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Communiquer en URSS et en Europe socialiste

Communications and media in the USSR and Eastern Europe

Связь и медиа в СССР и в социалистической Европе

Techniques, politiques, cultures et pratiques sociales

Technologies, politics, cultures, social practices

Технология, политика, социальные и культурные практики

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Publié le mardi 22 janvier 2013 par Élodie Faath

Résumé

Les sciences sociales placent les communications au fondement de la constitution de la société, en considérant qu’elles représentent à la fois le ciment et la condition de l’existence de cette dernière. Les techniques et les infrastructures des communications sont des institutions sociales à part entière qui se caractérisent par leurs trajectoires historiques spécifiques. Cette prémisse permet de supposer que les régimes politiques qui abusent du contrôle des communications provoquent une atomisation des sociétés, une rupture ou un affaiblissement des liens sociaux, car leur maintien à l’aide des communications peut susciter des répressions en chaîne. En même temps, ce sont des rapports sociaux, des liens « utiles » qui permettent aux individus de déployer des tactiques d’entraide et d’échanger produits et services dans les économies de pénurie propres à certains régimes autoritaires.

Annonce

Argumentaire

Les contributions pourront apporter des éléments de réponse à une question globale : dans quelle mesure peut-on parler dans le cas des pays socialistes de sociétés de communication, autrement dit de sociétés de dialogue où l’échange n’est pas réduit à la circulation d’informations. Pour répondre à cette question, il faut dépasser la version d’un espace public spécifique aux sociétés de type soviétique, afin de mettre en relation l’accessibilité et les usages des mediums techniques de communication, le contrôle et les tactiques de contournement du contrôle déployées par les individus. Ainsi, les techniques et les courroies de transmission des informations ne seront pas considérées comme des éléments passifs du cadre de la vie quotidienne, mais comme des « actants » qui interviennent dans le mécanisme de prise de décision, qui tissent des liens sociaux et qui construisent des réseaux de sociabilités et des solidarités. Elles sont révélées par les usages qui les font exister et se diffuser socialement. Ainsi, la chronologie traditionnelle de l’histoire des pays socialistes doit être mise au miroir des changements techniques dont les évolutions possèdent leur propre périodisation.

Ce numéro propose donc de retracer le parcours complexe des outils de communication en URSS et dans les pays socialistes afin d’objectiver les effets contradictoires liés à leur développement. En suivant le cheminement des appropriations politiques et sociales des techniques de communication, l’objectif sera de voir comment se distribue l’accès à ces outils dans les sociétés socialistes et comment cette répartition inégale influe sur les dynamiques et la cohésion sociales. Dans quelle mesure le progrès technologique dans le domaine des communications entraîne-t-il une intensification des échanges instrumentés et quelle influence peut-il avoir sur les communications ordinaires directes ? Une analyse des pratiques de communication permettra de comprendre comment les finalités des outils de communication, « des instruments sans mode d’emploi » (Emmanuel Pedler), sont modifiées par les usagers dans les sociétés sous surveillance.   

Thématiques envisagées

Collectivisme, communications publiques et privées

Le taux d’alphabétisation et le niveau du développement des techniques de communication font que, du lendemain de la révolution au milieu des années 1930, les autorités soviétiques envisagent les médias comme des expériences et des pratiques collectives : les journaux doivent être lus et commentés aux paysans par les instructeurs, les émissions de radio sont diffusées à l’aide des haut-parleurs (reproduktory) installés sur les places publiques. La quête du progrès technique et la concurrence avec l’Ouest amènent à l’expansion des infrastructures médiatiques dans la deuxième moitié du XXe siècle et au déplacement des technologies de l’information et de la communication du public vers le privé : à partir des années 1960, la diffusion des postes de radio à transistor et de la télévision permet aux individus de faire des choix personnels des émissions à écouter et à regarder. La diversification de l’offre culturelle permet une segmentation des publics et souligne des inégalités. Dans quelle mesure pouvons-nous parler de la médiatisation du quotidien des habitants des pays socialistes, de la démocratisation culturelle ou de l’individualisation ? Comment le fait de vivre dans un monde qui se médiatise de plus en plus change le sens de communauté, d’appartenance et de subjectivité (les genres, les générations, l’espace et le temps) ? De la même façon, le téléphone, objet rare jusqu’aux années 1960, est censé devenir une technologie de sociabilité qui aide à court-circuiter la distance dans les communications interurbaines et qui facilite les visites téléphoniques dans les sociabilités urbaines. Comment ces communications interindividuelles médiatisées en privé et les expériences de la consommation sélective des médias s'inscrivent-elles dans la vision de la société collectiviste ? Quels mécanismes utilisent les autorités pour créer une illusion de cohésion sociale ?

Les espaces de communication fragmentés

Malgré les déclarations sur la portée sociale du progrès technique, les autorités soviétiques s’approprient dès le début du régime les technologies de télécommunications à des fins de gouvernement. À l’issue de la guerre civile, la centralisation du pouvoir est une condition de sa consolidation. Le premier objectif est donc de relier la capitale aux centres de provinces par les voies de communication, la construction d’un réseau maillé où les régions serait reliées entre elles par des télécommunications, n’est pas à l’ordre du jour sous Staline, non seulement pour des raisons politiques, mais aussi à cause du faible potentiel des moyens techniques à la disposition des dirigeants. Cependant, dans les systèmes de communication centralisés et pyramidaux, les sommets des pyramides hiérarchiques constituent des goulets d’étranglement pour la circulation de l’information : les flux de communication en descendant aisément, mais ils ne parviennent pas à les escalader. Quel impact ont ces temps morts, blocages et distorsions sur les systèmes et les cultures d’information et de communication ? Quels espaces d’autonomie peuvent-ils créer ? Quel rôle y jouent des sources alternatives d’information (les médias étrangers) ?

