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Un octobre oublié ? La Russie en 1993

A Forgotten October? Russia in 1993

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Publié le vendredi 08 février 2013 par Élodie Faath

Résumé

Du 21 septembre au 4 octobre 1993, la Russie connaît une crise politique majeure. L’affrontement entre le Président Boris Eltsine et le Parlement se conclut par le bombardement du Parlement par l’armée et par l’arrestation des députés insoumis et de leurs partisans, alors que le bilan s’élève à plus de 150 morts et 400 blessés. Octobre 1993 a pu être considéré comme une étape dans le « déraillement » démocratique du régime et comme la matrice des évolutions politiques du pays jusqu’à Vladimir Poutine. Vingt ans après octobre 1993, le colloque a pour objectif de proposer une sociologie de cette crise politique cruciale mais aujourd’hui négligée. Il vise à interroger le récit officiel de l’événement, à redonner place à des récits et des souvenirs alternatifs. Il souhaite revenir sur les enjeux de la confrontation à l’époque, portant tant sur les questions politiques que sur les modèles économiques à suivre.

Annonce

« Un Octobre oublié ? La Russie en 1993 » Paris, 18-19 novembre 2013

« Je décrète la suspension des fonctions législatives, administratives et de contrôle du Congrès des députés du peuple et du Soviet suprême de la Fédération de Russie. (…) La Constitution (…) et la législation (…) restent en vigueur dans la mesure où elles ne contredisent pas le présent Décret ». Moscou, Kremlin, 21 septembre 1993, 20 heures, Ukaz du Président n° 1400.

Argumentaire

Présenté par les uns comme un moyen de sortir du conflit insoluble qui oppose le Président au Parlement depuis des mois, dénoncé par les autres comme un coup de force, ce décret de B. Eltsine ouvre la voie à une crise qui durera quatorze jours au cours desquels le conflit politique basculera dans l’affrontement violent. Du 21 septembre au 4 octobre 1993, la Russie connaît une crise politique majeure. En réponse à l’ukaz de B. Eltsine, les députés soutenus par le général Routskoï, Vice-président de la Russie, se réunissent en session extraordinaire, refusent de se soumettre à la décision présidentielle, s’enferment au Parlement (Maison Blanche) et tiennent le siège contre les forces de l’ordre. Des manifestations sont organisées dans la ville : les partisans d’Eltsine se réunissent près du Soviet de Moscou (Mossovet), ceux des députés près de la Maison Blanche. L’affrontement politique se conclut par le bombardement du Parlement par l’armée le 4 octobre sur ordre du Président et par l’arrestation des députés insoumis et de leurs partisans. Bilan : plus de 150 morts et 400 blessés.

Vingt ans après octobre 1993, le colloque a pour objectif de proposer une sociologie de cette crise politique cruciale mais aujourd’hui négligée. Dans cette perspective, il vise à interroger le récit officiel de l’événement, œuvre avant tout des vainqueurs dont la vision de l’affrontement et de ses conséquences, notamment institutionnelles, s’est imposée. Le colloque souhaite redonner place à des récits et des souvenirs alternatifs. Il entend analyser dans leur diversité les trajectoires individuelles et collectives des acteurs de l’époque. Portant sur la période précédant le conflit, sur son déroulement puis sur ses conséquences, il s’intéressera tant aux vainqueurs qu’aux perdants du conflit, à ses participants engagés et à ses observateurs. Une attention particulière sera accordée à la question du surgissement de la violence et de ses effets sur la crise et son dénouement.

Avant la crise, les acteurs politiques de l’époque ont agi dans un contexte incertain et complexe. La montée vers le conflit ne peut être analysée sur le mode du complot ou d’une ascension linéaire vers la crise violente ; celle-ci est en grande partie inattendue et n’avait rien d’inéluctable. La crise d’octobre 1993 est celle d’un pouvoir russe qui s’était construit contre le pouvoir de l’Union soviétique, avec l’élection en 1990 du Congrès des députés du peuple de la RSFSR. B. Eltsine, élu Président du Soviet suprême (chambre haute) en mai 1990, puis de la Russie en juin 1991, avait obtenu le soutien d’une majorité composite de députés dans sa lutte pour capter des compétences face à l’Union. Jusqu’à la mi-1991, le Président et les députés qui ne lui sont pas acquis (soit les 2/3 des sièges) ont des intérêts plutôt convergents. Une fois la chute de l’URSS actée, en décembre 1991, ces convergences s’affaiblissent. Des interrogations se font jour sur le type de régime à mettre en place : présidentiel, parlementaire ou mixte ? Des doutes croissants pèsent sur la mise en œuvre du programme économique de « thérapie de choc » aux lourdes conséquences sociales et économiques. Les oppositions se font de plus en plus marquées au sein du Congrès des députés du peuple (émergence des « rouges-bruns », division des « démocrates »…). Au cours de l’année 1993, plusieurs tentatives de conciliation menées par divers intermédiaires ont lieu. Des accords multiples, plus ou moins publics, plus ou moins respectés, se succèdent entre les deux pouvoirs sans parvenir à stabiliser la situation.

