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Génocide, justice et témoins

Des discours de la justice aux discours sur la justice

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Publié le mercredi 12 décembre 2012 par Élodie Faath

Résumé

Témoigner est un acte fondamental et essentiel au fonctionnement de la justice. Le recours au témoignage, en convoquant les témoins directs – les survivants dans les cas de génocide – et les experts – les historiens depuis quelques décennies, les journalistes, etc. – constitue le mode de preuve que l'on recevra au prétoire. Tous ces témoins attesteront solennellement par leur déclaration de la véracité des faits. Convoquant dans une même enceinte victimes directes (les témoins) et exécutants ou planificateurs de génocide, la justice peut-elle répondre à la fois à l'idéal philosophique et moral qu'elle incarne lorsque les victimes sont, par exemple, malmenées par les avocats de la défense ? Comment peut-on, comment faut-il comprendre ou définir cet "art du bon et de l'égal", comme définissait la justice une formule médiévale ?

Annonce

Appel à communications, 3 juillet - 5 juillet 2013, Université McMaster, « Génocide, justice et témoins. Des discours de la justice aux discours sur la justice »

Argumentaire

Témoigner est un acte fondamental et essentiel au fonctionnement de la justice. Le recours au témoignage, en convoquant les témoins directs – les survivants dans les cas de génocide – et les experts – les historiens depuis quelques décennies, les journalistes, etc. – constitue le mode de preuve que l'on recevra au prétoire. Tous ces témoins attesteront solennellement par leur déclaration de la véracité des faits. Tout individu possédant la connaissance personnelle d'un événement peut ainsi en témoigner, s'il se conforme, dans un cadre judiciaire, au formalisme exigé pour recueillir la substance de sa déposition. Tous les témoins ne sont donc pas retenus et certaines personnes sont sciemment exclues de la liste des témoins potentiels.

Mais l'importance de la preuve testimoniale peut varier. Il peut s'agir de preuves légales et la loi détermine alors quelles sont les différentes preuves admissibles et leur force probante, ou de preuves libres, le juge appréciant alors seul les divers éléments de preuves qui lui sont présentés. Dans ce dernier cas, le témoignage est fondamental et le témoin, à charge ou à décharge, sera entendu soit sur les faits, soit sur la personnalité du prévenu. Ces témoins seront dits de "moralité". En outre, les témoins ont l'obligation de sincérité, le faux témoignage constituant une transgression du serment prêté. Voilà comment un cadre judiciaire entend, depuis l'invention de la preuve par les Grecs, donner aux témoins un espace légal où leurs discours seront entendus, jugés et serviront à leur tour à juger les crimes et les auteurs d'un crime. Mais qu'en est-il réellement dans les cas de génocide ?

Convoquant dans une même enceinte victimes directes (les témoins) et exécutants ou planificateurs de génocide, la justice peut-elle répondre à la fois à l'idéal philosophique et moral qu'elle incarne lorsque les victimes sont, par exemple, malmenées par les avocats de la défense, comme ce fut le cas de nombreuses veuves rwandaises, violées et contaminées par le VIH-SIDA dont étaient porteurs leurs agresseurs? Comment peut-on, comment faut-il comprendre ou définir cet "art du bon et de l'égal", comme définissait la justice une formule médiévale ?

Surtout que dans les cas de génocide, toutes les victimes directes ne sont pas appelées à témoigner, autrement dit, leurs paroles ne sont pas convoquées, ne sont pas entendues et, ces victimes-témoins, sont dès lors marginalisées, voire aliénées dans leur vécu, par leur vécu, tant au présent qu'au futur, sans liens ni rapports quels qu'ils soient avec une quelconque justice réelle ou idéale. Pour pallier cette défaillance, certaines d'entre elles se sont mises à l'écriture. Ainsi ont vu le jour des récits de témoignage, mais également des productions cinématographiques, souvent fort proches du reportage, des reportages proprement dits, des documentaires, le tout afin de constituer des témoignages, tant de témoins survivants que de divers experts qui expliquent, à partir de leur champ d'expertise, qui les conditions politiques pré-génocidaires, qui les conditions sociales, qui les alliances idéologiques, qui le génocide et les réactions (ou manque de réactions) de la communauté internationale. Et, pour aborder le projet génocidaire une fois celui-ci mis en marche, voire mener à son terme, un autre type de témoignages voit le jour, rapportant du vécu, des jugements sur un état de société, des appréciations sur la justice, celle qui voit le jour, comme celle qui devrait voir le jour, aux yeux des victimes. Récits de témoignage, films, documentaires, œuvres d'art picturales, romans, poésies, pièces théâtrales, recherches en traumatologie, traités d'histoire, travaux en éducation, en communication, etc. viennent reprendre inlassablement cette matière où l'homme est au centre du drame, de La Catastrophe, de sa propre destruction en tant qu'espèce. Où la volonté de comprendre se heurte à l'impossibilité de le faire. Où les leçons ne semblent jamais apprises. Où la soif du pouvoir absolu sur la vie de son semblable l'emporte sur le principe de survie de l'espèce. Où le nihilisme est à l'honneur.

Devant tout génocide, la justice est, comme instance légale (préventive, rétributive, réhabilitative ou restaurative) ou comme visée idéale vers laquelle les victimes voudraient que tende la justice, non seulement une tentative de rétablissement de la dignité humaine, mais surtout un exercice du droit (exercé dans une cour ou revendiqué par les victimes dans des cadres extrajudiciaires). Cet exercice entend veiller à la réparation de l’idéal moral de la responsabilité, de l’idéal social du vivre ensemble et de l’idéal politique de l’aménagement de l’espace citoyen qui favorise la liberté pour tout le monde.

