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Observer le politique

Observing politics

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Publié le mercredi 19 septembre 2012

Résumé

La méthode ethnographique connait aujourd'hui un regain d’intérêt auprès des chercheurs qui interrogent le politique. Cette tendance s'est récemment confirmée avec un usage plus récurent de la méthode de l'observation dans les enquêtes auprès des formations politiques (partis, syndicats, associations, groupes d’intérêts, mouvements sociaux). Qu'elle soit participante, directe ou encore dissimulée, l'utilisation de la méthode de l'observation pour l'étude d'objets politiques pose de façon singulière la question des voies du recueil, de l’analyse et de la communication des résultats de la recherche. Cette journée d'études sera donc consacrée aux implications de l’utilisation de la méthode de l’observation appliquée à l'étude des objets politiques à travers l'évocation des travaux de quatre chercheurs qui en ont fait un usage et un compte-rendu différent.

Annonce

Argumentaire

Le problème est classique : participer activement au monde politique que vous voulez étudier peut être à la fois avantageux et embarrassant. D’un côté, vous pouvez, par exemple, avoir accès à des informations qu’on ne donnerait pas au premier venu, fut-il chercheur patenté. Dans ce cas, il devient plus facile d’étudier les coulisses de l’organisation, de voir ce qu’il y a derrière la façade. D’un autre côté, vous risquez d’ignorer des idées, des conceptions qui paraissent évidentes et aller de soi aux membres de l’organisation – comme à vous-même – mais qui mériteraient pourtant d’être interrogées. Ce sont des questions classiques de la littérature sur le travail de terrain depuis le milieu des années 1950 aux Etats-Unis où ce mode d’investigation est depuis longtemps légitime.

Ce n’est qu’à partir de la seconde moitié des années 1980 que les chercheurs français en sciences sociales ont commencé à adopter la démarche ethnographique pour étudier des institutions politiques. Les premiers comptes rendus de recherche fondés sur la seule observation participante apparaitront plus tard encore (Daniel Bizeul, 2003 [1]). Cette méthode semble aujourd’hui susciter l’engouement des sociologues du politique. Jusqu’ici la méthode ethnographique était surtout le fait des d’anthropologues, les sociologues la pratiquant assez peu. Leurs travaux reposaient principalement sur des entretiens et, dans quelques rares cas, sur une observation sans implication directe de l’enquêteur. La découverte récente des opportunités que peut procurer la démarche ethnographique et l’observation participante a tout naturellement conduit les sociologues du politique à se heurter aux difficultés propres à l’utilisation de ces méthodes d’investigation, et ainsi à démarrer un travail de réflexion méthodologique. L’Association française de sciences politiques (AFSP) a, par exemple, créé en 2007 un groupe thématique dénommé MOD (Méthodes, observations et données), tandis que des journées d’études et des séminaires ont été organisées sur les pratiques d’enquête. On peut aussi noter l’apparition de numéros de revues entièrement consacrés au travail de terrain (pour deux exemples récents : Revue internationale de politique comparée, vol. 14, n°4, 2010 ; Revue française de sciences politiques, vol. 57, n°1, 2007) où les chercheurs témoignaient des opportunités et des difficultés que leur posent la démarche ethnographique.

Aujourd’hui, la démarche ethnographique, et l’observation en particulier, sont plus souvent adoptées pour l’étude du politique. Elles sont généralement combinées à d’autres méthodes comme le dépouillement d’archives et l’exploitation de questionnaires, comme si sa validité et son autonomie n’étaient pas suffisamment assurées. Avec l’usage de l’observation, les chercheurs affrontent, plus souvent et de façon plus mordante, les questions relatives à l’objectivation sociologique : soit parce qu’ils s’inquiètent des conséquences qu’il y a à étudier des options idéologiques auxquelles ils s’opposent à titre personnel ; soit parce qu’ils peuvent, par effet de  proximité, se retrouver à défendre – même implicitement – une cause (celle de ceux qu’ils étudient et qui leur ont fait confiance) ; soit encore, parce qu’engagés politiquement dans l’institution qu’ils décident de prendre pour objet, ils sont tiraillés entre la mise à distance qu’impose la connaissance scientifique et leurs sentiments en faveur de cette organisation. Sans reprendre la typologie proposée par Raymond Gold, ou celle légèrement antérieure de Buford Junker [2], nous avons pu distinguer trois modalités dans la pratique de l’observation que nous souhaiterions discuter.