A l’automne 1993, après la publication de l’ukaz de B. Eltsine, les acteurs impliqués dans le conflit, du côté du Soviet suprême comme de la Présidence, improvisent. Le colloque tentera d’éclairer sous cet angle ce qui se passe dans la crise elle-même, en particulier les aspects suivants :

  • L’incertitude généralisée qui règne entre le 21 septembre et le 4 octobre. Il s’agit d’en prendre la mesure et d’explorer la façon dont elle affecte les perceptions, anticipations et calculs des acteurs. Les informations qui circulent sont partielles et partiales, laissant le champ libre aux malentendus, aux coups de bluff et à la diffusion de rumeurs. Certains acteurs choisissent l’engagement alors que d’autres privilégient l’attentisme.
  • Comment les mobilisations affectent-elles les divers univers sociaux et lieux institutionnels dans lesquels elles se déploient (champ politique et Parlement, armée et police, Présidence, différents secteurs étatiques, presse écrite, TV, radio, etc.) ? Par quels clivages ces univers sont-ils traversés, comment évoluent-ils au cours de la crise ? Quelles sont les coalitions d’acteurs qui se cristallisent alors ? Quel a été le rôle des syndicats, des partis et des organisations sociales (notamment celles qui refusent de s’engager d’un côté mais vont aider les blessés) ? Ces mobilisations atteignent-elles également d’autres acteurs (ministères fédéraux, pouvoirs régionaux, pouvoir judiciaire…) et avec quels effets ?
  • Les échanges de coups entre les protagonistes : comment a été prise la décision de dissoudre le Parlement, comment a émergé la riposte des parlementaires oppositionnels ? Quelle a été la place des manifestations de rue dans le déroulement de l’événement ? Comment s’est fait le passage à la violence ouverte, qu’est-ce qui l’a rendue possible ? Comment l’armée et la police sont-elles intervenues : comment s’est effectué le maintien de l’ordre pendant les journées d’octobre, la police « savait-elle faire » ? Comment expliquer et qualifier les relations entre la Présidence et le haut commandement militaire au cours de cette période ? Quand et comment le choix de bombarder le Parlement a-t-il été fait ?
  • Enfin, quelles ont été les négociations et les tentatives de médiation au cours de ces quatorze jours ? La démarche de l’Eglise orthodoxe en ce sens est connue ; y a-t-il eu des tentatives de médiation moins publicisées (d’Etats occidentaux, post-soviétiques ou encore d’autres acteurs) ?

A l’issue du conflit, de nouveaux rapports de force apparaissent dans la compétition politique. L’histoire des institutions qui naissent de la crise a été largement écrite. Les élections parlementaires de décembre 1993 et le référendum qui mène à l’adoption de la Constitution ont été bien analysés. Cependant, les choix institutionnels effectués à cette période posent question. Ils aboutissent à « réduire le champ des possibles » par rapport à toutes les formes qu’aurait pu adopter la démocratie russe et à figer des solutions institutionnelles très contingentes et qui n’étaient, avant 1993, que provisoires. A l’issue de cette crise, le devenir de l’opposition défaite est négligé. Il importe de voir pourtant comment l’opposition se réorganise, quelles sont ses formes d’action, ses modes de domestication par l’exécutif fédéral et quelles sont les trajectoires des anciens opposants à B. Eltsine après octobre 1993. Du côté de B. Eltsine, 1993 marque aussi une coupure dans la carrière politique d’une bonne partie de ses partisans, par exemple des députés « démocrates » qui ne seront pas réélus en 1993 et de nombreux citoyens qui s’étaient engagés dans le « mouvement démocratique » à la faveur de la perestroïka : certains se détourneront totalement de l’activité politique, d’autres se reconvertiront dans des carrières associatives ou économiques.

