nourriture. Mais c’est aussitôt l’ambiguïté : parmi les milliers de fruits de la flore mondiale reconnus comme « fruits» selon les classifications vernaculaires, on n’en mange que très peu. Pour ce qui concerne la flore sauvage de France, sur une catégorie « fruit » vernaculaire d’environ 160 espèces, une vingtaine seulement peuvent être mangés tels quels, une vingtaine après cuisson ou préparations diverses. Tous les autres vont du désagréable au vénéneux.

N.B. : Les fruits sont consommés par de nombreux groupes d’animaux, avec beaucoup d’exemples de co-évolution. La plupart des mammifères terrestres en mangent, même chez ceux qu’on suppose carnivores exclusifs. Chez les grands singes, leur part dans l’alimentation peut suggérer celle qui concernait les australopithèques et les premiers Homo.

Quelques généralités :

  • « Fruit » : un vocable polysémique

Le mot « fruit » fait question en linguistique aussi bien qu’en botanique. Son champ sémantique moderne, en français, dans les langues latines, en anglais, etc., repose sur une inversion rarement reconnue. Le latin fructus désigne très rarement, et sur le mode métaphorique, un fruit dans l’acception moderne courante. Et il s’agit seulement alors de celui des arbres. Fructus (participe passé de fruor, « jouir de », « user de », sans doute prélatin) connaît alors presque exclusivement des emplois que nous considérons aujourd’hui comme des métaphores sur “fruit”, produit de la plante1. Le terme générique latin pour fruit est pomum, conservé dans “pomme”. Dès le XIIe siècle, ce terme s’appliquera au seul fruit du pommier, tandis que “fruit” s’y substitue dans l’emploi générique. Cette inversion, dont la signification intrinsèque croise l’interprétation chrétienne du fruit paradisiaque, mériterait un détour. Ce n‘est pas l’une des moindres astuces du mot “fruit” que d’être aujourd’hui regardé comme un grand inducteur de métaphores (fruit du labeur/des labours, fruit des amours, fruit d’un placement, etc.), alors qu’il est bien là dans ses acceptions originelles, sans rapports avec la botanique.

  • Le « Fruit » de la botanique et de la perception vernaculaire

les classifications savante et vernaculaire ne voient pas le fruit de la même manière. La perception des fruits “botaniques” mais non regardés comme tels au niveau populaire outrepasse le thème du séminaire. On pourrait cependant l’évoquer dans une approche plus générale de la perception de la sexualité des plantes. Par exemple : pourquoi les pieds de frêne ou de chanvre qui portent les fruits sont-ils qualifiés de “mâles”, alors qu’il s’agit de pieds femelles (chez ces espèces dioïques) ? Le fruit, même perçu comme graine, induit-il un “effet de genre” mâle, valorisant ? Mais cela ne vaut pas pour les diététiques traditionnelles. Les grains de céréales, qui sont au sens botanique des fruits secs (ici un “caryopse”, graine soudée à son péricarpe), ne sont pas des “fruits” vernaculaires. Non plus que les samares du frêne ni les akènes du pissenlit, ni les follicules du séné.

Quelques pistes préalables

(propositions non limitatives)

  • Le « Fruit » dans les catégories alimentaires : une position incertaine

Qu’est-ce qui, dans le seul registre des emplois alimentaires des végétaux, est reconnu comme “fruit” ? Quels en sont les rapports avec le sucré et le salé, le cru et le cuit ? Pour ne considérer que les cultures européennes, un certain nombre de variétés fruitières cultivées sont mangées cuites avec le salé étaient concernées beaucoup de variétés anciennes de poires, prunes, cerises, autrefois séchées pour la consommation hivernale avec la viande, ou cuites en soupe. Dans la même fonction, on rencontre aussi des fruits sauvages, comme l’airelle rouge (cultures germaniques, Scandinavie, etc.). La tomate, qui répond bien à l’acception de “légume-fruit”, n’a longtemps été consommée qu’à l’état cuit. Quel est son statut quand on la cuit, verte, en confiture ? L’ancienne société française, qui usait volontiers des pruneaux en pâtisserie et en cuisine salée, se moquait des tajines marocains aux dattes ou aux pêches (mais aussi : l’abricot vert est cuit en légume au Maroc…). Tandis que la “nouvelle cuisine” intègre volontiers, pas toujours avec bonheur, des “fruits anciens” (réels ou supposés) comme le physalis américain, ou d’arrivée plus ou moins récente comme l’avocat, le kiwi ou la carambole.

