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Les « pensées critiques » contemporaines

Contemporary "critical thinking"

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Publié le jeudi 10 mai 2012 par Elsa Zotian

Résumé

Ce séminaire entend étudier l’articulation entre l’internationalisation de l’espace des mouvements sociaux et d’une épistèmê critique, dans un contexte marqué par la globalisation des enjeux politiques et une intensification des échanges culturels internationaux. Quels sont les liens entre les mouvements sociaux et l’unification d'auteur-e-s sous la catégorie de «pensées critiques» ? Pour sa première année, ce séminaire propose, à partir de lectures, des interventions de chercheur-e-s qui, bien qu’issu-e-s de disciplines différentes (sociologie, économie, philosophie, histoire, science politique) ont en commun un effort théorique pour penser les interactions entre nouvelles « pensées critiques » et mouvements sociaux. Il permettra de fournir des repères conceptuels dans une littérature abondante mais qui reste souvent peu balisée. Cette année les auteur-e-s étudié-e-s seront Luc Boltanski, Wendy Brown, Judith Butler, Dipesh Chakrabarty, Stuart Hall, David Harvey, Álvaro García Linera, Saba Mahmood, Stephen Marglin, Evelyn Nakano Glenn…

Annonce

Programme

1. Une crise d'hégémonie ? Gramsci et la crise du capitalisme (28 mars 2012)

  • Razmig Keucheyan, MCF en sociologie, université Paris-Sorbonne (Paris IV) : Razmig.Keucheyan@paris-sorbonne.fr

Les Cahiers de prison d'Antonio Gramsci contiennent des passages d'une grande actualité consacrés aux crises du capitalisme. Dans les sociétés modernes, les crises économiques ont rarement des effets politiques immédiats. Elles sont le plus souvent amorties par ce que Gramsci appelle les « tranchées » et « fortifications » de la société civile et de l'État. Entre les structures et les superstructures se trouve un ensemble de médiations, qui les conduisent à former un « bloc historique », et qui empêchent qu'un effondrement de l'économie se traduise par un effondrement correspondant du système politique. C'est seulement lorsque les crises deviennent « organiques », c'est-à-dire qu'elles se transforment en crises du bloc historique lui-même, qu'elles contaminent toutes les sphères sociales : économie, politique, culture, morale, sexualité... Gramsci qualifie ces crises de « crise d'hégémonie » ou de « crise de l'État dans son ensemble ». Elles se caractérisent notamment par leur longue durée, et par le fait qu'aucune des classes antagonistes ne dispose d'assez de réserves matérielles et symboliques pour imposer aux autres une nouvelle hégémonie. S'ensuit un « équilibre catastrophique des forces », dont le césarisme - par exemple fasciste - est l'une des issues possibles. La crise économique déclenchée en 2008 par l'effondrement des marchés financiers a-t-elle donné lieu à une crise d'hégémonie au sens de Gramsci?

  • Texte support : Hall, S., 1979, "The Great Moving Right Show", in Marxism Today, p.14-20.
    Traduction française in Stuart Hall, 2008, Le populisme autoritaire, Paris, éditions Amsterdam.

Bibliographie

  • Anderson, P., 1978, Sur Gramsci, Paris, Maspero.
  • Buci-Glucksman, C., 1975, Gramsci et l'Etat. Pour une théorie matérialiste de la philosophie, Paris, Fayard.
  • Gramsci, A., 2012, Une anthologie des Cahiers de prison, sélection et présentation par R. Keucheyan, Paris, la Fabrique.
  • Piotte, J.-M., 2010, La pensée politique de Gramsci, Montréal, Lux.
  • Thomas P., 2009, The Gramscian Moment. Philosophy, Hegemony and Marxism, Leiden, Brill.
  • Tosel, A., 2009, Le marxisme du 20e siècle, Paris, Syllepse.

