AccueilEpistémologie du journalisme

Epistémologie du journalisme

Journalism Epistemology

Quels éléments pour une théorie de la pratique ?

What Elements for a Theory of the Practice?

*  *  *

Publié le lundi 25 juin 2012 par Loïc Le Pape

Résumé

Ce dossier de la revue Communication se donne pour ambition de questionner la construction du journalisme en tant qu’objet scientifique de recherche et de savoir. La construction du journalisme en tant qu’objet scientifique trouve sa genèse et sa justification avec l’émergence et le développement d’un questionnement sur le rôle de la presse et des médias et d’un enseignement portant sur la formation professionnelle de journaliste. Son principal apport consiste certainement dans l’établissement d’un lien fort entre liberté de la presse, journalisme et démocratie. Ses limites n’en restent pas moins la réduction de l’épaisseur du journalisme à la pratique journalistique sans pour autant parvenir à une théorie qui rende compte de l’économie générale de la pratique.

Annonce

Appel à contribution pour la revue Communication : Epistémologie du journalisme . Quels éléments pour une théorie de la pratique ?

Dossier thématique coordonné par Gloria AWAD

Argumentaire

Ce numéro de la revue Communication se donne pour ambition de questionner la construction du journalisme en tant qu’objet scientifique de recherche et de savoir. Il s’appuie sur une conception wébérienne de la science qui considère que toute œuvre scientifique « accomplie » induit des questions nouvelles qui invitent à la dépasser et peut-être même à la rendre caduque. Il considère que la science, au-delà de répondre à des questions ancrées dans la pratique, correspond également au désir d’acquérir une compréhension et une connaissance plus approfondies des objets étudiés. Il ne s’agit pas là de deux démarches contradictoires, sauf si l’on trace une frontière tranchée entre pratique et théorie, entre le terrain où la pratique peut être observée et les hypothèses permettant d’en rendre compte par des théories explicatives, lesquelles ne sont pas simplement dérivées des données mais hasardées et inventées tant pour rassembler les données que pour rendre compte de la manière dont les faits observés sont liés. Une telle frontière est inenvisageable dans nos sociétés où les théories ont des utilités pratiques et où la pratique fournit la base de problématiques théoriques.

Aussi, ce projet d’explicitation des racines de la réflexion scientifique sur le journalisme s’appuie-t-il sur une double motivation, qui relève des modèles de connaissance, de leur légitimation et de leurs effets sur les multiples parties prenantes qui d’une façon ou d’une autre y participent.

Il s’agit en premier d’une interrogation qui s’impose dans le contexte présent de notre modernité tardive caractérisée tant par la déconstruction de concepts élaborés dans l’histoire, qu’il s’agisse de la rationalité, de l’identité ou de la connaissance de la réalité sociale du temps présent, que par leur dissémination auprès de nouveaux acteurs qui en font un usage délibéré et désenchanté. En tant que forme de connaissance du réel et du présent, le journalisme se doit dans cette perspective, comme d’autres formes de savoir, de régénérer sa propre source d’autorité. En somme, une refondation du journalisme dans une forme de transcendance qui ne pourrait faire l’économie ni d’un ancrage dans la déontologie au sens kantien, ni d’un enracinement dans l’ontologie au sens hégélien de la vie quotidienne présente des peuples caractérisée par le tassement de l’idée démocratique à la construction momentanée de majorités statistiques et à la rencontre des compromis divers et multiples des parties prenantes à la coalition de l’heure. Cela constitue déjà un programme de recherche.

Il s’agit aussi, pour le chercheur, d’un besoin qui, pour être corollaire et peut-être désintéressé, n’en reste pas moins profond et tenace, à savoir le désir d’approfondir la connaissance et le savoir tant en ce qui concerne les objets étudiés que le monde dans lequel il se trouve. D’où une approche synchronique et diachronique du journalisme, ancrée en sciences de l’information et de la communication, pour rendre compte de ce qui constitue la spécificité fondatrice du journalisme, dans une démarche de conceptualisation de ce qui fait sa logique anthropologique originelle. Dans les perspectives différentes des études sur le journalisme dont cette approche se veut complémentaire – qu’il s’agisse des travaux portant sur l’histoire du journalisme, sur sa constitution et son fonctionnement en tant que profession et pratique sociale, sur ses transformations dans le temps et dans l’espace, sur ses mécanismes producteurs d’événements, ses interrelations avec le marché ou avec le pouvoir politique – le journalisme est circonscrit à la pratique des journalistes qui produisent de l’information, laquelle s’oppose à la communication dont elle ne peut relever. Cette approche réduit l’épaisseur tant du journalisme que de la communication sans pour autant apporter ce qu’on pourrait appeler une théorie de la pratique journalistique. Même si elle situe le journalisme au centre des sociétés démocratiques, elle le place à l’écart du social. Alors que ce ne sont pas là deux choses contradictoires.