  • Distinction / confusion fruit / légume

Vieux dilemme : comment sont perçus les divers légumes dont la nature botanique est celle du fruit : légumes-fruits tels tomate, aubergine, melons, courges, etc., ou légumes dans le sens ancien de gousse alimentaire : pois, haricot, etc. — lesquels peuvent aussi procurer, parfois exclusivement, des grain(e)s. La fève/gousse est un fruit, la fève proprement dite une graine. Vieille question : qu’est-ce qui distingue les fruits des légumes dans la diététique non savante, dans la perception commune ?2

 

  • L’avis de la diététique ancienne sur les fruits : ses échos jusqu’à nous

Perçus la plupart comme “humides et froids” par les classifications médico/bromatologiques antiques et médiévales, les fruits frais ont mauvaise presse dans l’ancienne diététique. Manger, par exemple, un melon non “réchauffé” par un vin liquoreux et du poivre, expose à de graves maladies, voire, si l’on en abuse, à la mort. Le “melon au porto” hérite encore de ces précautions. La catégorie “fruit” est déjà “froide” chez les Hippocratiques3. La médecine chinoise n’est pas moins soupçonneuse à l’égard de bien des fruits frais. On est très loin des “cinq fruits et légumes par jour”… Le discours savant actuel sur les bienfaits des fruits, qui s’efforce d’accroître leur part dans l’alimentation, témoigne à lui seul que la vieille suspicion n’a pas entièrement disparu. Beaucoup de gens ne mangent jamais de fruits crus. à propos du cru, quel statut pour les fruits mangés blets, comme la sorbe, la nèfle ou le kaki (dans ses variétés courantes), stade aujourd’hui assimilé par beaucoup au pourri ? Question analogue à propos du frugivorisme, parfois revendiqué comme l’absolu du crudivorisme végétal. Puisqu’on mange pour une part notable du symbole, lequel (lesquels) intervien(nen)t ici ? Quels rapports entre le fruit et la revendication de pureté (physique, spirituelle) ? Interroger la perception courante des bénéfices/inconvénients attachés à la consommation des fruits intéresse la démarche ethnographique. Le propos du Séminaire peut inciter à y voir de plus près.

N.B. La méfiance millénaire à l’égard des fruits n’est pas sans évoquer celle (mais doublée de vénération) que la pensée antique éprouve à l’égard des aliments “primitifs”, ceux qui “viennent tout seuls”, ces nourritures de l’Âge d’Or où l’homme n’a pas encore acquis sa liberté par la transgression. Même si l’Antiquité honore ces aliments lors de certains rituels (et y revient en temps de disette), elle dit aussi que le progrès humain implique la “part du feu”, la primauté du cuit. Chez Hippocrate, l’Agriculture a pour premier propos “d’élever le degré de chaleur” des aliments. Les fruits s’y comportent moins docilement que la laitue. Les mangeurs de viande seraient-ils plus “humanisés” que les frugivores, contrairement au discours végétarien bien-pensant ? Quand les Grecs et les latins frugaux mangent des figues, il s’agit de fruits secs.

N.B. Considérer la persistance de certains fruits de disette en diététique, comme les glands torréfiés des succédanés de café, mémoire des années de guerre. Autre allusion aux nourritures de l’Âge d’Or ?

