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Approches discursives des récits de vie

Discursive approaches to life narratives

Revue Semen

Semen journal

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Publié le mardi 22 janvier 2013 par Loïc Le Pape

Résumé

Ce numéro de Semen se propose d’aborder l’objet d’étude interdisciplinaire que peuvent être les « récits de vie » par l’approche de l’analyse du discours. Nous invitons donc ici à une telle approche discursive des récits oraux, en proposant de concentrer les questionnements possibles autour des deux caractéristiques contradictoires que sont le conformisme et la portée émancipatoire des récits de vie.

Annonce

Appel à contribution pour la revue Semen : Approches discursives des récits de vie

Editrice : Sandra NOSSIK (Université Paris Descartes/ceped, sandra.nossik@gmail.com)

Argument

Ce numéro de Semen se propose d’aborder l’objet d’étude interdisciplinaire que peuvent être les « récits de vie » par l’approche de l’Analyse du Discours.

Les entretiens biographiques sont depuis les années 1970 une méthode d’enquête appréciée par les sciences sociales : dans la continuité des événements de mai 1968, et dans le cadre d’une remise en cause des grands modèles théoriques explicatifs tels que le structuralisme, la volonté de faire de la sociologie autrement se cristallisa en France dans l’approche biographique, dont le sociologue Daniel Bertaux est l’un des principaux représentants (1976). Suivant ce modèle, les études sociolinguistiques ou bien de didactique des langues ont également recours aux récits de vie, par exemple pour susciter auprès des locuteurs interrogés des discours épilinguistiques sur leurs pratiques langagières.

Une approche linguistique des récits de vie repose cependant nécessairement sur des présupposés épistémologiques différents (Nossik 2011) : s’il s’agit parfois en sociologie, suivant une conception du langage comme transparent, de recueillir des « données factuelles » sur des trajectoires biographiques (Bertaux [1997] 2005 : 12-14), et des « points de vue subjectifs » sur ces données factuelles (Beaud 1996 : 241), les récits de soi seront considérés au contraire ici comme des reconstructions discursives du monde, précieuses précisément en ce qu’elles n’offrent pas de « données factuelles » qui seraient dissociables de leur mise en discours. Les récits de vie seront en effet envisagés comme des mises en intrigue (Ricœur 1983), c’est-à-dire comme des « opérations de configuration » qui procèdent à la transformation d’une multiplicité d’événements ponctuels et hétérogènes en « une histoire », cohérente et signifiante (ibid. p. 127). Les récits autobiographiques sont dans ce cadre des activités configurantes qui donnent sens à ce qui est raconté, tout en proposant par des choix discursifs singuliers une re-catégorisation des réalités sociales rencontrées.

De cette conception performative du discours découlent deux conséquences méthodologiques : la première est la nécessité d’une analyse à partir de la matérialité discursive des récits (Pêcheux 1981) : ce sont les mises en mots singulières des narrateurs, proposant une certaine « reconstruction discursive » du monde (Guilhaumou 2004a : en ligne), qui deviennent l’objet d’étude du chercheur. La seconde implication méthodologique de ce cadre est la nécessaire prise en compte du contexte interactionnel et matériel dans lequel le récit a été produit : comme toute production langagière, le récit doit être resitué dans l’« événement communicationnel » (Mondada 2001 : 197) et dans l’« expérience copartagée » (Guilhaumou 1998 : 93) qui sont la condition de son émergence, ainsi que dans le réseau d’échanges et d’attentes sociales au sein duquel il s’inscrit.

Dans la continuité des travaux fondateurs de William Labov et Joshua Waletzky sur des récits oraux enregistrés dans le quartier de Harlem (1967), nombreuses sont les études de linguistes anglophones portant sur des récits autobiographiques oraux, et s’intéressant à leur structure narrative, à leur fonction conversationnelle (Ochs & Capps 2001), ou bien encore aux catégorisations discursives identitaires changeantes qui y sont déployées (Schiffrin et al. 2011). A l’inverse, et à l’exception de travaux isolés, les récits de vie sont actuellement un type de corpus plutôt négligé par les analystes du discours francophones, qui souvent leur préfèrent des corpus plus homogènes, quantifiables et numérisables, tels que les corpus de presse ou les discours politiques. A titre d’exemple, les travaux de Jacques Bres (1993) sur des récits d’ouvriers, de Christine Deprez (1996) sur des récits de migrants, de Jacques Guilhaumou (1998, 2004b) sur des récits de vie de dits « exclus » engagés dans des mobilisations sociales, ou encore des sociologues Didier Demazière et Claude Dubar (1997) sur des récits de jeunes actifs en parcours d’insertion professionnelle, font partie des rares études s’étant confrontées à la matérialité discursive des récits oraux, en observant « la forme symbolique – et d’abord langagière – dans laquelle [les sujets] se racontent » (Demazière & Dubar 1997 : 304).