La construction du journalisme en tant qu’objet scientifique trouve sa genèse et sa justification avec l’émergence et le développement d’un questionnement sur le rôle de la presse et des médias et d’un enseignement portant sur la formation professionnelle de journaliste. Son principal apport consiste certainement dans l’établissement d’un lien fort entre liberté de la presse, journalisme et démocratie. Ses limites n’en restent pas moins la réduction de l’épaisseur du journalisme à la pratique journalistique sans pour autant parvenir à une théorie qui rende compte de l’économie générale de la pratique.

L’implicite lexical restreignant le journalisme au métier de journaliste a balisé l’émergence de ces travaux et demeure largement présent dans leurs développements actuels. L’intérêt de cette proximité lexicale se trouve dans la configuration d’un objet de recherche préformé par son évidence et son accessibilité empirique. Le professionnalisme a ainsi fourni le terrain à une identité professionnelle normative, l’information journalistique a constitué l’espace textuel où s’incarne le respect – ou non – de ces normes, et les salles de rédaction ont été les lieux d’exercice d’une recherche scientifique critique des mythes professionnels. Dans cette même perspective, l’impératif de penser les médiamorphoses des journaux s’est traduit plus par une sériation que par un éclatement de cet objet scientifique, sa déclinaison en des journalismes, déclinaison confortée par les récentes transplantations et appropriations modulaires du journalisme dans de nouvelles constellations sociales, politiques et idéologiques.

En complémentarité avec cette focalisation sur le variable, ce dossier invite à une exploration de l’invariant dans le journalisme en tant que médiation et « bien culturel ». Il ne s’agit pas de réduire le journalisme à une essence, mais bien d’apporter des éléments scientifiques de réponse à la question : qu’est-ce que le journalisme, au-delà et en plus de sa circonscription à la pratique professionnelle des journalistes ? Il s’agit donc bien de rendre compte de ce qui constitue la spécificité fondatrice du journalisme, dans une démarche de conceptualisation de ce qui fait sa logique anthropologique originelle, son substrat qui perdure dans ses médiamorphoses et ses discontinuités.

L’attention sera portée sur le journalisme en tant que phénomène originellement médiatique, enraciné dans la modernité, inhérent au social moderne et répondant à une volonté de savoir. Le journalisme en tant que médiation s’inscrit dans la dimension anthropologique de la communication. Il relève d’une nouvelle économie du rapport au réel et au présent, et permet une forme spécifique de connaissance du réel et du présent, par la coagulation, dans une matérialité visible avec le média journal, d’un présent et d’un réel commun, en configurant un croisement fécond entre interaction et diffusion, présence et absence, réel et imaginaire. Il opère une médiation, dans le sens anthropologique du terme, entre l’individuel et le collectif, le monde et le monde vécu. Il institue une métanarration selon une logique du « collage » entre des classes de texte et un type de lecture extensive, discontinue, mais circonscrite par la matérialité de l’objet. Le journalisme assume de la sorte un rôle de fondation, dans la mesure où il est à la fois un paradoxe et un système de jonction qui informe et relie en fondant en nature une réalité qu’il construit et un public qu’il configure.

Mais aussi sur la logique structurante du journalisme, sa spécificité fondatrice qui en fait un modèle moderne de connaissance du réel et du présent ancré dans la fidélité à ce réel présent qu’il a pour référent, et fondamentalement incompatible avec son instrumentation dans une communication stratégique. Les discontinuités du journalisme en tant que médiation et forme de connaissance du réel et du présent, s’avèrent ainsi en tension avec les médiamorphoses du journal et la scientisation de la médiation journalistique. Elles se traduisent par un déplacement des normes du journalisme qui régénère ainsi par lui-même ses propres sources d’autorité.

