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Explorer le temps au Liban et au Proche-Orient

Exploring time in the Lebanon and the Near East

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Publié le mercredi 20 février 2013 par Elsa Zotian

Résumé

On assiste depuis deux décennies à un regain d’intérêt des sciences sociales pour la question du temps et des temporalités. Le monde arabe et musulman n’a toutefois suscité que peu de réflexions en ce sens. Pourtant, l’historiographie sur le temps, qui puise essentiellement dans l’expérience occidentale (centralité du christianisme, de la culture marchande du Moyen Âge puis de la révolution industrielle…), doit sans doute être révisée et ajustée à la réalité du terrain proche-oriental. L’objet de ce colloque est d’explorer la question du temps, dans ses dimensions concrètes et abstraites, au Liban et au Proche-Orient, afin d’en restituer les spécificités et de mettre au jour les mécanismes sociaux, les déterminants qui ont fait évoluer, sur le long terme, cette notion complexe dans la région. 

Annonce

Le colloque est co-organisé par l’Université de Balamand (Liban), l’équipe EMAM du laboratoire CITERES (Université François Rabelais de Tours) et par l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo) de Beyrouth

Il se tiendra à l'Université de Balamand (Liban) du 14 au 16 novembre 2013.

Argumentaire

Le temps, les différentes façons de le compter et de le concevoir, constituent des marqueurs culturels et sociaux fondamentaux. Cette diversité s’exprime notamment dans la profusion des calendriers, qui puisent leur origine dans les débuts de la civilisation puis dans les grandes religions. Après la fin des grands paradigmes explicatifs qui avaient dominé les sciences sociales jusqu’aux années 1980, on assiste depuis deux décennies à un regain d’intérêt pour la question du temps et des temporalités. Le temps n’est plus considéré désormais comme une forme innée d’expérience, un invariant, mais comme un phénomène historiquement et socialement construit, dont la maîtrise, malgré un apprentissage séculaire, n’est jamais totalement acquise. Cela confirme, s’il en était besoin, l’existence d’une pluralité de temps et de perceptions du temps, puisque chaque société a une trajectoire historique propre et construit ses normes, ses mesures et sa propre conception de la maîtrise du temps. Le temps a ainsi un caractère structurant et normatif central dans l’organisation des activités humaines.

Ces démarches novatrices autour de la question du temps n’ont cependant pas, ou peu, été mobilisées jusqu’alors sur les terrains non occidentaux, et le monde arabe ne s’est que très peu investi dans ces réflexions. Les travaux récemment amorcés autour de cette question sur la région (voir le numéro en ligne de la revue Temporalités  intitulé « Fragments temporels du monde arabe ») ont révélé que l’historiographie sur le temps, qui puise essentiellement dans l’expérience occidentale, devait être révisée et ajustée à la réalité du terrain proche-oriental. La révolution industrielle, par exemple, qui constitue pour l’Europe un moment crucial dans la promotion d’un temps moderne et l’acquisition d’une discipline temporelle par les individus, n’a qu’à peine, et tardivement, effleuré les sociétés arabes. On peut donc faire l’hypothèse que ce sont d’autres mécanismes sociaux, d’autres déterminants qui ont fait évoluer la notion de temps dans la région. Aujourd’hui cependant, celle-ci est engagée, comme toutes les autres parties du monde, dans le processus d’accélération qui caractérise la socété post-industrielle et qui implique une révision profonde de la notion de temps.

