AccueilAvec l'autre : formes et limites de l'empathie

Avec l'autre : formes et limites de l'empathie

With the other: the forms and limits of empathy

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Publié le vendredi 08 février 2013 par Loïc Le Pape

Résumé

C’est à partir d’une perspective résolument interdisciplinaire et multi-située que ce colloque souhaite interroger différentes formes de la relation empathique. Celles-ci permettront tout autant d’explorer les possibilités que de tracer les limites de ce mode d’accès à l’autre (sujet ou objet, humain ou non-humain) via une compréhension sensible de son être au monde ; dans chacun des cas se posera dès lors la question de l’empreinte laissée par l’autre sur soi, des façons dont elle nous affecte et de ce qu’elle produit. Non seulement fondatrice de la notion d’Einfühlung / empathie en philosophie esthétique, cette question d’un sens de l’autre – entendue depuis les registres du sensible jusqu’à ceux de la signification – s’avère également tout à fait centrale pour décrire les rapports à l’enquête qu’entretiennent nombre de chercheurs en sciences humaines et sociales.

Annonce

Colloque interdisciplinaire dans le cadre de la Biennale Internationale Design Saint-Etienne 2013, 28-29 mars (Centre Max Weber / Cité du design)

I. Argument scientifique

La Biennale Internationale Design Saint-Etienne 2013 a choisi de placer la question de l’empathie au cœur d’une manifestation qui entend interroger l’expérience de l’autre, sans pour autant réduire sa définition ontologique à la seule catégorie de sujet. Sous-entendue dans les acceptions les plus courantes de l’empathie, une telle réduction inscrit le plus souvent ce concept dans le registre psychologique du ressentir et de la communication – pour ne pas dire de la communion – affective avec autrui ; autrui étant alors nécessairement un autre sujet comme moi, au sens d’une perception de cette ressemblance fondamentale dont parle Paul Ricœur lorsqu’il interroge l’analogie dans le lien intersubjectif (Ricœur, 1986).

Or, on peut tout à fait avancer que l’étude d’un tel lien n’épuise pas la question de l’empathie. Comprendre l’autre avec soi, au sens étymologique où cet autre participerait de soi (e.g. Merleau-Ponty, 1945), renvoie en effet tout autant aux interactions sensibles avec la matière, autrement dit à cette Einfühlung dont les artisans et les artistes peuvent faire figure d’experts, qu’aux phénomènes intersubjectifs permettant d’établir la communication entre les hommes, voire à d’autres types de rapports qui, par-delà les catégories de sujet et d’objet, composent tout un ensemble de formes d’intercompréhension avec des entités non-humaines, vivantes ou bien encore virtuelles. Quelles qu’en soient les modalités catégorielles (sujet, objet et au-delà), si une telle compréhension sensible de l’autre par soi constitue bien une condition de possibilité des processus d’interaction, alors les formes et les limites de l’empathie, à la définition ainsi élargie, ne désignent rien de moins qu’un enjeu fondamental pour les sciences humaines et sociales (SHS). Cet enjeu d’une intelligence de l’autre – pratique, morale, esthétique ou théorique – structurera de ce fait l’ensemble des questions que nous proposerons d’aborder au cours de nos deux journées de colloque, les 28 et 29 mars 2013.

Les conférences, suivies de débats, auront lieu à la Cité du design, où seront réunis un plateau interdisciplinaire de chercheurs en SHS et un public désireux de donner un prolongement scientifique à la thématique générale de la Biennale. L’idée de « science publique » dirigera en ce sens les exposés, non pas dans l’optique d’une soi-disant vulgarisation des connaissances spécialisées, mais plutôt dans la direction d’un véritable partage des savoirs. Si un tel partage suppose un certain travail de « traduction » de la part du spécialiste, qui ne peut se contenter de s’exprimer dans le confort de sa langue vernaculaire, il faut toutefois rappeler, avec Karl Popper, que le scientifique – quel qu’il soit – n’a jamais accompli que la moitié de son travail tant qu’il n’a pas rendu ses idées intelligibles pour le plus grand nombre.