2. Enjeux politiques de la quantification. Le benchmarking et les politiques européennes d'éducation (4 avril 2012)

  • Isabelle Bruno, MCF en science politique à l’Université de Lille II : isabelle.bruno@univ-lille2.fr et Hugo Harari-Kermadec, MCF en Economie, ENS Cachan, hugo.harari@ens-cachan.fr 

Le benchmarking est une technologie managériale alliant un mode de description quantifiée de la réalité et, en même temps, une manière de discipliner les conduites, qui semble acquérir une place toujours plus centrale dans l’idéologie et les pratiques actuelles de gouvernement. Cet objet permet donc de caractériser de façon particulièrement saillante la gouvernementalité néolibérale (dont le qualificatif pourra d’ailleurs être discuté), toujours désignée abstraitement mais, en fait, assez peu spécifiée concrètement, par les outils et pratiques qui la caractérisent.

La prolifération du benchmarking dans l'administration publique est indissociable d'une évolution des statistiques qui, par leurs méthodes, leurs réseaux métrologiques, les catégories qu'elles établissent, les indicateurs qu'elles renseignent, informent l'action politique et transforment ainsi la société qu'elles décrivent. En s'attachant à décrypter les transformations affectant l'usage politique des statistique, ce sont les mutations du régime de gouvernementalités à l'œuvre dans les organisations sociales que nous nous efforcerons de comprendre.

  • Texte support : Bruno, I., 2008, « La recherche scientifique au crible du benchmarking. Petite histoire d’une technologie de gouvernement », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 55(4bis).

Bibliographie

  • Bruno, I., 2008, À vos marques®, prêts… cherchez ! La stratégie européenne de Lisbonne, vers un marché de la recherche, Éditions du Croquant.
  • Bruno, I., Clément P. et Laval Ch., 2010, La grande mutation. Néolibéralisme et éducation en Europe, Paris, Syllepse.
  • Dardot, P. et Laval C., 2009, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, La Découverte.
  • Desrosières, A., 1993, La politique des grands nombres. Histoire de la raison Statistique, La Découverte.
  • Foucault, M., 2004, Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France, 1978-1979, Paris, Gallimard/Seuil, coll. « Hautes Études ».

3. Les effets du « New Public Management » à l’école et à l’hôpital (11 avril 2012)

  • Nicolas Belorgey, sociologue, chargé de recherche au CNRS (PRISME-GSPE) : nicolas.belorgey@club-internet.fr et Séverine Chauvel, ATER en sociologie (EHESS) : severine.chauvel@ens.fr

Le recours aux chiffres pour sélectionner mais aussi évaluer les élèves, les enseignants et les établissements se développe dans le domaine éducatif à partir de 1985 avec l’objectif d’amener 80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat. A l’hôpital, l’introduction d’indicateurs de temps de passage des patients dans les services d’urgence au cours des années 2000 est l’occasion de saisir les mécanismes qui président au choix et à l’acceptation relative de ce type de quantification managériale. Quels sont les effets dans ces institutions des procédures de management venues de l’entreprise ? Nos deux recherches ethnographiques menées dans des établissements scolaires et hospitaliers mettent au jour des réceptions contrastées des indicateurs d’évaluation de type « New Public Management », en particulier celles des instruments gestionnaires, comme le benchmarking.

Les sens de ces indicateurs qui visent à évaluer le travail des agents institutionnels varient selon leur contexte. Dans la mesure où le recours aux chiffres n’est pas spécifique de la période actuelle, il s’agit d’expliciter le sens politique de leurs usages sociaux.

  • Texte support : Belorgey, N., 2010, L'hôpital sons pression : enquête sur le "nouveau management public", La Découverte, « Textes à l'appui - Enquêtes de terrain », Paris, p.60-91.

Bibliographie

  • Belorgey, N., 2011, « "Réduire le temps d’attente et de passage aux urgences" : une entreprise de "réforme" d’un service public et ses effets sociaux », Actes de la recherche en sciences sociales, n°189.
    Bézès, P., 2009, Réinventer l'Etat, Les réformes de l'administration française (1962-2008), PUF.
  • Boltanski, L., 2009, De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation, Paris, Gallimard.
  • Boltanski, L. et Chiapello E., 1999, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard.
  • Brown, W., 2007, Les habits neufs de la politique mondiale. Neolibéralisme et Néo-conservatisme, Les prairies ordinaires.
  • Chauvel, S., 2011, « Auto-sélections et orientation en fin de 3e », Revue Française de pédagogie, n°175.