Si l’attention s’est particulièrement portée sur les événements à Moscou, qui seuls ont dégénéré en affrontement violent, il n’en reste pas moins que la dissolution, partout en Russie, des soviets locaux et régionaux ouvre une période de désenchantement durable vis-à-vis du politique tandis qu’elle accélère les recompositions du pouvoir régional autour du partage de la propriété notamment.

A plus long terme, il importe de voir quelles nouvelles pratiques et représentations se développent dans l’espace politique russe. Octobre 1993 a pu être considéré comme une étape dans le « déraillement » démocratique du régime et comme la matrice des évolutions politiques du pays jusqu’à V. Poutine. Le conflit a aussi été considéré comme préfiguration de l’usage de la violence à des fins intérieures (notamment pour rétablir l’ordre en Tchétchénie). Octobre 1993 interroge aussi le rapport de la Russie à l’Occident. Quels ont été les effets de cet affrontement sur la place de la Russie sur la scène internationale ?

Pour interroger ces différents aspects, le colloque entend redonner une place centrale aux divers acteurs du conflit. Dans cette perspective, l’appel à contributions s’articule autour de six grands axes :

  • Interroger les acteurs de l’époque pour offrir de nouvelles sources de connaissance de l’événement. En l’absence d’accès aux archives, en l’absence de commission d’enquête à l’issue du conflit, les recherches actuelles se fondent sur des témoignages d’acteurs engagés dans l’un ou l’autre camp, de journalistes, sur des recueils de documents et de textes. Le colloque pourra permettre de réfléchir à la constitution et à l’usage de ces sources et contribuer à les compléter.
  • Comprendre les enjeux du conflit identifiés par les acteurs : quels modèles politiques sont en compétition à leurs yeux ? Autour de quoi se battent-ils ? Quelle est la part accordée aux questions institutionnelles, aux questions de légitimité, mais aussi aux modalités d’exercice du pouvoir ? Quels sont les débats autour des réformes économiques, leurs significations ?
  • Mettre en lumière la diversité des trajectoires des acteurs politiques, des ressources dont ils disposent et qu’ils mettent en œuvre aux différents moments. L’analyse sera attentive au positionnement des différents types d’acteurs : institutionnels, politiques, syndicaux, économiques, religieux… ainsi qu’à ceux qui se sont posés en médiateurs. Elle s’attachera également à la manière dont la crise a modifié leurs trajectoires et carrières.
  • Comprendre la dynamique propre de la crise. Les motivations, objectifs et enjeux des acteurs qui donnent naissance à la crise sont ballottés ou transformés par les événements, au travers des mobilisations et des échanges de coups entre ces acteurs, la confrontation acquiert une dynamique autonome. Dans une situation d’incertitude généralisée, la compétition pour le pouvoir se mue en quelques jours en une lutte pour la survie politique de ses protagonistes et pour celle des institutions qu’ils prétendent incarner. Le conflit se déroule dans des lieux physiques considérés comme stratégiques et symboliques (la Maison Blanche, le Kremlin, la tour de télévision d’Ostankino, le Mossovet…). Il a surtout sa topographie sociale, i.e. les espaces sociaux et arènes institutionnelles – champ politique, Parlement, Présidence, secteurs étatiques (dont l’armée et la police), pouvoirs régionaux, univers des médias, etc. – où se produisent les mobilisations et contre-mobilisations et où s’échangent les coups. Alors que tout paraît tranquille ailleurs dans Moscou et sa périphérie, que se passe-t-il dans les autres régions ? Comment regarde-t-on le conflit dans les ex-républiques soviétiques ?
  • Analyser les temporalités du conflit et de ses conséquences. Dans la crise, les acteurs ne jouent pas tous selon les mêmes temporalités. Le temps n’est pas linéaire, il y a des accélérations, des basculements (notamment marqués par le passage à la violence). Le temps des réformes institutionnelles n’est pas le même que celui des réformes économiques. Entre 1991 et 1993, comment se font les parallèles ? 1993 par rapport au passé soviétique ? Dans l’histoire des années 1990 ? Et depuis 2000, une politique de l’oubli ?
  • Faire sens de 1993 : Quelle mémoire du conflit se perpétue, et dans quels groupes ? Quels lieux font mémoire ? Au-delà des interprétations politiques du conflit, quelles productions littéraires, cinématographiques, artistiques contribuent à la mémoire de cet événement ? Comment l’Etat russe reconnaît-il ses responsabilités et le rôle des uns des autres (décoration des militaires, amnistie) ? Quelle justice, quelles réparations sont-elles envisagées ? Le déroulement de la crise et son résultat constituent-t-ils le début du délitement du pouvoir du Centre sur les régions et du fédéralisme asymétrique ? Comment les chercheurs en Russie et ailleurs dans le monde ont-ils analysé cet événement et comment leurs analyses ont-elles pu contribuer à la formation du « sens » de la crise de 1993 ?