Déclinées en quatre sessions de travail incluant de nombreux échanges avec le public, les conférences proposeront ainsi d’envisager différentes formes de la relation empathique. Celles-ci permettront tout autant d’explorer les possibilités que de tracer les limites de ce mode d’accès à l’autre via une compréhension sensible de son être au monde ; dans chacun des cas se posera dès lors la question de l’empreinte laissée par l’autre sur soi, des façons dont elle nous affecte et de ce qu’elle produit. Non seulement fondatrice de la notion d’Einfühlung/empathie en philosophie esthétique, cette question d’un sens de l’autre – entendue depuis les registres du sensible jusqu’à ceux de la signification – s’avère également tout à fait centrale pour décrire la relation à l’enquête qu’entretiennent nombre de chercheurs en sciences sociales. Ce que montrent avec d’autant plus de force ceux qui, par-delà le texte écrit, se saisissent de l’image – photographique ou bien encore filmique – pour restituer quelque chose du sens des mondes qu’ils ont rencontrés (session 1). Ce premier moment de réflexion débouchera ainsi sur une interrogation des formes de l’intersubjectivité empathique (session 2), ô combien déterminantes pour qui veut saisir les constellations de motifs qu’engagent les acteurs dans la formation de même que dans les ruptures du lien social. Ouvrir le registre de l’intersubjectivité nous amènera dès lors à envisager les conditions de son débordement par un questionnement des relations humains/non-humains (session 3) ; questionnement que l’on peut notamment situer au cœur des enjeux écologiques, ainsi qu’au centre des nouvelles formes qu’est amenée à prendre la disposition empathique lorsqu’elle est poussée aux limites des mondes virtuels et d’une quotidienneté qui semble de plus en plus brouiller les catégories classiques du sujet et de l’objet (session 4). Seraient-elles par là même devenues, ainsi que l’a récemment suggéré Bruno Latour (2012), insuffisantes pour penser notre monde commun ?

Réagir à ces questions consistera bien moins à y répondre qu’à désigner les espaces de l’enquête qu’il convient de mener pour instruire ces catégories fondamentales de nos existences – le sujet, l’objet et au-delà – que la disposition empathique peut relier entre elles. Ainsi convoquerons-nous tout à la fois réflexions théoriques et expériences pratiques dans un continuel go-between entre terrain et travail de conceptualisation qui, tout au moins pour ce qui concerne les SHS, ne s’enracine jamais que dans ces épreuves du monde faites avec l’autre, conçu dans toute la variété de ses formes. C’est donc bel et bien sous la logique de l’enquête, entendue par John Dewey (2006 [1938]) comme une continuelle co-construction des savoirs à partir de la définition commune de situations de problème, que nous entendons placer ces deux journées de colloque sur le thème générique des formes et des limites de l’empathie.

II. Programme

Jeudi 28 mars

Accueil des participants, 9h30

« Avec l’autre : formes et limites de l’empathie » : Introduction au colloque par Jérôme Beauchez, 10h15

Session 1, 10h30 – 12h00 : « Images du terrain : engagement de l’autre et distance à soi »

Modérateur : Jérôme Beauchez (sociologue, Centre Max Weber)

1. « Le "terrain" comme état d’observance », Christian Lallier, anthropologue et cinéaste (Laboratoire d’Anthropologie Urbaine – IIAC, IFE-ENSL)

Nous examinerons l’état d’empathie dans l’enquête de terrain comme expérience d’altérité : autrement dit, en tant qu’il permet de construire et de maintenir une distance à soi afin d’éprouver l’engagement de l’autre dans la situation observée. C’est en cela que le « terrain » devient un état d’observance : parce qu’il se fonde à la fois sur l’observation des règles de vie de l’autre et sur une distance à soi-même. Il s’agira donc tout d’abord de se déprendre de cette croyance naïve visant à « se mettre à la place d’autrui ». Partant de là, nous montrerons qu’une telle expérience de l’altérité s’éprouve tout particulièrement par la pratique de l’anthropologie filmée ; notamment en raison de l’intrication des relations entre filmant-filmé que suppose cette démarche, appuyée dans ce cas sur les recherches filmiques de l’auteur.