L’apparition des espaces de communication fragmentés est tributaire des télécommunications et des infrastructures médiatiques. Quel est le rôle des médias dans la construction des communautés ethniques, nationales et supranationale ? Ainsi, la question de centralisation versus régionalisation/nationalisation (dans l’esprit de la construction national soviétique) et les tensions entre les deux dans le domaine des médias peut être une clé d’entrée pour interroger la fragmentation des espaces de communication. Les comparaisons entre les structures, les cultures et les politiques de la diffusion des informations à l’échelle de masse en URSS et dans les démocraties populaires permettront de sortir de la vision en « bloc » de l’ensemble de ces pays.

Les circulations et les appropriations des techniques de communication

Les réseaux de communication en URSS dépendent fortement des techniques étrangères. Dans l’entre-deux-guerres, les importations et les contrats d’aide technique avec des compagnies européennes permettent de développer les réseaux de télécommunications soviétiques. À l’issu de la Seconde Guerre mondiale, les centraux téléphoniques sont démantelés en Allemagne et expédiés vers l’URSS en guise de « trophées ». Celle-ci utilise désormais le potentiel industriel des pays de l’Europe de l’Est pour améliorer l’état de ses réseaux et de ses techniques. Ainsi, à la suite de la guerre, la nouvelle configuration politique oriente les trajectoires de la circulation des techniques de communication entre l’URSS et les pays européens. Dans les pays industrialisés, malgré les dommages et les destructions, la guerre donne un essor formidable au développement des technologies de l’information et de la communication (à partir notamment du radar). Si, après la fin de la guerre, les pays occidentaux cherchent seulement à déplacer les usages des nouvelles techniques de la sphère militaire vers la sphère civile, les pays de l’Europe de l’Est sont en plus confrontés à la « soviétisation » qui s’exprime entre autres dans la nationalisation des filiales des compagnies de communication domiciliées aux Etats-Unis ou en Europe occidentale. Comment la « soviétisation » réoriente les réseaux et les usages des outils de communication en Europe de l’Est ? Quel est l’impact de la guerre sur les évolutions des techniques dans ces pays et en URSS ? Quelles sont les conséquences sociales et culturelles des ces changements ?

La surveillance des communications et les tactiques de contournement du contrôle

L’intensification des échanges entre les individus complique les procédures de contrôle, la censure postale et l’écoute téléphonique, parce qu’elle exige de mobiliser de plus en plus de personnels et de moyens techniques. Comment les autorités font face à ce problème ? Quelles tactiques de contournement du contrôle sont déployées par les individus pour éviter la surveillance ? Les exemples de la dissidence et du samizdat, ou encore de la poste clandestine mise en place par Solidarité en Pologne, ainsi que les actions subversives pratiquées par les ingénieurs membres de Solidarité employés dans les services publics de communication peuvent constituer des études de cas.

Ces thématiques ne sont mentionnées qu’à titre indicatif. Les propositions peuvent porter sur tous les aspects liés aux pratiques et cultures de communication et aux usages des outils des communications en URSS et dans les démocraties populaires.

L’objectif de ce numéro des Cahiers du monde russe est de s’intéresser à cette tension entre le danger et l’utilité des communications en URSS et dans les démocraties populaires afin de comprendre comment les objets techniques, les politiques, les cultures et les pratiques sociales y orientent l’évolution des systèmes de communication. 

Modalités de soumission

Délai de dépôt des titres et propositions : jusqu’au 31 mars 2013.

Les présentations (500 mots maximum) sont attendues à l’adresse comsov@gmail.com, prière d’indiquer nom, affiliation et adresse électronique.

Les auteurs des propositions retenues seront informés avant la fin juillet 2013.

Langues acceptées : français, anglais, russe.

Date de remise des articles : 1er avril 2014.

Volume des articles : 70 000 signes (+-10% – notes et espaces comprises).

Conformément aux règles de l’édition académique en vigueur aux Cahiers du Monde russe, les articles reçus seront soumis anonymement à l’évaluation de deux rapporteurs externes.

Parution du numéro : 1er semestre 2015.

Coordinateurs

  • Kristin Roth-Ey (University College London, School of Slavonic and East European Studies),
  • Larissa Zakharova (EHESS, CERCEC).

Dates

  • dimanche 31 mars 2013

Fichiers attachés

Mots-clés

  • communications publiques et privées, collectivisme, espaces de communication, circulation des techniques de communication, appropriation des techniques de communication, surveillance, contournement du contrôle

Contacts

  • Larissa Zakharova
    courriel : comsov [at] gmail [dot] com

URLS de référence

Source de l'information

  • valérie mélikian
    courriel : cmr [at] ehess [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Communiquer en URSS et en Europe socialiste », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 22 janvier 2013, http://calenda.org/235967