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Les justices dans l’Islam médiéval et moderne

Legal systems in medieval and modern Islam

Pluralisme judiciaire et interactions institutionnelles

Judicial pluralism and interactions between institutions

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Publié le mardi 24 avril 2012 par Julien Gilet

Résumé

La justice en Islam fut longtemps caractérisée par sa pluralité. Au Moyen Âge comme à l’époque ottomane, les représentants de diverses institutions possédaient des compétences judiciaires : qāḍī (juge ordinaire), ṣāḥib al-shurṭa (chef de la police), muḥtasib (inspecteur des marchés), ṣāḥib al-maẓālim (officier en charge du redressement des abus), gouverneurs, califes, etc. Le rôle de chacun des tribunaux correspondants n’était pas toujours défini et leurs juridictions se chevauchaient souvent. L’existence de tribunaux propres aux communautés non musulmanes venait encore accentuer la complexité du ce foisonnement institutionnel. Ce colloque propose d’étudier cette pluralité afin de mieux en appréhender le fonctionnement. À partir d’études de cas, des historiens spécialistes de plusieurs régions de l’Islam médiéval et moderne (Andalousie, Maghreb, Égypte, Moyen-Orient) se pencheront sur les interactions entre ces institutions parfois concurrentes. Ils mettront en évidence les enjeux sociaux et politiques d’un pluralisme judiciaire qui fut, bien souvent, l’objet de manipulations de la part des plaideurs comme des autorités étatiques.

Annonce

Présentation :

Organisé dans le cadre du programme de l’Ifpo « Les justices dans l’espace islamique médiéval et moderne », ce colloque international propose d’examiner la dimension plurielle de la justice dans l’histoire de l’Islam. Bien que cette pluralité soit connue depuis longtemps, les articulations entre les différentes institutions restent encore largement inexplorées. Les contributeurs, spécialistes des mondes musulmans pré-modernes et modernes, s’interrogeront sur les frontières institutionnelles, sur les interactions entre tribunaux et sur les usages politiques et sociaux différenciés des institutions judiciaires.
Le colloque est organisé en partenariat avec l’IREMAM, l’IISMM et la Bibliothèque Orientale (Université Saint-Joseph), avec le soutien du Ministère des Affaires Étrangères, de l’Agence Universitaire de la Francophonie et du CNRS. Il aura lieu à Beyrouth, à la Bibliothèque Orientale, les 23 et 24 mai 2012. Une publication des actes du colloque sera prévue aux Presses de l’Ifpo.

Dans sa monumentale Histoire de l’organisation judiciaire en pays d’Islam, dont la première édition parut en 1940, Émile Tyan proposait le premier essai de synthèse sur les principales juridictions de l’Islam médiéval. Ce travail pionnier, qui demeure jusqu’à aujourd’hui une référence incontournable pour les historiens comme pour les islamologues, suscita des vocations et de nombreux chercheurs sont venus, depuis lors, compléter, nuancer ou infirmer les résultats de É. Tyan. Tributaire des sources disponibles à son époque, É. Tyan tendit à reconstruire, à partir de pièces éparses, le puzzle d’institutions qu’il considérait comme relativement homogènes dans le temps et dans l’espace. De nombreuses études, notamment régionales, ont depuis lors entrepris d’élaborer une image plus complexe de l’appareil judiciaire islamique. Il n’en demeure pas moins que la dimension plurielle des institutions judiciaires tend à être négligée jusque dans des études récentes. C’est une partie de cette pluralité que ce colloque se propose de restituer, en se concentrant sur les interactions entre institutions judiciaires et leurs usages aux époques médiévale et moderne.
Si les cadis (ar. qadi, pl. qudat) représentent les plus célèbres juges de l’Islam médiéval et moderne, ils étaient en effet loin de monopoliser l’exercice de la justice. D’autres institutions possédaient des prérogatives judicaires, telle la police (shurta), l’inspection des marchés (hisba), les gouverneurs de provinces, etc. Des tribunaux spécifiques se développèrent, comme la justice militaire (qada’ al-‘askar) ou celle du redressement des abus (mazalim, parfois qualifiée de « justice séculière »). Le fonctionnement des institutions extérieures à la judicature du cadi demeure néanmoins mal connu, peut-être car les savants auteurs de nos sources les considéraient comme en marge de la justice religieuse – seule justice qu’ils reconnaissaient comme légitime. La frontière entre juridictions reste ainsi difficile à déterminer, comme en témoigne la question, toujours épineuse, des véritables compétences des cadis en matière criminelle.