2. « Dialogue marginal des volontés de forme », Ralf Marsault, anthropologue, photographe et plasticien (Phanie, Centre de l’Ethnologie et de l’Image – www.ralfmarsault.fr)

Nous chercherons ici à restituer la dynamique et l’esthétique d’un échange entre un anthropologue plasticien-photographe et la culture propre à son terrain de recherche : les Wagenburgen, campements alternatifs installés depuis une trentaine d’années sur des terrains vagues à Berlin. Initié, à la fin des années 1980, par un travail d’analyse formelle des productions de masques de l’identité chez différents personnages ou groupes marginaux dans la société occidentale contemporaine (cf. l’ouvrage photographique Fin de siècle), cette démarche s’est caractérisée par une expérience d’empathie singulière qui, entre osmoses et ruptures inévitables, se construit de part et d’autre dans cette performativité de l’échange que nous avons constituée en outil de connaissance des formes et des épreuves de la marginalité.

3. Débat avec la salle

Pause déjeuner, 12h00– 13h30

Session 2, 13h30 – 15h00 : « L’intersubjectivité empathique : soi-même comme un autre »

Modératrice : Pascale Pichon (sociologue, Centre Max Weber)

1. « Le statut du "parolier" dans la proximité confuse des semblables », Nasser Tafferant, sociologue (Université de Lausanne)

L’enquête sociologique dans les milieux populaires a produit des savoirs riches sur ce qui caractérise le cadre locutoire impliquant chercheurs et enquêtés. Il en va ainsi, du côté du chercheur, du souci de favoriser une relation d’équilibre encline à légitimer son approche compréhensive et à neutraliser tout effet d’imposition sociale et symbolique. Ces opérations de légitimation, les chercheurs eux-mêmes issus des milieux populaires se les appliquent-ils de façon similaire? Quid de ces approches d’un « terrain connu » pour y avoir passé une partie de sa vie, pour y avoir conservé des liens forts ? Comment la conversion des regards et, solidairement, la transmission de la parole s’opèrent-elles entre des proches qui se cherchent dans le cadre de l’étude ? C’est sur cette proximité confuse des semblables, non sans effet dans le travail d’enquête, que portera cette intervention.

2. « Vertus érotiques », Patrick Pharo, sociologue (CERSES, CNRS/Université Paris Descartes)

Les vertus érotiques sont des vertus altruistes qui intègrent le plaisir d’autrui dans la recherche du bien de la première personne. L’exposé portera en particulier sur le travail sexuel rémunéré qui est souvent présenté comme un modèle de soumission indécente, mais qui apparaît au contraire comme un modèle de vertus érotiques, valable pour les femmes comme pour les hommes. L’altruisme et le soin requis par cette activité, pour des raisons strictement commerciales, supposent en particulier des capacités d’empathie, d’attention, voire de tendresse. Cela permet de mieux comprendre la fascination ambiguë suscitée aujourd’hui par la prostitution, dans un contexte social qui valorise la volupté et le soin érotique réciproque au sein de couples à durée déterminée.

3. Débat avec la salle

Pause, 30 minutes

Session 3, 15h30 – 17h00 : « De moi à l’autre, et retour : humains, non-humains »

Modératrice : Marie-Haude Caraës (politologue, directrice de la recherche à la Cité du design)

1. « L’empathie interspécifique : de l’interdit scientifique à la proposition d’identité », Jérôme Michalon, sociologue (Centre Max Weber, CNRS/Université de Saint-Etienne)

Il sera question dans cette intervention d’anthropomorphisme, entendu comme un phénomène d’attribution mentale de qualités humaines à des non-humains. Plus précisément, nous nous intéresserons à l’histoire de son rejet par les sciences du comportement et la psychologie animale depuis le XIXe siècle ; ce afin de rendre compte du récent retour en grâce de la notion dans ce même champ scientifique qui s’était initialement constitué à partir de son exclusion. Tandis que nous expliquerons les raisons de cette réintroduction, et les problèmes qu’elle pose, nous aborderons l’anthropomorphisme comme une forme d’empathie entre humains et animaux, d’abord frappée d’indignité et d’irrationalité, puis réinvestie positivement en tant que proposition d’identité faite aux animaux et aux humains.