Modalités de soumission

Ce colloque interdisciplinaire est ouvert à des contributions d’historiens, de sociologues, de juristes, d’économistes, de chercheurs en science politique et relations internationales ou en tout autre domaine des SHS. Des contributions de témoins et d’acteurs de cette période, situés à différents endroits (physiques et politiques) du « théâtre des opérations », sont également les bienvenues.

Les personnes souhaitant participer sont priées d’envoyer à l’adresse octobre1993@centre-fr.net un résumé de 300 à 500 mots dans une des langues de travail du colloque, accompagné d’une brève notice biographique (pas de CV)

pour le 15 mars 2013.

L’envoi d’un résumé en anglais en plus d’un résumé en français ou russe sera apprécié.

Les participants retenus en seront informés avant la mi-avril 2013. Il sera demandé aux participants un « résumé long » de 5 -7 pages environ (3 à 5000 mots) pour le 1er octobre 2013.

Le colloque aura lieu au CERI, 56 rue Jacob, les 18-19 novembre 2013.

Langues de travail : français, anglais, russe (interventions possibles dans ces trois langues, une traduction français-russe et russe-français uniquement sera assurée).

Informations: www.centre-fr.net  Contacts : octobre1993@centre-fr.net

Bibliographie : http://russiaviolence.hypotheses.org/bibliographies/octobre-1993-in-russia-a-bibliography

Institutions organisatrices

Centre d’études franco-russe de Moscou (CEFR), en collaboration avec le Centre d’études et de recherches internationales (CERI, Sciences Po), le Centre d’étude des mondes russe, caucasien et centre-européen (CERCEC, EHESS), l’Institut d’histoire russe de l’Académie des sciences de Russie (IRI RAN, Moscou), l’Académie de l’économie et de la fonction publique de Russie (RANHiGS, Moscou), le Centre de recherches pluridisciplinaires multilingues (CRPM, Université Paris Ouest Nanterre), l’Institut des sciences sociales du politique (ISP, Université Paris Ouest Nanterre) et la Fondation Maison des sciences de l’homme (FMSH, Paris).

Comité scientifique

Carine Clément (Institut Smolny, St-Pétersbourg), Françoise Daucé (Université Blaise Pascal Clermont-Ferrand/CERCEC), Myriam Désert (Université Paris IV/CERCEC), Michel Dobry (Université Paris 1/CESSP), Boris Doubine (Levada-Centre), Gilles Favarel-Garrigues (CERI), Graeme Gill (Université de Sydney), Anne Le Huérou (Université Paris Ouest Nanterre/CRPM/CERCEC), Marie-Hélène Mandrillon (CERCEC, Paris), Rudolf Pikhoia (RANHiGS, Moscou), Jean-Robert Raviot (Université Paris Ouest Nanterre/CRPM), Amandine Regamey (Université Paris I/CERCEC), Kathy Rousselet (CERI), Carole Sigman (CEFR, Moscou/ISP), Serguei Zhuravlev (IRI RAN, Moscou).

Comité d’organisation

Françoise Daucé, Gilles Favarel-Garrigues, Anne Le Huérou, Amandine Regamey, Kathy Rousselet, Carole Sigman.

Lieux

  • CERI - 56 rue Jacob
    Paris, France (75006)

Dates

  • vendredi 15 mars 2013

Mots-clés

  • crise, Russie, parlement, Président Eltsine

Contacts

  • Amandine Regamey
    courriel : amandine [dot] regamey [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Amandine Regamey
    courriel : amandine [dot] regamey [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Un octobre oublié ? La Russie en 1993 », Appel à contribution, Calenda, Publié le vendredi 08 février 2013, http://calenda.org/238173