Le Liban apparaît comme un terrain particulièrement fertile pour interroger les spécificités temporelles de la région et son adaptation aux changements actuels en raison de la profondeur de son histoire, de sa diversité religieuse, de la multiplicité des temps religieux et liturgiques qui lui sont liés, du caractère précoce de son processus de modernisation et de ses talents d’inter-culturalité. Dans ce colloque, la question du temps et des temporalités sera abordée dans une perspective transdisciplinaire et diachronique, autour de cinq axes thématiques :

Le temps religieux

Dans toutes les civilisations, ce sont les clercs qui se sont les premiers attachés à gérer et mesurer le temps. Les religions sont au fondement de la plupart des calendriers qui gèrent non seulement la vie religieuse, mais bien souvent aussi la vie sociale des individus et des groupes. Le calendrier solaire julien, issu d’une réforme du calendrier romain promue par Jules César en 46 avant JC., a permis une première unification temporelle sur le pourtour de la Méditerranée. Une partie de cet espace a été conquise au VIIe siècle par l’Islam, qui introduit un nouveau calendrier basé sur des fondements différents, à savoir le calendrier lunaire. À ces deux computs dominants s’ajoutent également les calendriers des autres communautés religieuses et ethniques de la région ; à partir du XVIe siècle le calendrier grégorien devient de plus en plus hégémonique et gagne un caractère civil.

Les manuscrits et les archives des institutions religieuses au Liban constituent une source précieuse pour étudier les différents aspects de l’organisation du temps, tant dans la dimension liturgique ou rituelle que dans la dimension sociale et historique. Cette profusion de calendriers donne-t-elle lieu à des conflits ou à des compromis ? Quels types de pratiques sont gérés par telle ou telle référence calendaire ? Que révèlent les différents systèmes de datation sur l’identité des rédacteurs, et sur leur posture par rapport au passé et à l’avenir ? 

Temps et littérature

Au Liban, comme dans l’ensemble du monde arabe contemporain, l’appropriation du roman comme forme de narration est venue se superposer ou se substituer à d’autres formes de narrations du temps (notamment les chroniques) et a ainsi contribué à la production de nouvelles temporalités, inscrites dans la modernité. La littérature constitue une source importante pour saisir les conceptions du temps et leur évolution. En produisant des avant-gardes, la littérature permet de mesurer les écarts entre créativité/invention et réception par le public.

Son histoire est elle-même rythmée par une succession de générations littéraires, qui sont souvent simultanément des générations politiques. Comment celles-ci façonnent-elles « l’esprit du temps », ses valeurs et son esthétique ? En quoi la littérature, et notamment la littérature jeunesse, permet-elle de forger de nouvelles générations, de nouvelles représentations de l’enfance ? En quoi la littérature féminine est-elle annonciatrice d’un discours nouveau dans la région, d’une remise en question des relations sociétales ? En quoi la langue des média a-t-elle été l’annonciatrice d’une nouveau rapport avec la langue arabe appelée à devenir une langue de communication ?

Par ailleurs, la littérature interroge bien souvent la question centrale de la mémoire. Quel écho renvoie-t-elle dans le cas libanais, et notamment en ce qui concerne les guerres civiles successives ? En quoi la littérature participe-t-elle à la recomposition des rapports au passé et à l’avenir, non pas seulement au Liban, mais dans tout le Proche-Orient ?

Temps et rythmes de la ville

 La ville est sans doute le lieu où peuvent se lire le plus aisément la pluralité et la complexité des temporalités. Elle est notamment la première touchée par le changement et les phénomènes de modernisation. Les rythmes urbains s’inscrivent également au cœur des inégalités sociales : ils sont très divers en fonction des appartenances sociales, professionnelles, culturelles, géographiques… ou en fonction des groupes d’âge ou de genre. Ils deviennent plus complexes encore avec les effets de la mondialisation et ceux d’une mutation généralisée vers une économie de services (variabilité de l’amplitude des ouvertures commerciales, accessibilité des services et administrations, thème de la ville ouverte 24h/24h…). Au Liban et au Proche-Orient, en l’absence d’enquêtes officielles, notamment des enquêtes emploi du temps, l’approche des temps de la ville est appelée à privilégier une saisie de l’individu et des groupes dans leurs actions quotidiennes, leur insertion corporelle dans l’espace, à travers des enquêtes et observations de terrain réalisées dans une sélection de paysages urbains habités. Quel est l’impact des fêtes, religieuses ou profanes, sur l’espace de la ville ? Repère-t-on des usages différenciés par genre des temporalités urbaines ? Quelle est, sur le long terme, l’évolution des rythmes commerciaux (du souq au mall), celle des rythmes du travail, désormais soumis à la précarisation et à l’introduction des nouvelles technologies ? Comment se construit la mémoire urbaine d’une ville comme Beyrouth, en constante transformation ? Comment se perd la mémoire d’une ville comme Tripoli avec la perte de notion de « al Harah » ?