Nous invitons donc ici à une telle approche discursive des récits oraux, en proposant de concentrer les questionnements possibles autour des deux caractéristiques contradictoires que sont le conformisme et la portée émancipatoire des récits de vie :

  • Conformisme des récits de vie : les récits de soi apparaissent comme un genre de discours particulièrement formaté (Bakhtine [1952] 1984, Adam 1999, Maingueneau 2004), dans une société où les discours sur soi sont fréquemment convoqués dans nombre de contextes institutionnels, professionnels, ou encore médiatiques (Delory-Momberger 2009). Pierre Bourdieu critiquait pour sa part « l’illusion biographique » qu’est la représentation de l’existence sous forme chronologique, influencée d’après lui par « toute une tradition littéraire » incitant à envisager la vie comme une histoire (1986 : 70). Si les récits de soi sont des productions discursives codifiées, quels en sont alors les traits discursifs typiques ? A quels discours antérieurs font-ils écho, quels schèmes narratifs et discursifs suivent-ils ? Dans quelle mesure ces récits pourtant singuliers sont-ils déterminés par leur contexte de production, et par les attentes et enjeux sociaux qui y sont associés ?
  • Portée émancipatoire des récits de vie : parallèlement, les récits autobiographiques peuvent être considérés comme des activités éminemment « émancipatoires », qui font « surgir des configurations de sens inédites », « sans jamais reproduire passivement un référent externe constitutif de l’ordre des choses » (Guilhaumou 1998 : 94-98). En se racontant, le narrateur peut se désaffilier des rôles qui lui sont habituellement assignés : « travailler sur le singulier, c’est reconnaître et comprendre que le sujet peut avoir des désirs d’être séparé, désaffilié, pour revendiquer sur la scène collective d’autres types d’appartenance que ceux désignés par le pouvoir » (Farge 2003 : 318). Cette prise d’indépendance discursive se cristallise ainsi dans les « moments d’interprétation en tant qu’actes qui surgissent comme des prises de position » (Pêcheux 1983 : 323). Lieu potentiel de « reconnaissance » (Honneth [1992] 2000),le récit de soi représente en effet pour le sujet l’occasion de « rejouer sa construction » (Bres 1989a : 44), par exemple en rejetant ou bien en se réappropriant les étiquettes identificatoires sociales, ethniques ou de genre qui lui sont attribuées par autrui et qui « ne vont pas de soi » (Authier-Revuz 1995, cf. aussi Butler [1997] 2004, Bres 1989b). Quelles sont donc les manifestations discursives de la performativité des discours sur soi ? Comment s’opère cette re-catégorisation discursive du monde au sein des récits ?

C’est ainsi à une approche discursive des récits de soi, vus comme des activités à la fois conformistes et émancipatoires, qu’invite ce numéro thématique. En accordant une priorité aux corpus oraux, il s’ouvrira aux « récits de vie » dans un sens large : les articles pourront porter sur tout type de séquences narratives orales et autobiographiques (récits d’expériences, d’événements...), qu’elles soient issues d’entretiens de recherche ou bien d’autres contextes interactionnels. Les travaux interdisciplinaires attentifs à la dimension discursive des récits sont bienvenus (histoire, psychanalyse, littérature, sociologie, sciences politiques...)

Echéancier

  • Propositions d’article (résumé de 3000 signes) : 15 avril 2013

  • Signification aux auteurs : 15 juin 2013
  • Remise des textes à l’éditeur pour évaluation interne et navette : 15 octobre 2013
  • Remise des textes à la revue pour expertise : 5 janvier 2014
  • Publication prévue : avril 2014

