AccueilLe même et l'autre : la construction des identités à la marge en France et en Allemagne

Le même et l'autre : la construction des identités à la marge en France et en Allemagne

The same and the other: the construction of identities on the margins of society in France and Germany

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Publié le lundi 11 février 2013 par Loïc Le Pape

Résumé

La définition de soi ne va pas sans la mise en relation avec l’autre. Dans cette perspective, l’identité n’est pas uniquement héritée, acquise à la naissance ou selon la place occupée par l’individu dans une société donnée, mais évolue au rythme des changements des identités collectives, du regard d’autrui sur soi, et de la manière dont les individus s’approprient ces nouvelles configurations. Partant de l’hypothèse selon laquelle le soi se constitue en référence à autrui d’une part, et que l’individu peut s’identifier à un « groupe de référence », qui peut ne pas être son « groupe d’appartenance » (Merton, 1957) d’autre part, la question de la frontière intergroupe et donc de la marge est soulevée. Or, s’intéresser aux identités marginales, c’est s’intéresser à la manière dont les institutions imposent certaines identités dominantes, mais aussi faire porter l’attention sur la manière dont les individus et les groupes dominés se les approprient, les critiquent ou les transforment.

Annonce

Argumentaire

Partant du constat que les identités « à la marge » sont devenues un sujet central dans un grand nombre de recherches ces dernières années, nous avons souhaité questionner d’une part le concept « d’identité », et d’autre part la manière dont les identités marginales se construisent, collectivement et/ou individuellement.

Si questionner le concept d’identité nous paraît fondamental, c’est parce que ce dernier a été et est toujours très critiqué. Il serait un mot valise, un « foyer virtuel auquel il nous est indispensable de nous référer pour expliquer un certain nombre de choses, sans qu’il ait jamais d’existence réelle »1. Si pour Lévi-Strauss, l’identité n’est qu’un concept « purement théorique », il a aussi été remis en question par Brubaker et Cooper2. Ces derniers critiquent la notion d’identité car elle renvoie à des sens différents, à des concepts tels que l’identification d’un individu à un groupe, l’identification d’un individu par autrui, la représentation de soi, ou encore le sentiment d’appartenance. En somme, le concept d’identité semble renvoyer à une définition qui serait soit trop large, soit trop restrictive, soit trop ambiguë pour être opératoire. Mais ce sont précisément cette diversité et cette complexité qui représentent, selon nous, toute la force et l’intérêt de la conception interactionniste de l’identité, que nous souhaitons privilégier ici.

La définition de soi ne va pas sans la mise en relation avec l’Autre. Dans cette perspective, l’identité n’est pas uniquement héritée, acquise à la naissance ou selon la place occupée par l’individu dans une société donnée, mais évolue au rythme des changements des identités collectives, du regard d’autrui sur soi, et de la manière dont les individus s’approprient ces nouvelles configurations. Si pour Mead, le soi se constitue en référence aux « autrui généralisés », c’est-à-dire « en endossant le point de vue généralisé de tout groupe auquel il appartient »3 , pour Merton, en revanche, il peut s’identifier à un « groupe de référence », qui peut ne pas être son « groupe d’appartenance »4. A partir du moment où différents groupes sont définis, la question de la frontière intergroupe et donc de la marge est soulevée. Pour Barth, c’est cette frontière même qui est constitutive de l’identité collective et individuelle5. C’est pourquoi s’intéresser aux identités marginales, c’est s’intéresser d’une part à la manière dont les institutions imposent certaines identités dominantes, mais aussi faire porter l’attention sur la manière dont les individus et les groupes dominés se les approprient, les critiquent ou les transforment.

La question du mode de définition des identités collectives est particulièrement prégnante dans le contexte franco-allemand où les Nations ont traditionnellement été définies sur des fondements différents6. Ainsi, la comparaison franco-allemande nous paraît-elle particulièrement pertinente pour répondre à l’interrogation du rapport entre « le Même et l’Autre ». Les comparaisons internationales portant sur la France et l’Allemagne, mais aussi les recherches portant sur l’un de ces deux pays seront donc particulièrement appréciées.

Si la dimension franco-allemande nous semble féconde, un autre aspect que nous souhaiterions privilégier dans ce colloque est la question du genre. En effet, les « Gender Studies » et particulièrement la théorie de l’intersectionnalité ont mis à jour l’importance d’analyser l’entrecroisement des catégories stigmatisées. Ainsi a-t-il été mis en évidence, aux Etats-Unis, que l’articulation de l’origine sociale, du genre, et de l’apparence physique devait être prise en compte dans l’étude des populations stigmatisées7.

Enfin, ce colloque entend favoriser l’interdisciplinarité. Les approches historiques, ainsi que les recherches en linguistique, en philosophie, en sociologie, en science politique, en droit ou encore en anthropologie permettront ainsi d’éclairer les conflits identitaires entre « le Même et l’Autre ».