  • L’ambiguité du fruit symbolique

La Genèse monte un scénario anthropogonique bien ficelé autour d’un “fruit” qui s’en tiendra, tardivement, au statut de pomme. — Les comparaisons avec d’autres mythologies sont très souhaitables. En même temps, ce texte fondateur instaure le doute à l’égard d’un objet qui sait distinguer le bien et le mal, recèle le bien et le mal. (L’autre fruit, celui de la vie éternelle, restera intouché, et pour cause !). Cette suspicion originelle confortera la méfiance des cultures chrétiennes à l’égard du fruit aliment. à cause de l’Eden, il restera ambigu dans nos sociétés, en particulier sous les espèces de la pomme stricto sensu. Celui que la sorcière offre à Blanche Neige plonge dans un sommeil semblable à la mort. Dans ses rôles divinatoires (voir, par exemple, Gubernatis), la pomme conserve une part de mauvais présages4.

  • Le ver dans le fruit

De nos jours, le fruit semble moins ambigu par nature que par culture, si l’on peut dire. L’arboriculture fruitière est le secteur agricole le plus consommateur de pesticides. Des reportages, des livres, des films, en ont abondamment documenté les pratiques déraisonnables, démontré les dégâts environnementaux et sanitaires. D’où suspicion sur l’apparence : tous les beaux fruits des vergers de grande production ne seraient-ils que des pommes de Blanche Neige ? D’où la réaction qui fait désormais préférer (quand le consommateur a intégré la notion de qualité “vraie” — autre terme ambigu…) un fruit d’apparence modeste à un fruit de belle allure, sans défauts, sans tavelure. Le rapport actuel au fruit renouvelle la problématique du doute sur l’apparence, met en cause le “progrès” comme manipulation de la perception. Le “ver” qui était ”dans le fruit”, illustration de la fausseté parmi les plus anciennes, s’est fait invisible, creuse le doute quand la belle chair sucrée reste intacte. À un niveau moins manifeste mais tout aussi insidieux dans le temps que l’énergie nucléaire, le fruit “industriel” conforte l’invisibilité des menaces qui pèsent sur les hommes. Paradoxe dans une société hyper-scientificisée où la catastrophe doit être impérativement comprise, à défaut d’être prévenue. Les dieux trouvent des relais dans l’industrie.

  • Les fruit « érotiques »

Qu’ils soient ambivalents comme la figue, “mère de mille enfants” comme la grenade, “mâles” et géniteurs de fils comme l’amande, “générateurs” avec un envers funèbre comme la noix (terme à valeur générique, parfois appliqué à des “fruits” non comestibles comme la “noix” de cyprès, elle aussi à connotation funéraire), les fruits participent en bonne place à l’imaginaire du désir et de la génération. Il est intéressant de croiser leurs attributions dans la symbolique sexuelle avec la nature de leur perception “sexuée” comme végétaux. Les enquêtes modernes semblent muettes à ce sujet, dans le domaine français métropolitain. Une question particulière à propos du plus transsexuel des fruits, la figue, marqueur ethnologique majeur dans l’espace culturel méditerranéo-asiatique Comment voit-on la figue au XXIe siècle ? La représentation de “fruit venu sans fleur” reste-t-elle opérante ? Est-ce seulement pour l’alliance des saveurs que la figue “va avec” le foie gras ou le fromage basque de brebis ? Figue fraîche / figue sèche : un même fruit ? Les comparaisons sont utiles entre les diverses cultures associées au(x) figuier(s), dans les domaines chrétien, musulman, indien, etc., où la symbolique reste très opérante.