Une meilleure compréhension de ces institutions nécessite une réflexion renouvelée sur l’articulation entre les diverses instances judiciaires et sur leurs interactions. Les participants au colloque, spécialistes de l’Islam médiéval et moderne (jusqu’à la fin de l’époque ottomane), apporteront leur réflexion sur les thématiques suivantes :

Les frontières institutionnelles :

  • Est-il possible de délimiter les champs de compétences des institutions judiciaires les unes par rapport aux autres ?
  • Les diverses instances étaient-elles spécialisées dans des affaires particulières ou, à l’inverse, peut-on constater des chevauchements de compétences ?
  • Quelles instances définissaient-elles les compétences de chaque juridiction (le pouvoir politique, des juristes privés, une association entre les deux, etc.) ?

Les interactions institutionnelles :

  • Chaque type de tribunal fonctionnait-il en autarcie, ou interagissait-il avec les autres ?
  • Peut-on replacer chaque institution judiciaire au sein d’une hiérarchie administrative, officielle ou officieuse ?
  • Quelles relations unissaient-elles les différentes institutions, et comment s’articulaient-elles les unes aux autres ?
  • Peut-on déceler les traces d’une concurrence entre juridictions ?

L’usage des institutions :

  • Les différents tribunaux remplissaient-ils des fonctions différentes dans la société et auprès du pouvoir ?
  • Quel fut l’usage symbolique des tribunaux ?
  • Dans quelle mesure les gouvernants instrumentalisaient-ils ces institutions ?
  • Quelle image les sources dessinent-elles de ces institutions ?
  • Comment la critique des institutions et de leur utilisation s’exprime-t-elle dans les sources ?

Les thématiques abordées dans cette rencontre, bien que centrées sur les périodes médiévales et modernes, font écho à des problématiques contemporaines bien connues des anthropologues et des sociologues. L’enquête menée collectivement dans le cadre de ce projet aboutira à une meilleure connaissance des racines historiques du pluralisme judiciaire qui peut encore aujourd’hui être observé dans la plupart des pays du monde arabo-musulman. Elle permettra en outre de mieux comprendre la relation jusqu’ici mal connue unissant historiquement les institutions islamiques à la théorie développée par la charia musulmane.
Ce colloque réunira des chercheurs venus d’horizons variés (Europe, États-Unis, Maghreb, Moyen-Orient), spécialistes des périodes médiévales et modernes (jusqu’à la fin du XIXe siècle) afin de parvenir, à travers une réflexion commune, à une meilleure compréhension du fonctionnement de l’appareil judiciaire dans l’histoire de l’Islam.

Programme :

Mercredi 23 mai

  • 9:30    Introduction par Bruno Paoli et Mathieu Tillier

1. Les frontières juridictionnelles

  • 10:00    Steven Judd (Southern Connecticut University)
    • The jurisdictional limits of qāḍī courts during the Umayyad period
  • 10:30    Lucian Reinfandt (Université de Vienne)
    • Bringing conflicts before the pagarch: judicial practice in Umayyad Egypt (661–750 CE)
  • 11:30    Élise Voguet (IRHT/CNRS)
    • De la justice institutionnelle au tribunal infor-mel : le pouvoir judiciaire dans la bādiya au Maghreb
  • 12:00    Nicolas Michel (Université d’Aix-Marseille)
    • Justice, qāḍī et monde rural dans l’Égypte ottomane
  • 12:30    Pause déjeuner