Nous souhaitons susciter l’intérêt de jeunes chercheurs (doctorants ou post-doctorants et éventuellement masterants) en sciences humaines et sociales que la thématique de la relation entre « le Même et l’Autre » dans le domaine franco-allemand pourrait concerner.

Ce colloque s’organisera à partir de trois axes. Dans chacun d’entres-eux,  des interventions d’une vingtaine de minutes seront discutées.

« Le Nous et la marge »

Cet axe portera sur la dimension collective de la construction identitaire face à Autrui. Comment le « stigmate »8 peut-il être constitutif d’un « Nous » ? Les recherches portant sur les mobilisations collectives apparues pour défendre une catégorie discriminée, telles que celle de Ndiaye sur le CRAN9, sont bienvenues. De même seraient appréciées des propositions de contribution relatives à la constitution du groupe marginalisé à des fins de « reconnaissance »10 dans la sphère publique11. Dans cet axe, ce sont les questions d’engagement collectif des individus stigmatisés qui seront privilégiées. Par exemple, de nombreux groupes dominés en France et en Allemagne, comme les femmes, les personnes « transgenres », ou encore les personnes obèses, luttent ainsi collectivement pour obtenir une reconnaissance publique. Enfin, les communications relatives aux « politiques de reconnaissance » institutionnelles12, mais aussi les effets des médias, des pratiques administratives (que l’on pense à la police13, ou au système judicaire par exemple), ou encore des discours politiques ayant pour conséquence de définir, d’identifier l’Autre seront appréciées14.

«  Le Je et la marge »

Cet axe s’intéressera aux réponses individuelles que les personnes stigmatisées développent face à la catégorisation de marginalité qu’elles subissent.

L’individu à la marge est-il libéré des contingences des différents groupes, c’est-à-dire un « étranger » au sens de Simmel ?15 Ou est-il un « homme marginal »16 en souffrance car portant un stigmate ? Développe-t-il des « stratégies identitaires » dans ce cas, c’est-à-dire un « ensemble de manœuvres pour éviter la souffrance et apaiser ou réduire l’angoisse »17 ? S’engager dans une association visant à la reconnaissance du groupe stigmatisé, mettre en avant une autre facette de soi, développer une identité « réactive »18, cacher le stigmate sont autant de stratégies individuelles visant à réduire la tension inhérente à la « déviance »19.

« Méthodes de recherche sur la construction de l’identité des populations marginalisées »

Dans ce dernier moment, nous nous attacherons à mettre en lumière différents questionnements méthodologiques et épistémologiques, propres aux recherches portant sur les catégories marginalisées. Les recherches comparées sur les populations migrantes ont, par exemple, montré que le sens accordé aux termes d’ « immigré », et d’ « Ausländer »20 ou encore de « Mischling » et de « métis »21 diffèrent en France et en Allemagne, ce qui pose au chercheur la question des approches méthodologiques. Les difficultés de traduction s’entrecroisent avec la question des différences conceptuelles d’un pays à l’autre. Les termes de « surpoids » et d’ « obésité » n’ont par exemple pas la même signification sociale en France et en Allemagne22. D’un point de vue méthodologique, comment définir l’objet de recherche, la grille d’entretien, puis restituer les résultats sans reproduire les catégories stigmatisées, voire influencer le degré de stigmatisation23 ? Comment effectuer une recherche comparative sur le stigmate si celui-ci paraît- être le produit de son temps et de son cadre spatial ? En somme, comment « traduire » le rapport « Nous – Je » d’une société à l’autre ? Se pose aussi au chercheur la question de la réflexivité au cours du processus d’enquête et du traitement des données.

Modalités de soumission

  • Langues de la proposition : Allemand ou Français

Les langues de travail seront le français et l’allemand. Chacun s’exprimera dans sa langue de prédilection, mais devra être en mesure de bien comprendre l’autre langue.

  • Coordonnées exactes du contributeur : Nom – Prénom / Etablissement d’affiliation / Statut / Adresse électronique
  • Résumé de la proposition de 2000 à 4000 signes (espaces compris) à envoyer à l’adresse suivante : lememeetlautre2013@gmail.com

Calendrier

  • Date limite de réception des résumés : le 22 mars 2013

  • Réponse du comité de sélection aux candidats : début avril 2013
  • Date limite de réception des communications définitives retenues (20 000 signes espaces compris) : le 1er juin 2013

Comité d’organisation et scientifique

  • Solenn CAROF (IIAC-EHESS)
  • Aline HARTEMANN (CEMS-EHESS / Centre Marc Bloch, Berlin)
  • Anne UNTERREINER (ERIS (CMH) – EHESS)

Lieu : EHESS, 105 bd Raspail, 75006 Paris, Amphithéâtre François Furet (le 20 juin), Salle 8 (le 21 juin)