Temps et rythmes de la société rurale

 Le monde rural est le lieu où la pluralité et la complexité des temporalités s’inscrit suivant un autre rythme. Pourtant l’homogénéité relative de la communauté d’un village vient s’inscrire dans la richesse complexe des régions rurales ayant des caractères spécifiques qui ont fait des unités d’expériences sociales très différenciées de l’expérience urbaine. Comment se traduisent alors les mêmes impacts cités ci-dessus dans le monde rural ? Est-ce que le temps a acquis un rythme nouveau qui fait perdre au monde rural ses spécificités sociétales au profit d’une urbanisation qui annonce alors une temporalité nouvelle ?

Les temps sociaux

 Les temporalités vécues ne naissent pas des seules mesures du temps imposées par les autorités religieuses et politiques. Elles émergent aussi des pratiques et des actions menées par les individus et les groupes, particulières dans chaque société. Ainsi, les diverses institutions sociales produisent leur propre rythme (la justice, l’école, la santé, l’armée, l’administration, l’entreprise privée…) et, en fonction des actions dans lesquelles ils sont engagés, les individus vivent simultanément ou successivement selon diverses temporalités. Quelles sont les spécificités de ces temps sociaux dans les contextes libanais et proche-oriental, déjà complexes en raison de leur pluralisme ethnique et communautaire ? Quelles ont été leurs évolutions au cours du processus historique de modernisation ? Plus les sociétés se complexifient et se segmentent en mondes plus ou moins hétérogènes, plus les temps sociaux se multiplient et se diversifient, obéissant chacun à des univers de sens et de valeurs différents. Quelles sont, aujourd’hui comme hier, les principales temporalités du quotidien, celles du travail ou du loisir, celles du politique, de la famille etc. ? Le contexte actuel de la post-modernité doit être ici particulièrement interrogé. Quel impact l’accélération liée à la mondialisation et à l’introduction des NTIC a-t-elle sur la gestion et les représentations du temps, sur les modalités du travail, sur celles de la circulation des hommes, et finalement sur la définition même des identités collectives et individuelles ? 

Modalités de soumission

Les propositions (un résumé d'une page) devront être envoyées aux deux adresses suivantes : 

pour le 15 mars 2013.

Les réponses aux propositions envoyées seront données le 31 mars 2013

La remise des articles sélectionnés (4000 mots) est attendue pour le 30 septembre 2013.

Le colloque se tiendra au Liban (Beyrouth et Université de Balamand) du 14 au 16 novembre 2013.

Comité scientifique

  • Sylvia Chiffoleau, CNRS, Institut français du Proche-Orient, Beyrouth
  • Elie Dannaoui, Université de Balamand, Liban-Nord
  • Anna Madoeuf, MCF, Université François Rabelais de Tours
  • Georges N. Nahas, professeur, vice-président de l’Université de Balamand, Liban-Nord (Président du comité scientifique)
  • Souad Slim, MCF, Université de Balamand, Liban-Nord

Lieux

  • Beyrouth, Liban
  • Tripoli, Liban

Dates

  • vendredi 15 mars 2013

Mots-clés

  • temps, temporalités, calendriers, rythmes, Liban, Proche-Orient

Contacts

  • Sylvia Chiffoleau
    courriel : sylvia [dot] chiffoleau [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Sylvia Chiffoleau
    courriel : sylvia [dot] chiffoleau [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Explorer le temps au Liban et au Proche-Orient », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 20 février 2013, http://calenda.org/239714