Les médiamorphoses du journal en tant que média affectent l’objet communicationnel à la fois en tant qu’objet technique et en tant qu’objet inséré dans un environnement qu’on peut appeler système ou configuration. Cette « part du média » dans le journalisme est ainsi loin de se réduire à sa dimension technique. Quant à la scientisation de la médiation journalistique, elle correspond à sa « rationalisation » en une communication stratégique orientée vers le succès. Elle s’inscrit dans le grand processus de réflexivité qui permet aux sociétés de transformer leurs pratiques par la connaissance qu’elles en acquièrent.

L’analyse portera également sur le journalisme en tant que lieu présent de la « pensée sociale » qui est essentiellement une mémoire. Ce que sont passé, présent et avenir dépend des générations vivantes du moment. Et comme celles-ci se relaient constamment d’âge en âge, le contenu de signification attaché au « passé », au « présent » et au « futur » est en transformation perpétuelle. Aussi, ce n’est pas le passé qui constitue l’enjeu des commémorations et de leur communication, mais bien le présent qui mobilise ces traces du passé pour les réinvestir dans l’actualité, c’est-à-dire dans la vie sociale actuelle. Il s’agit donc de rétroprojection plutôt que de prédestination. Dans cette perspective, le passé n’est pas une terre où on retourne par le biais d’une politique de la mémoire, mais bien un entrepôt synchronique de l’ordre social dans les limites duquel sont sélectionnés des éléments rappelables en fonction du présent. Ce qui explique que ces réécritures de la mémoire sont prises en charge par le journalisme, qui met en matérialité et en visibilité, à l’intention d’un public dispersé de personnes anonymes, un réel placé sous la catégorie du présent et un espace où se projette l’échelle mouvante des sociétés. Il revient au journalisme non seulement la construction de l’événement, mais aussi sa réécriture mémoriale.

Le journalisme est un lieu de mémoire, d’abord dans le sens de mémorial, espace d’inscription et de visibilité où l’événement absent est rendu visible et consacré, sacralisé, par sa représentation, c’est-à-dire son être là dans des signes, des textes et des discours. La re-présentation opère en rendant à nouveau et imaginairement présent l’événement absent dans l’objectif de fonder en légitimité le présent et de lui donner sa dimension symbolique. Elle s’inscrit dans une rationalité politique de la mémoire qui effectue une fétichisation du passé dans le présent.

Ensuite, dans le sens de lieu de passage, où les traces du passé que sont les dates, les noms et les formules, sont reconfigurées et réinvesties dans l’actualité. Le passé est transformé, recadré, et réengendré non pas par une simple politique de la mémoire qui le tire dans le présent, mais par une « mémoire en mouvement », sociale et ouverte, une arène où des choix, des justifications et des représentations remettent en question cette reconfiguration politique du passé, désormais dénaturalisée et perçue comme le produit d’une action instrumentale et d’un pouvoir d’agir. Mais aussi en tant que lieu de passage et de médiation entre la mémoire individuelle et la mémoire collective dans la mesure où le journalisme externalise celle-ci et la redistribue.

Autant de facteurs qui favorisent l’éclatement des cadres sociaux de la mémoire plutôt que leur unification dans une circulation où ce qui est transmis ne peut inévitablement que se transformer.

Modalités de participation

Les propositions d'articles,de 3500 à 4000 signes environ, doivent être envoyées à gloria.awad@free.fr

Avant le 20 mars 2013

  • 20 juin 2013 : notification aux auteurs de la décision du comité scientifique, après évaluation des propositions.
  • Septembre 2013 : date de réception des articles complets (40000 à 60000 signes espace non compris).
  • Décembre 2013 : date de retour aux auteurs des fiches d’évaluation du comité scientifique
  • Automne 2014 : date de publication du dossier.

Comité scientifique

http://communication.revues.org/index1063.html

Dates

  • mercredi 20 mars 2013

Fichiers attachés

Mots-clés

  • journalisme, épistémologie, médiation

Contacts

  • Awad #
    courriel : gloria [dot] awad [at] free [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Gloria Awad
    courriel : gloria [dot] awad [at] free [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Epistémologie du journalisme », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 25 juin 2012, http://calenda.org/209094