4. Le genre et les sexualités à l'épreuve de la performativité (2 mai 2012)

  • Fanny Gallot, doctorante en histoire à Lyon 2 (Larhra) et ATER à Lyon 1 et Pauline Delage, doctorante à l'EHESS (Iris)

Les mouvements féministes et de libération des années 1970 ont permis de penser le genre, le sexe et les sexualités comme des construits sociaux, mais depuis lors les processus de construction et les liens entre eux ont été l'objet d'intenses débats. En 1990, dans Trouble dans le genre, Judith Butler propose d’utiliser le concept de performativité, issu des travaux de J. L. Austin (Quand dire c'est faire, 1970), pour montrer que c'est grâce à la réitération quotidienne d’actes et de discours que le genre se réaliserait. La diffusion de ce concept est tardive en France mais sa réception a des implications académiques et politiques, dans les façons de penser l’émancipation du genre et des sexualités.

Cette séance propose une analyse de la proposition de Butler en demandant : Comment la performativité peut-elle renforcer notre capacité d’agir ? Des critiques ont mis en avant le fait qu’elle se situait seulement dans le discours, faisant fi des conditions matérielles d’existence. Comment ce concept peut-il articuler l’émancipation individuelle et collective ?

  • Textes supports : Butler, J. 2005, Trouble dans le genre, Paris, La découverte, p. 248-265 et Mahmood, S., 2009, Politique de la Piété. Le féminisme à l'épreuve du renouveau islamique, Paris, La Découverte, p. 26-43

Bibliographie

  • Butler, J., 2004, Le pouvoir des mots. Politique du performatif, Paris, Ed. Amsterdam.
  • Butler J. et al., 2007, « Pour ne pas en finir avec le « genre » : Table ronde », Sociétés & Représentations, n° 24, p. 285-306.
  • Butler, J., 2009, Les corps qui comptent, De la matérialité et des limites discursives du « sexe », Paris, Ed. Amsterdam.
  • Denis, J., 2006. « Les nouveaux visages de la performativité », Études de communication, 29, p. 7-24
  • Dorlin, E., 2008,  Sexe, genre et sexualités, Paris, PUF.

5. David Harvey et « L'accumulation par dépossession » (9 mai 2012)

  • Cédric Durand, MCF Économie, CEPN (CNRS-Paris 13), cdurand@ehess.fr

D'où vient l'accumulation du capital ? Marx récuse l'idée qu'elle résulterait de préférences pour l'épargne de certains tandis que d'autres auraient choisi de se mettre au service des premiers. Au contraire, l'histoire de l'instauration des rapports de production capitalistes s'inscrit « en lettres de feu et de sang », l'accumulation primitive a nécessité de violentes ruptures extra-économiques.

Ce processus d'accumulation du capital par le biais de moyens extra-économiques est-il un phénomène limité dans le temps ? Ou au contraire, s'agit-il d'un processus qui participe des différentes phases du développement du capitalisme ? A la suite de Rosa Luxemburg (et d'Hannah Arendt), David Harvey montre que l'accumulation par dépossession est un processus continu susceptible prendre le pas sur la « reproduction élargie » lorsque celle-ci s'épuise. Les politiques néolibérales mises en place depuis les années 1980 et, aujourd'hui, les plans d'austérité participent de cette forme d'accumulation. Impliquant une intervention directement politique, celle-ci génère des formes de conflictualité distinctes de celles s'inscrivant dans le cadre du rapport capital/travail sur le lieu de production.

  • Texte support : Harvey, D., 2010 [2003], Le nouvel impérialisme, Paris, Les prairies ordinaires, p.165-211.

Bibliographie

  • Glasman, J., 2006, “Primitive Accumulation, Accumulation by Dispossession, Accumulation by Extra-Economic Means,” Progress in Human Geography 30, 5 (October 2006): 608-625.
  • Harvey, D., 2010 [2003], Le nouvel impérialisme, Paris, Les prairies ordinaires.
  • Luxembourg, R., 1913, L'accumulation du Capital, édition électronique, Marxists.org et la Bibliothèque des sciences sociales de l'université de Québec, http://www.marxists.org/francais/luxembur/works/1913/index.htm
  • Marx, K., 1963 [1867],  Le Capital, Livre I. Huitième section : “ L'accumulation primitive”, Gallimard, Paris, coll. La Pléiade, (T. 1), p. 1167-1240.
  • O'Connor, J., 1988, Capitalism, Nature, Socialism: A Theoretical Introduction ; CNS 1, Fall.
  • Silver, B., 2003, Forces of Labor : Worker's Movements and Globalization since 1870, Cambridge University Press, Cambridge.