2. « Je me mets à la place des bêtes », Jocelyne Porcher, sociologue (INRA, UMR Innovation)

L’empathie est une disposition affective commune à de très nombreux éleveurs. Travailler avec les animaux engage en effet à des relations intersubjectives au sein desquelles l’affectivité joue un rôle majeur. De façon plus inattendue, l’empathie envers les animaux est également très présente chez les travailleurs d’abattoirs (transporteurs et manipulateurs), notamment chez ceux qui travaillent avec des bovins. Se mettre à la place des bêtes est posé comme un prérequis du « bon boulot ». Mais quel sens peut avoir cette assertion quand le but du travail est de conduire les animaux à la mort ? Quelles conséquences morales cette empathie a-t-elle pour des éleveurs confrontés, faute d’alternatives, à l’obligation de conduire leurs animaux dans les abattoirs industriels ?

3. Débat avec la salle

Vendredi 29 mars

Accueil des participants, 09h30

Session 4, 10h15-12h15 : « Du sujet à l’objet : comment l’un participe de l’autre »

Modérateur : Michel Rautenberg (anthropologue, Centre Max Weber)

1. « L’empathie et la connaissance d’autrui », Gérard Jorland, philosophe (Centre de Recherches Historiques, CNRS/EHESS)

L’empathie est généralement considérée comme le mode d’accès immédiat à autrui, que ce soit à ses émotions pour les uns ou à son for intérieur pour les autres. À ses émotions par la perception et le partage de ce qu’il ressent, à son for intérieur par la simulation de ce qu’il peut vivre lorsqu’on se met à sa place. Je voudrais montrer que l’empathie n’est nullement requise dans le premier cas et que le hiatus qui nous sépare d’autrui n’est comblé que par analogie dans le second. Par conséquent, là l’empathie est redondante, ici elle ne conclut que par pétition de principe. Et pourtant, l’empathie est bien la faculté de l’intersubjectivité, qui permet d’échapper au solipsisme et d’accéder à l’objectivité autrement que par la garantie divine.

2. « Ce que l’objet fait à l’empathie: des émotions en partage », Véronique Dassié, ethnologue (LAHIC, CNRS/EHESS)

Nous aborderons ici la question des « objets d’affection » et des phénomènes d’empathie qu’ils peuvent produire dans le cours d’une enquête constituée par diverses rencontres entre enquêteur et enquêtés autour d’objets que ces derniers ont investi d’une valeur affective particulière. Pour ce faire, nous présenterons deux types d’objets : les uns domestiques, les autres patrimoniaux. Ainsi évoquerons-nous dans un premier temps l’entrée en relation avec autrui, telle qu’elle se met en place au travers d’une médiation par l’ « objet d’affection ». Nous aborderons ensuite les différentes façons dont cette médiation par l’objet construit la relation d’enquête au moyen d’une véritable appréhension sensible du monde de l’autre. Tandis qu’elle passe par l’objet, nous verrons enfin que cette appréhension partagée se heurte également aux limites de la mobilisation affective de soi par l’autre.

3. Débat conclusif avec la salle : retour sur la session de la matinée, ainsi que sur l’ensemble des interventions

III. Informations et contacts

Lieux

  • Cité du design - 3 rue Javelin Pagnon
    Saint-Étienne, France (42)

Dates

  • jeudi 28 mars 2013
  • vendredi 29 mars 2013

Mots-clés

  • empathie, SHS, expériences de l'autre, logiques de l'enquête

Contacts

  • Jérôme Beauchez
    courriel : jerome [dot] beauchez [at] ish-lyon [dot] cnrs [dot] fr
  • Lionel De Oliveira
    courriel : lioneldeoliveira [at] citedudesign [dot] com

URLS de référence

Source de l'information

  • Jérôme Beauchez
    courriel : jerome [dot] beauchez [at] ish-lyon [dot] cnrs [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Avec l'autre : formes et limites de l'empathie », Colloque, Calenda, Publié le vendredi 08 février 2013, http://calenda.org/238204