Les premiers cas d’enquête relèvent de l’observation participante et de la stratégie d’immersion dans le terrain

Dans ce cas, le chercheur est présent de façon continue et pendant une longue durée dans une organisation, et y occupe un rôle qu'il a négocié s’il n'en était pas déjà membre. Pris dans la dynamique de la recherche mais aussi dans celle de l’organisation politique qu’il étudie, il doit constamment s’ingénier à garder un rapport réflexif à sa méthode et au rôle qu’il a accepté d’assumer. Cette manière de faire a été utilisée pour étudier des formations politiques traditionnelles mais aussi celles dont les frontières organisationnelles et idéologiques sont floues, ou perceptibles dans les seules interactions qui réunissent les militants. Si la pertinence de cette méthode de recueil des données n’est plus à discuter, une question demeure : quels sont les effets de cette démarche sur la conduite de l’enquête et la production des données empiriques?

Les seconds cas d’enquête sont ceux où les chercheurs sont très proches des formations qu’ils étudient

Soit qu’ils en sont déjà membres, soit que la longévité de l’intérêt qu’ils leur portent font d’eux des « insiders », grâce à l’entre-gens que procure une proximité régulière. Dans ces cas, le chercheur ne fait pas de sa participation ordinaire aux activités de l’organisation un mode de recueil des données, mais il envisage sa démarche comme une enquête distanciée. Il privilégie alors l’entretien et l’enquête par questionnaires. Néanmoins, cette connaissance intime de l’organisation lui procure des avantages en termes de relations, de contacts et d’accès à l’entre-soi. Nous pourrions encore évoquer les effets de réputation et d’interconnaissances qui peuvent offrir la possibilité aux enquêteurs d’accéder à des données protégées (archives personnelles, statistiques produites en interne), de se faire ouvrir de nouvelles portes, ou de nouveaux terrains d’enquête. Par ailleurs, cette connaissance intime  de l’organisation et de son fonctionnement n’intervient-elle pas dans l’élaboration du cadre d’analyse ? D’un côté, elle peut permettre de mieux comprendre le fonctionnement de l’organisation, y compris dans ses aspects les plus cachés. D’un autre côté, elle peut conduire le chercheur à se montrer indirectement favorable à ceux qui lui ont autorisé l’accès aux données. Finalement, dans cette posture, l’observation est rarement exploitée comme mode de recueil des données. Mais ne s’agit-il pas, d’une forme d’observation participante inconsciente dont le chercheur ne mesure pas toujours les conséquences ? Quels en sont les effets heuristiques et méthodologiques ?

Enfin, le dernier cas d’enquête est celui de l’observation directe, considérée comme plus conventionnelle

Ici, l’usage de l’observation est minimal, le chercheur n’est pas directement impliqué dans son terrain. Cette modalité se rencontre dans les cas où l’enquêteur n’appartient ni de près ni de loin à l’organisation qu’il souhaite étudier. Elle est aussi utilisée pour l’observation de mécanismes politiques routinisés, comme l’activité des bureaux de vote les jours d’élection, ou encore de cortèges de manifestants. Or, les organisations et les événements politiques induisent souvent adhésion et positionnements. Dès lors, la facilité du travail de distanciation que procure ce mode d’enquête n’est-elle pas en partie illusoire ?