6. Mobilisations identitaires et luttes de classes. Indianisme et émancipation en Amérique latine (16 mai 2012)

  • Franck Gaudichaud (MCF à l'Université Grenoble 3) et Hervé Do Alto (doctorant à Sciences Po Aix/ATER à l'Université de Nice)

Le « tournant à gauche » qui caractérise l'Amérique latine au cours des années 2000 laisse entrevoir un étonnant paradoxe : s'il traduit la montée en puissance de mouvements sociaux unis par un commun rejet des politiques néolibérales, il consacre également la relative marginalité de la gauche « traditionnelle » dont le principal référent était le marxisme, au profit de courants s'identifiant plus volontiers à l'indianisme et à la défense des populations autochtones, dites « originaires ». Ce processus d'ethnicisation de la vie politique latino-américaine montre combien la « question indigène » est devenue centrale au sein du camp populaire, au point d'avoir été érigée en enjeu principal des mobilisations sociales en faveur des nouvelles constitutions dites « plurinationales » en Équateur et en Bolivie. Au détriment de la lutte de classes, comme le prétendent certains marxistes ? Ou au risque de remettre en cause les principes républicains des jeunes démocraties du continent, comme l'affirment les intellectuels libéraux ? Ou encore parce que les mouvements identitaires seraient le nouveau moteur de l'histoire de l'Amérique latine démocratique, comme l'affirment les héritiers d'Alain Touraine ? Dans son texte « Indianisme et marxisme, la non-rencontre de deux raisons révolutionnaires » qui traite particulièrement du cas bolivien, le sociologue et vice-président bolivien Álvaro García Linera souligne le potentiel émancipateur de la pensée indianiste, et revient sur les conditions historiques de son émergence, notamment vis-à-vis d'une gauche qui a souvent renoncé à reconnaître tout autre domination que celle liée à la contradiction opposant le capital au travail. La discussion de ce texte permettra donc de s'interroger sur les usages théoriques et pratiques de l'idéologie indianiste dans la conjoncture actuelle, comme sur les difficultés et tensions engendrées par les tentatives d'articulation avec le marxisme dont elle fait – trop rarement – l'objet.

  • Textes supports : García Linera, A., 2009, « Indianisme et marxisme : la non-rencontre de deux raisons révolutionnaires », Contretemps, n° 4 (en ligne avec une présentation de F. Gaudichaud : http://www.contretemps.eu/archives/indianisme-marxisme) et García Linera, A., 2008, Pour une politique de l'égalité, Communauté et autonomie dans la Bolivie contemporaine, Paris, Les Prairies ordinaires, p.98-113.

Bibliographie

  • Do Alto, H., Stefanoni, P., 2008, Nous serons des millions, Evo Morales et la gauche au pouvoir en Bolivie, Paris, Raisons d'agir.
  • García Linera, A., 2009, La potencia plebeya: acción colectiva e identidades indígenas, obreras y populares en Bolivia (comp. P. Stefanoni), Bogotá, Siglo del Hombre Editores/Clacso.
  • http://bibliotecavirtual.clacso.org.ar/ar/libros/coedicion/linera.
  • Le Bot, Y., 2009, La grande révolte indienne, Paris, R. Laffont.
  • Mariátegui, J. C., 1968 [1928], Sept essais d'interprétation de la réalité péruvienne, Paris, Maspero.
  • Poupeau F. et Do Alto, H., 2009, « L’indianisme est-il de gauche ? », Civilisations, 58-1, 25, http://civilisations.revues.org/index1971.

7. « Qu’est-ce que la critique ? » (23 mai 2012)

  • Grégoire Chamayou, philosophe, chercheur au Cerphi (CNRS – ENS)

Trivialement, faire une critique, c’est formuler un jugement négatif, expliquer un avis divergent, dire pourquoi l’on n’est pas d’accord. Au sens le plus immédiat, les pensées critiques, ce sont celles qui, d’une manière ou d’une autre, se montrent contestataires de l’ordre existant.