Contact et envoi des propositions : sandra.nossik@gmail.com

Références bibliographiques

  • Adam J.-M., 1999, Linguistique textuelle, Des genres de discours aux textes, Paris, Nathan
  • Authier-Revuz J., 1995, Ces mots qui ne vont pas de soi, Tomes 1 et 2, Paris, Larousse
  • Bakhtine M., [1952] 1984, Esthétique de la création verbale, Paris, Gallimard
  • Beaud S., 1996, « L’usage de l’entretien en sciences sociales, Plaidoyer pour l’“entretien ethnographique” », Politix, 35, 226-257
  • Bertaux D., [1997] 2005, Le récit de vie, Paris, Armand Colin
  • Bertaux D., 1976, Histoires de vies – ou récits de pratiques ? Méthodologie de l’approche biographique en sociologie, rapport au C.O.R.D.E.S. (ronéo)
  • Bourdieu P., 1986, « L’Illusion biographique », Actes de la recherche en Sciences Sociales, 62/63, 69-72
  • Bres J., 1989a, « Praxis, production de sens/d’identité, récit », Langages, 93, 23-44
  • Bres J., 1989b, « Sociotypes, contresociotypes : un récit nommé désir », Littérature, 76, 74-88
  • Bres J., 1993, Récit oral et production d’identité sociale, Montpellier, Université Montpellier III
  • Butler J., [1997] 2004, Le pouvoir des mots, Discours de haine et politique du performatif, Paris, Editions Amsterdam
  • Delory-Momberger C., 2009, La condition biographique, Essais sur le récit de soi dans la modernité avancée, Paris, Tétraèdre
  • Demazière D. & Dubar C., 1997, Analyser les entretiens biographiques, l’exemple de récits d’insertion, Paris, Nathan
  • Deprez C., 1996, « Parler de soi, parler de son bilinguisme, entretiens autobiographiques et récits de vie d’apprenants et de bilingues », AILE, 7, 155-180
  • Farge A., 2003, « Ecrire l’histoire », Hypothèses, 2003 (1), 317-320
  • Guilhaumou J., 1998, La parole des sans, Les mouvements actuels à l’épreuve de la Révolution française, Paris, ENS Editions
  • Guilhaumou J., 2004a, « Où va l’analyse de discours ? Autour de la notion de formation discursive », Texto, [en ligne], http://www.revue-texto.net/Inedits/Guilhaumou_AD.html
  • Guilhaumou J., 2004b, « Un récit construit ensemble, Analyse de discours », in Mesini B., Pelen J.-N. & Guilhaumou J., Résistances à l’exclusion, Récits de soi et du monde, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 269-301
  • Honneth A., [1992] 2000, La lutte pour la reconnaissance, Paris, Le Cerf
  • Labov W. & Waletzky J., [1967] 1997, « Narrative Analysis : Oral Versions of Personal Experience », Journal of Narrative and Life History, 7, 1-38
  • Maingueneau D., 2004, « Retour sur une catégorie : le genre », in Adam J.-M., Grize J.-B. & Bouacha M.A. (eds), Texte et discours : catégories pour l'analyse, Dijon, Editions Universitaires de Dijon, 107-118
  • Mondada L., 2001, « L’entretien comme événement interactionnel », in Grosjean M. & Thibaud J.-P. (eds), L’espace urbain en méthodes, Marseille, Parenthèses, 197-214
  • Nossik S., 2011, « Les récits de vie comme corpus sociolinguistique : une approche discursive et interactionnelle du témoignage », Corpus, 10, 119-135
  • Ochs E. & Capps L., 2001, Living Narrative, Creating Lives in Everyday Storytelling, Cambridge/London, Harvard University Press
  • Pêcheux M., 1981, « Ouverture », in Conein B. et al. (eds), Matérialités discursives, Lille, Presses Universitaires de Lille, 15-18
  • Pêcheux M., 1983, « Le discours : structure ou événement ? », in Maldidier D. (ed), 1990, L'inquiétude du discours. Textes de Michel Pêcheux, Paris, Cendres, 303-323
  • Ricœur P., 1983, Temps et Récit, Tome I, L’intrigue et le récit historique, Paris, Seuil
  • Schiffrin D., De Fina A. & Nylund A. (eds), 2010, Telling Stories, Language, Narrative and Social Life, Washington, Georgetown University Press

Comités éditorial et scientifique de la revue

http://semen.revues.org/2960 

Dates

  • mardi 15 janvier 2013

Fichiers attachés

Mots-clés

  • récits de vie, analyse du discours, entretiens biographiques, récits de soi, récits autobiographiques,

Contacts

  • Sandra Nossik
    courriel : sandra [dot] nossik [at] gmail [dot] com

URLS de référence

Source de l'information

  • Philippe Schepens
    courriel : philippe [dot] schepens [at] univ-fcomte [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Approches discursives des récits de vie », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 22 janvier 2013, http://calenda.org/235784