  • Propositions monographiques

Outre les thématiques générales susceptibles d’être illustrées par la référence à plusieurs fruits, le séminaire accueille les approches monographiques par espèces et/ou variétés — étant entendu qu’on écarte le seul regard pomologique. Il n’existe pas en Europe de fruit polyvalent comme la noix de coco, qui occupe (pas seulement par son volume) plusieurs champs de l’ethnobotanique tropicale. Cependant, certains fruits y occupent une place si importante dans les usages et les images que d’amples études leur ont été — ou pourraient leur être — consacrées : pomme, noix, noisette, châtaigne, prune, cerise, etc. L’exemple de la figue, donné ci-dessus, vaut pour d’autres fruits. Celui du cédrat, l’une des “quatre espèces” de Soukkot, la fête juive des cabanes, invite à considérer les fruits associés à des rituels religieux ou profanes. Il n’est sans doute pas fortuit que la religion chrétienne, dans ses rites et représentations, privilégie fleurs et feuillage au détriment des fruits. Outre que, de nos jours et parfois depuis des siècles, un certain nombre de fruits connaissent une extension et une diversification planétaires [agrumes, banane, ananas (faux-fruit !), pommes (très diversifiées au Nouveau Monde à partir des souches de l’Ancien Monde), poires, etc.], la permanence du fruit sous tous les climats où cueillette et/ou arboriculture sont possibles en fait un objet de comparatisme particulièrement précieux. Rompant avec sa spécificité européenne/méditerranéenne (déjà sérieusement écornée !), le séminaire est donc, ici, très ouvert aux bilans, recueils ethnographiques ou simples interrogations en suspens issus des terrains étrangers, d’autant plus qu’ils seraient mis en parallèle avec ce que nous rencontrons dans nos pays. Un exemple : quel statut local pour le litchi, “fruits de Noël” en Europe, dans les pays qui le produisent comme la Chine tropicale ou la Réunion ?

  • Un thème encore à parfaire

Ce premier survol d’une thématique particulièrement profuse, qui s’est construite en même temps que les sociétés humaines, dont témoignent aussi bien la paléocarpologie que les étals de nos supermarchés, doit s’étoffer à partir des propositions d’interventions au Séminaire. Merci à celles / ceux qui souhaitent partager leurs questions, sinon le fruit de leurs travaux, dans l’un des registres évoqués ici (ou resté inaperçu du rédacteur), de nous faire part de leurs suggestions.

Comité scientifique :

  • Pierre Lieutaghi, ethnobotaniste
  • D. Musset, ethnologue, directrice du musée de Salagon et membre de l'IDEMEC
  • Jean-Yves Durand, anthropologue, directeur du musée de Miranda et membre de l'IDEMEC
  • Pascal Luccioni, helléniste, professeur de grecque ancien à l'Université de Lyon

Conditions de soumission

Les propositions sont à adresser à Elise Bain sous forme de résumé d'une dizaine de lignes, à l'adresse mail suivante : elisebain@hotmail.fr

avant le 15 mai 2012

 

  1. « tout cela est rendu un peu plus compliqué par l'existence de frux (génitif frugis), qui signifie "produit de la terre" — et n'est pas l'étymon de "fruit", tout au plus une sorte d'oncle » (P. Luccioni).
  2. Pascal Luccioni propose l’exemple particulièrement ambigu de la caroube, « qui est un légume, mais sucré, et qui en plus pousse sur un arbre, quasiment de la fausse monnaie (à combien de carats ?)”.
  3. « Est-ce que cette histoire de la dangerosité des fruits n’est pas en partie un héritage spécifique du galénisme [théorie médicale de Galien, IIe siècle, où la doctrine hippocratique est reprise et formalisée pour longtemps], puisqu’il raconte dans ses morceaux autobiographiques avoir souffert dans sa jeunesse d'une dyscrasie provenant de l'ingestion de fruits crus?  » (P. Luccioni).
  4. Il y aurait aussi les pommes marquées que l'on se lance au banquet (grec) pour savoir si l'autre est amoureux, et (dans un genre assez différent) les pêches "écrites" de Montreuil (au moyen d'un voile perforé de figures), déjà inventées, elles aussi, en Grèce.

Lieux

  • Mane (04300), Prieuré de Salagon (Musée départemental ethnologique de Haute-Provence)

Dates

  • mardi 15 mai 2012

Mots-clés

  • ethnobotanique, fruit, alimentation, cuisine, légume, symbole

Contacts

  • Élise Bain
    courriel : elisebain [at] hotmail [dot] fr

Source de l'information

  • Élise Bain
    courriel : elisebain [at] hotmail [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Les fruits, nourritures ambiguës du corps et des pensées », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 17 avril 2012, http://calenda.org/208157