Mais, au-delà de l’étiquette, il n’est pas sûr que l’on dispose aujourd’hui d’un concept commun de ce en quoi la « critique » en question pourrait consister. A y regarder de plus près, il apparaît même que ce vocable recouvre des démarches que presque tout oppose au plan épistémologique. Alors que par exemple, pour certains courants issus de l’Ecole de Francfort, la théorie critique débouche sur la tâche de reconstruire de grands édifices moraux normatifs, Judith Butler insiste au contraire, dans le sillage de Foucault, sur la suspension des catégories du jugement comme condition même du maintien d’une attitude authentiquement critique. La critique semble alors prise dans une alternative quant à sa méthode et à son devenir : soit d’être réduite au statut de moment négatif, nécessaire mais transitoire, précédant la refondation d’une doctrine positive, soit d’être conservée, mais sous la simple forme d’une attitude ou d’une exigence subjective.

Il y a cependant, dans la longue histoire du concept de critique, une autre voie, esquissée par Marx, qui évite ce double écueil : la critique ni comme étape vers la refondation d’une doctrine morale, ni comme forme inquiète de subjectivité, mais comme médiation stratégique entre travail théorique et lutte politique. Pour saisir l’originalité de cette redéfinition, toujours actuelle, de la critique, il faut revenir sur le déplacement que Marx a fait subir à cette notion, en replaçant celle-ci dans son histoire philosophique.

  • Texte support : Butler, J., 2004, “What is Critique ? An essay on Foucault’s Virtue”, The Judith Butler Reader, Blackwell, Oxford, p. 302-322.

Bibliographie indicative

  • Foucault, M., 1990 [1978], « Qu’est-ce que la critique ? », Bulletin de la Société Française de Philosophie, vol. 84, n°2, p. 35-63.
  • Kant, E., [1787], Critique de la raison pure, Préface à la seconde édition.
  • Marmontel, J.-F., Article « Critique » de l’Encyclopédie.
  • Marx, K., 1843, Lettres à Arnold Ruge (mars, mai et septembre 1843) ; Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, Introduction.

8. Pour une histoire politique du climat (30 mai 2012)

  • Fabien Locher, historien, chargé de recherches au CNRS flocher@ehess.fr

La question climatique est l’un des grands enjeux de notre temps. Le changement climatique global (CCG) suscite une redéfinition des agendas politiques et diplomatiques, une réorganisation des champs de savoir, l’essor de nouveaux mouvements sociaux et culturels. Il est aussi un formidable espace d’opportunité pour le capitalisme industriel et financier : marchés carbone, rhétorique du « capitalisme vert », projets de géo-ingénierie.

Cette intervention cherchera à montrer en quoi une approche historique des questions climatiques — au-delà du seul CCG — peut constituer un puissant outil d’analyse critique, au moins à deux niveaux.

En partant d’une discussion des thèses influentes de Chakrabarty(09), nous explorerons tout d’abord l’histoire longue de la catégorie de climat, pour montrer qu’elle a été depuis le XVIIIe siècle le creuset d’une perception aigue des conséquences de l’agir humain sur l’environnement. Cela nous permettra de montrer que les dégradations environnementales des 250 dernières années n’ont pas été le fait de sociétés anesthésiées par leur foi dans le progrès mais le produit de batailles sans cesse rejouées entre acteurs économiques, pouvoirs politiques, experts et populations. Nous verrons aussi comment le climat a constitué, sur les terrains métropolitains et coloniaux, une catégorie importante du gouvernement des hommes et des choses. En déployant cette histoire longue du climat, nous nous interrogerons sur la tendance actuelle à naturaliser cette catégorie (y compris chez des auteurs comme Chakrabarty), un geste théorique dont les bénéfices mais aussi le coût politique nous semblent à discuter.

Puis nous nous déplacerons vers la période contemporaine, pour analyser des aspects touchant plus directement au CCG. Nous analyserons l’émergence de son diagnostic en lien avec le contexte — déterminant — de la Guerre froide. Grâce notamment à des travaux issus des sciences studies, nous chercherons ensuite à explorer deux dimensions particulières de  la question.