2. Interactions entre juridictions

  • 14:00    Mathieu Tillier (Ifpo, Beyrouth)
    • Califes, émirs et qāḍīs : l’articulation de l’autorité judiciaire à l’époque umayyade
  • 14:30    Qādir Muḥammad Ḥasan (Université d’Erbil) قادر محمد حسن (أربيل /العراق)
    • Liens et interactions entre la ḥisba et la judicature à l’époque ayyoubide
    • ، العلاقة والتفاعل بين الحسبة والقضاء خلال العهد ألأيوبي
  • 15:00    Talal Al-Azem (University of Oxford)
    • Ibn Quṭlūbughā (d. 879/1474) and the problem of judicial pluralism in the Mamluk realm
  • 15:30    Pause café
  • 16:00    Riyāḍ Shaḥādī (Université de Damas)
    • L’institution judiciaire à l’époque ayyoubide
  • 16:30    James Baldwin (University of Cambridge)
    • Maẓālim in Ottoman Cairo: the role of the Sultan and the provincial governor in adminis-tering justice
  • 17:00    Ṭāriq Nāfiʿ al-Ḥamdānī (Université de Bagdad) طارق نافع الحمداني (جامعة بغداد\كلية التربية\ابن رشد)
    • La judicature ottomane et les communautés non-musulmanes du gouvernorat de Baṣra : entre théorie et pratique
    • القضاء العثماني والطوائف غير الإسلامية في ولاية البصرةبين النظرية والتطبيق في القرن 19 م وحتى الحرب العالمية الاولى

Jeudi 24 mai

3. Des autorités judiciaires en concurrence

  • 9:30    Nejmeddine Hentati (Université de la Zitouna)
    • Pluralisme judiciaire dans l’Occident musulman médiéval et place du qāḍī dans l’organisation judiciaire
  • 10:00    Delfina Serrano (CSIC, Madrid)
    • Judicial pluralism in al-Andalus and the Islamic West under the Almoravids
  • 10:30    Pause café
  • 11:00    ʿAmmār al-Nahār (Université de Damas) عمار محمد النهار (جامعة دمشق)
    • Regard sur la judicature à l’époque mamelouke
    • نظرة في قضاء عصر المماليك
  • 11:30    Timothy Fitzgerald  (James Madison University)
    • The Mamluk-Ottoman transition: the end of legal pluralism?
  • 12:00    Zahir Bhalloo (University of Oxford)
    • Judicial authority and coercive power in a Qajar waqf dispute
  • 12:30    Pause déjeuner

4. Les usages sociaux et politiques de la justice

  • 14:00    Sean Anthony (University of Oregon)
    • Damnatio ad crucem in the early Islamic polity: reading the Umayyad institution of crucifixion in its Late Antique context
  • 14:30    Maaike van Berkel (University of Amsterdam)
    • Complaining about official abuse. Maẓālim processes in the ʿAbbāsid caliphate
  • 15:00    Marina Rustow (Johns Hopkins University)
    • Maẓālim documents from the Cairo Geniza: dhimmīs and Muslims before the Fatimid regime
  • 15:30    Pause café
  • 16:00    Ṣabāḥ Ibrāhīm al-Shīkhlī (Université de Bagdad) باح إبراهيم الشيخلي(جامعة بغداد)
    • Les juges andalous et l’instrumentalisation poli-tique des qāḍīs à travers le Tartīb al-madārik du Qāḍī ʿIyāḍ
    •  الحكام الأندلسيون واستخدام القضاة في الأغراض السياسية. دراسة من خلال كتاب "ترتيب المدارك" للقاض عياض
  • 16:30    Phillip Ackerman-Lieberman (Vanderbilt University)
    • Legal pluralism among the court records of Medieval Egypt
  • 17:00    Conclusion

Catégories

Lieux

  • Rue de l'Université Saint Joseph (Bibliothèque Orientale)
    Beyrouth, Liban

Dates

  • mercredi 23 mai 2012
  • jeudi 24 mai 2012

Mots-clés

  • justice, juges, institutions, tribunaux, cadis, islam, Maghreb, Egypte, Moyen-Orient, al-Andalus

Contacts

  • Mathieu Tillier
    courriel : mathieu [dot] tillier [at] univ-provence [dot] fr

Source de l'information

  • Mathieu Tillier
    courriel : mathieu [dot] tillier [at] univ-provence [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Les justices dans l’Islam médiéval et moderne », Colloque, Calenda, Publié le mardi 24 avril 2012, http://calenda.org/208243