Notes

  • 1 Claude Lévi-Strauss, L’identité: Séminaire interdisciplinaire dirigé par Claude Lévi-Strauss professeur au Collège de France (1974-1975), 1977, 1ère éd., Paris, PUF, 2007, p. 332.
  • 2 Rogers Brubaker et Frederick Cooper, « Beyond « Identity » », Theory and Society, 2000, vol. 29, no 1, pp. 1-47.
  • 3 George Herbert Mead, L’esprit, le soi et la société, 1934, 1ère éd., Paris, PUF, coll. « Le lien social », 2006, p. 210.
  • 4 C’est par ce phénomène de « socialisation anticipatrice » que Merton explique les phénomènes de mobilité sociale. Robert K. Merton, Eléments de théorie et de méthode sociologique, 1957, 1ère éd., Paris, Armand Colin, 1997.
  • 5 Fredrik Barth, Ethnic Groups and Boundaries: The Social Organization of Culture Difference, Londres, George Allen & Unwin, 1969.
  • 6 Rogers Brubaker, Citoyenneté et nationalité en France et en Allemagne, 1992, 1ère éd., Paris, Belin, 1997 ; Louis Dumont, Homo aequalis II: L’idéologie allemande, France-Allemagne et retour, Paris, Gallimard, 1991 ; Dominique Schnapper, La communauté des citoyens: Sur l’idée moderne de nation, Paris, Editions Gallimard, 2003, Anne-Marie THIESSE, La création des identités nationales, Europe, XVIII-XXè siècle, Paris, Le Seuil, 2001.
  • 7 Kimberly Crenshaw, « Mapping the Margins: Intersectionality, Identity Politics, and Violence against Women of Color », Stanford Law Review, 1991, vol. 43, no 6, pp. 1241-1299.
  • 8 Erving Goffman, Stigmate: les usages sociaux du handicap, Paris, Les Editions de minuit, 1963.
  • 9 Pap Ndiaye, La condition noire: Essai sur une minorité française, Paris, Gallimard, coll. « Folio Actuel », 2009.
  • 10 Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance, 1992, 1ère éd., Paris, Le Cerf, 2000.
  • 11 Audrey Célestine, « La « voix » institutionnalisée: Approche comparée de la mobilisation de migrants-citoyens en France et aux Etats-Unis », Raisons politiques, 2008, vol. 29, no 1, pp. 119-131.
  • 12 Johann Michel, Gouverner les mémoires: Les Politiques mémorielles en France, Paris, PUF, 2010.
  • 13 Jérémie GAUTHIER, « Des corps étrangers dans la police ? Les policiers minoritaires à Paris et à Berlin », Sociologie du travail, n°53, 2011, pp. 460-477.
  • 14 Voir les travaux de doctorat en cours de Carmen DIOP sur « Les femmes noires diplômées et leur insertion dans la fonction publique en France », Thèse en cours à l’Université Paris Descartes.
  • 15 Georg Simmel, Sociologie: Etudes sur les formes de la socialisation, 1908, 1ère éd., Paris, PUF, coll. « Sociologies », 1999.
  • 16 Everett V. Stonequist, The Marginal Man: A study in personality and culture conflict, 1937, 1ère éd., New York, Russell and Russell INC, 1965.
  • 17 Hanna Malewska-Peyre, « Le processus de dévalorisation de l’identité et les stratégies identitaires », inStratégies identitaires, Paris, PUF,  « Psychologie d’aujourd’hui », 1990, p. 123.
  • 18 Alejandro Portes et Ruben G. Rumbaut, Legacies: The Story of the Immigrant Second Generation, Berkeley et New York, University of California Press et Russell Sage Foundation, 2001.
  • 19 Howard S. Becker, Outsiders: Etudes de sociologie de la déviance, 1963, 1ère éd., Paris, Métailié, 1985.
  • 20 Ingrid Tucci, Les descendants d’immigrés en France et en Allemagne: Des destins contrastés, Participation au marché du travail, formes d’appartenance et modes de mise à distance sociale, EHESS / Université Humbold, Paris / Berlin, 2008.
  • 21 Anne Unterreiner, Liens sociaux et construction identitaire des enfants de couples mixtes: Une étude comparée en France, en Allemagne et au Royaume-Uni, Doctorat, EHESS, Paris, 2012.
  • 22 Solenn Carof, Une approche comparative de la corpulence féminine en France, en Allemagne et en Angleterre: L’exemple de la catégorie médicale de surpoids, Doctorat, EHESS, Paris, en cours.
  • 23 Sarah Mazouz, « Les mots pour le dire: La qualification raciale, du terrain à l’écriture », in Alban Bensa et Didier Fassin (éds.), Les politiques de l’enquête, Paris, La Découverte, 2008, pp. 81-98.

Lieux

  • EHESS, amphithéâtre François Furet (le 20 juin), Salle 8 (le 21 juin) - 105 boulevard Raspail
    Paris, France (75006)

Dates

  • vendredi 22 mars 2013

Mots-clés

  • France, Allemagne, identités, déviance, stigmatisations

Contacts

  • Solenn Carof
    courriel : solenncarof [at] yahoo [dot] fr

Source de l'information

  • Solenn Carof
    courriel : solenncarof [at] yahoo [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Le même et l'autre : la construction des identités à la marge en France et en Allemagne », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 11 février 2013, http://calenda.org/238310