Par ailleurs, si nous devions remonter en amont du crime, nous constaterions que les institutions judiciaires ont au préalable failli à leur rôle indépendant de tiers entre l'état et les citoyens, permettant ainsi qu'un génocide se prépare grâce au terrain soigneusement travaillé par l'État. N'ont-elles pas échoué à l'heure de veiller à l'équilibre et donc à la stabilité dans les relations entre citoyens? N'ont-elles pas failli à ces deux principes fondamentaux de tout système judiciaire: l'indépendance et l'impartialité ?

Comment dès lors convoquer la justice dans un contexte où sa défaillance gouverne la marche de l’histoire ? L’extermination des Herero, des Juifs, des Cambodgiens ou des Tutsi sont autant de preuves du manquement de la justice à la sauvegarde du droit fondamental et inaliénable de toute personne, le droit à la vie. Que le besoin de cette même justice se fasse sentir après les faits n’est que naturel et nécessaire pour la reconstruction d’une société juste et responsable. C’est de ce contraste entre l’échec et la nécessité de la justice que naît l’idée de ce colloque qui se propose de réfléchir sur la justice dans ses rapports avec le génocide, le témoignage, les témoins directs (victimes), leurs descendants et les tiers (experts). Comme les précédentes éditions, ce colloque se veut à nouveau pluridisciplinaire et accueillera des propositions en français et en anglais. Nous proposons comme axes de réflexion les problématiques suivantes :

  • De point de vue des victimes, voire des descendants des victimes, il serait intéressant de voir quelles sont les revendications, les attentes, les appréciations portées sur la justice en tant qu'entité légale d'une part, mais aussi en tant qu'idéal social, d'autre part, qu'il s'agisse ici de justice préventive, rétributive, réhabilitative ou restaurative
  • D'un point de vue préventif, les faillites successives des mécanismes qui pourraient endiguer un génocide quand il se met en marche méritent que l'on s'y attarde
  • D'un point de vue institutionnel, les possibilités ou impossibilités de mise en place d'instances juridiques pour juger le crime de génocide éclaireront sur les perceptions que la communauté internationale peut avoir sur tel ou tel peuple
  • D'un point de vue philosophique, il convient également de se pencher sur les modalités qui façonnent ce que l'on peut comprendre/concevoir en termes de responsabilité, surtout envers les victimes
  • D'un point de vue juridique, plusieurs écueils méritent d'être relevés :
    • ceux rencontrés par la justice conçue pour être opérationnelle à une échelle micro, alors que dans les cas de génocide, victimes et exécutants se comptent par milliers,
    • les écueils qu'elle rencontre à l'ère médiatique où avocats, souvent d'ailleurs ceux de la défense, paradent de par le monde pour bafouer le système judiciaire et défendre hors cour leurs clients,
    • faisant suite au point précédent, il importe de se pencher sur les cas où la justice, ou du moins ses représentants, côtoie les négationnistes. Autrement dit, les diverses alliances idéologiques extrajudiciaires qui se forment sur fond de justice.
  • D’un point de vue moral, il s’agira d’étudier les débordements de la justice ce qui permettrait de rendre compte soit de ses manquements au devoir de rétablir la dignité humaine, soit de ses prises de positions contraires à l’éthique judiciaire, pour aborder par exemple les cas de corruption, de voyeurisme et même de “soutien direct” de certains juges à des génocidaires ; il s’agira aussi d’étudier l’impossibilité et les conditions nécessaires de cette impossibilité de la justice à rendre justice.

Ce ne sont là que des pistes de réflexion qui n'excluent aucunement d'autres propositions qui se conforment au cadre fixé par cet appel et reflété dans le titre de cet argumentaire.

Calendrier

Date de soumission des propositions : 30 décembre 2012

Notification d'acceptation : 31 janvier 2013

Envoyez vos propositions (250 mots MAXIMUM) en français ou en anglais. N'oubliez pas d'y inclure votre nom, adresse électronique et affiliation institutionnelle (le cas échéant) à l'une des deux adresses suivantes :

Comité scientifique

  • Eugénia Do Santos, McMaster University
  • Eugène Nshimiyimana, McMaster University
  • Catalina Sagarra, Trent University
  • Josias Semujanga, Université de Montréal
  • Jacques Walter, Université de Metz.

Frais d'inscription : 60 $ CAD

Les communications retenues pour ce colloque feront l'objet d'une publication ultérieure.

Lieux

  • McMaster University - 1280 Main Street West
    Hamilton, Canada (L8S4L8)

Dates

  • dimanche 30 décembre 2012

Fichiers attachés

Mots-clés

  • génocide, justice, témoignage, représentation, éthique, analyse du discours

Contacts

  • Catalina Sagarra
    courriel : catalinasagarra [at] trentu [dot] ca
  • Eugène Nshimiyimana
    courriel : nsheug [at] mcmaster [dot] ca
  • Eugenia Nevesdossa
    courriel : esantos [at] univmail [dot] cis [dot] mcmaster [dot] ca

Source de l'information

  • Catalina Sagarra
    courriel : catalinasagarra [at] trentu [dot] ca

Pour citer cette annonce

« Génocide, justice et témoins », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 12 décembre 2012, http://calenda.org/231883