Les modèles et les simulations sont au cœur même du diagnostic et des négociations sur le CCG : que trouve-t-on dans ces boites noires ? Que peut-on dire des choix socio-politiques qui s’y trouvent encodés ? Qu’est-ce que l’histoire de ces pratiques de simulation peut nous apporter pour penser le présent ?

Enfin nous nous arrêterons, pour conclure, sur l’émergence d’une nouvelle classe de « solutions » au CCG : la géo-ingénierie planétaire promue aujourd’hui par un groupe d’acteurs influents issus de la communauté scientifique, du monde économico-philanthropique, de la technostructure fédérale étasunienne.

  • Texte support : Chakrabarty, D., 2009, « The Climate of History: Four Theses », Critical Inquiry, 35(2), p.197-222.

Bibliographie

  • Dahan, A. (dir.), Les modèles du futur. Changement climatique et scénarios économiques : enjeux scientifiques et politiques, Paris, La Découverte, 2007.
  • Davis, K. D., 2007, Resurrecting the Granary of Rome: Environmental History and French Colonial Expansion in North Africa, Athens Ohio, Ohio University Press.
  • Fleming, J., 2010, Fixing the Sky: The Checkered History of Weather and Climate Control, New York, Columbia University, 2010.
  • Fressoz J.-B. & Locher F., 2012, « The Frail Climate of Modernity. A Climate History of Environmental Reflexivity », à paraître dans Critical Inquiry, (réponse à Chakrabarty(09).
  • Grove, R., 1996, Green Imperialism: Colonial Expansion, Tropical Islands Edens and the Origins of Environmentalism, 1600-1860, Cambridge, Cambridge University Press.

9. Division du travail et hiérarchie (6 juin 2012)

  • Philippe Légé (MCF en économie à l'Université de Picardie)

Pourquoi certains décident tandis que d'autres obéissent ? Cette question peut prendre deux significations distinctes selon l'échelle à laquelle on la pose. Au niveau d'une entreprise, elle revient à s'interroger sur le rôle des directeurs, gérants, surveillants, inspecteurs et contremaîtres dans la mobilisation de la force de travail. Au niveau de la société, elle renvoie à la genèse même de la division de la société en classes. De Smith à Marx en passant par Babbage, l'économie politique classique s'est souvent penchée sur la première question, et parfois même sur la seconde. Au 20ème siècle, la théorie économique dominante les a pourtant exclues de son analyse. A partir d'études de cas et de nouvelles connaissances historiques sur le développement du capitalisme, quelques courants hétérodoxes ont toutefois replacé la division du travail au centre de leur problématique. Ce fut notamment le cas de la Radical Political Economy, dont l'auteur le plus célèbre demanda simplement en 1974 : « Que font les patrons ? ». La discussion de ce texte de Stephen Marglin permettra de mettre en perspective la réflexion des économistes classiques sur la division du travail et de se demander ce que l'on a appris depuis lors sur les rapports entre hiérarchie, division du travail et techniques de production.

  • Texte support : Marglin, S., 1974, « What do bosses do? The origins and functions of hierarchy in capitalist production », trad. in Tinel B. (dir.), 'A quoi servent les patrons?', Marglin et les radicaux américains, ENS Editions, 2004, p. 97-109 et 118-121.

Bibliographie

  • Babbage, C., 1835, On the Economy of Machinery and Manufactures, London.
  • Braverman, H., 1974, Labor and Monopoly Capital, trad. Travail et capitalisme monopoliste, Maspero, 1976.
  • Marx, K., 1963 [1867],  Le Capital, Livre I, Gallimard.
  • Smith A., 1776, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, trad. La richesse des nations, Flammarion, 1991.

10. Le care comme point de vue, une perspective critique sur les rapports de domination (13 juin 2012)

  • Wassim Elgolli, doctorant en sociologie à l’EHESS (Iris), et Delphine Moreau, doctorante à l’EHESS (GSPM).

Le mot care, traduit en français généralement par soin, attention, sollicitude, «concernement», est apparu dans le sillage de la deuxième vague du féminisme américain, à partir des travaux de la psychologue Carol Gilligan. La «voix différente» qu’elle développe est alors comprise comme la mise en question d’une éthique dominante qui se définit en termes de justice et d’universalisme, en faveur d’une éthique du care qui réhabilite l’attention portée à autrui et un certain raisonnement moral contextualisé et articulé à l’affect et non pas « émancipé » de lui.