Nous aimerions donc discuter des implications de l’utilisation de la méthode de l’observation lorsqu’elle est appliquée à des objets politiques. Quels sont les avantages comparatifs des trois modalités de l’observation que nous avons dégagées ? Nous pourrions placer au centre du séminaire les questions suivantes :

  • Quelle place occupe l’observation participante dans l’analyse du politique en France ?
  • Comment expliquer la réticence de certains chercheurs à déclarer et « assumer » une sensibilité ou un engagement politique personnel dans le cadre de leurs travaux?
  • Que produit, pour la recherche, le silence pudique qui entoure ce qu’on a coutume d’appeler « la cuisine du chercheur» ? Ces données du travail de terrain restent en effet globalement peu exploitées ; soit elles sont passées sous silence, soit elles sont utilisées de façon implicite pour former l’arrière-plan des comptes rendus de recherche.
  • Engagé dans sa recherche et pris dans différents rôles (individu, militant au moins potentiel, et chercheur), quelles techniques de travail le chercheur met-il en place pour trouver et garder dans son terrain, puis dans son travail d’analyse et d’écriture, une perception claire de son propre positionnement, de ses effets sur son objet et sur sa recherche ?
  • Le militantisme étant un engagement « corps et âme », cet engagement est-il compatible avec le fait d'être un chercheur « clandestin » dans un parti politique où l’on mène une observation participante ? Quelles sont les conséquences de cette immersion totale sur l'individu-militant-chercheur ?
  • La posture d’enquête pouvant elle aussi être associée, au moins ponctuellement, à un engagement « corps et âme », le chercheur ne risque-t-il pas d’être considéré comme un militant ?

 Notes

[1] Daniel Bizeul, Un sociologue au Front national, Paris, Edition La Découverte, 2003.

[2] Raymond I. Gold, « Roles in Sociological Field Observations », Social Forces, 1958, 36, 3, p. 217-233 ; Buford H. Junker, Field Work : An Introduction to the Social Sciences, Chicago, University Press of Chicago, 1960.

Programme

9h00 : Accueil.

  • 9h30 : Ouverture. Propos introductifs, objectifs de la (des) journée(s) d’étude. Kevin Delassalle, Virgine Grandhomme, Philippe Masson
  • 9h45 : Annie Collovald. Professeur de Sociologie à l’Université de Nantes et directrice du laboratoire du CENS, sur le thème de la place de l’observation participante dans les sciences politiques en France. (30mm)
  • 10h15-11h15 : Simon Luck. Docteur en science politique et chercheur associé au Centre européen de sociologie et de science politique de Paris. A propos de sa thèse de doctorat consacrée à la Fédération Anarchiste.
  • 11h15-12h15 : Bénédicte Havard-Duclos. Docteure en Sociologie, membre de l’ARS de Brest, à propos de ses travaux sur le Collectif Droit Au Logement.

Pause déjeuner

  • 14h -15h : Julien Fretel. Professeur des universités en sciences politiques à l’Université de Lille 2 et chercheur au CERAPS à propos de ses travaux consacrés à l’UDF.
  • 16h-17h : Rémi Lefèbvre. Professeur de sciences politiques à l’Université de Lille 2 et chercheur au CERAPS à propos de ses travaux consacrés au Parti Socialiste.

17h : Discussions et conclusions

18 h : Pot de clôture

Responsables scientifiques

  • DELASALLE Kévin doctorant associé au Centre Nantais de Sociologie (CENS EA 3260) Université de Nantes.
  • GRANDHOMME Virginie doctorante associée au Centre Nantais de Sociologie (CENS EA 3260) Université de Nantes.
  • MASSON Philippe enseignant chercheur rattaché à l’Université de Nantes.

Lieux

  • Université de Nantes, site Censive, salle du CENS - Chemin de la Censive du tertre
    Nantes, France

Dates

  • jeudi 11 octobre 2012

Mots-clés

  • observation, objets politiques, objectivation, distanciation, compte-rendu de recherche

Contacts

  • Virginie Grandhomme
    courriel : observerlepolitique [at] gmail [dot] fr

Source de l'information

  • Virginie Grandhomme
    courriel : observerlepolitique [at] gmail [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Observer le politique », Journée d'étude, Calenda, Publié le mercredi 19 septembre 2012, http://calenda.org/209599