Les théories du care portent sur la manière dont certains prennent soin d’autres et se soucient de leurs besoins, sur la dimension morale de ces tâches et sur le caractère injuste de leur distribution. Elles entendent tout à la fois mettre en lumière et réévaluer toute une série d’activités humaines ignorées, sous-estimées voire méprisées parce que privées, intimes, quotidiennes, banales, sans importance ou encore « sales »: soins aux enfants, aux malades, aux personnes dépendantes, mais aussi ménage, traitement des déchets – toutes activités nécessaires pour rendre notre monde vivable.

Prises en considération, ces activités se révèlent centrales et il apparaît que leur invisibilité, leur « discrétion », est aussi assignée à ceux, et souvent celles, femmes, étrangères, travailleurs des classes pauvres, qui les effectuent.

Cette séance sera plus précisément consacrée à une réflexion sur la force critique de la perspective du care et une discussion sur ses limites : en quoi permet-elle de renouveler tant l’analyse des relations sociales (et notamment la division sociale du travail) que la réflexion sur la justice ? De quelle dimension politique cet intérêt pour le souci et les activités de soin est-il porteur ?

Textes supports : Nakano Glenn, E., 2009, « Le travail forcé : citoyenneté, obligation statutaire et assignation des femmes au care », in Molinier P., Laugier S., Paperman P., Qu'est-ce que le care ? Souci des autres, sensibilité, responsabilité, Paris, « Petite Bibliothèque Payot », p.113-131 et Nakano Glenn, E., 2000, « Creating A Caring Society », in Contemporary Sociology, Vol. 29, No. 1, « Utopian Visions: Engaged Sociologies for the 21st Century », Jan., p. 84-94.

Bibliographie           

  • Paperman, P., Laugier, S. (dir.), 2005, Le souci des autres. Éthique et politique du care, éditions de l'EHESS, « Raisons Pratiques ».
  • Tronto, J., 2009, Un monde vulnérable, pour une politique du care, Paris, La Découverte.
  • Gilligan, C., 2008, Une voix différente. Pour une éthique du care, 2ème édition, Flammarion.
  • Garrau, M. et Le Goff, A., 2010, Care, justice et dépendance: introduction aux théories du care, Paris, PUF.
  • Glenn, E. N., 2010, Forced to Care: Coercion and Caregiving in America, Harvard University Press.
  • Tronto, J. C., « The “Nanny” Question in Feminism », Hypatia 17:2 ». Accessible en ligne : http://muse.jhu.edu.gate3.inist.fr/journals/hypatia/v017/17.2tronto.html

11. titre à définir (20 juin 2012)

  • Luc Boltanski, directeur d’études en sociologie à l’EHESS (GSPM)
  • Texte support : Boltanski, L., 2012 (à paraître), Énigmes et complots, p.265-302 (extrait du chapitre 6, « La police de l’enquête sociologique »), Gallimard.

12. La circulation internationale des idées (27 juin 2012)

  • François Cusset, historien des idées, professeur à l’université Paris-Ouest
  • Texte support : Cusset, F., 2003, French Theory, Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis, La Découverte, Paris.

Lieux

  • 105 Bd Raspail (EHESS, salle 7)
    Paris, France

Dates

  • mercredi 09 mai 2012
  • mercredi 16 mai 2012
  • mercredi 23 mai 2012
  • mercredi 30 mai 2012
  • mercredi 06 juin 2012
  • mercredi 13 juin 2012
  • mercredi 20 juin 2012
  • mercredi 27 juin 2012
  • mercredi 28 mars 2012
  • mercredi 04 avril 2012
  • mercredi 11 avril 2012
  • mercredi 02 mai 2012

Mots-clés

  • pensées critiques

Contacts

  • Séverine Chauvel
    courriel : Severine [dot] Chauvel [at] ens [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Séverine Chauvel
    courriel : Severine [dot] Chauvel [at] ens [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Les « pensées critiques » contemporaines », Séminaire, Calenda, Publié le jeudi 10 mai 2012, http://calenda.org/208447