AccueilTravail indépendant, travail salarié : les frontières en question

Travail indépendant, travail salarié : les frontières en question

Freelance and salaried work - boundaries in question

*  *  *

Publié le jeudi 25 avril 2013 par Élodie Faath

Résumé

L’observation du développement du salariat en France au XIXe siècle montre une ligne floue de démarcation entre indépendance et salariat. Les passages d’un statut à l’autre étaient fréquents. Dans différentes activités, patrons et ouvriers partageaient des conditions de travail communes, nourrissaient une certaine proximité au sein des petites entreprises qui dominaient le paysage industriel. Ce n’est que suite au processus de concentration des structures industrielles que la démarcation entre indépendance et salariat s’est précisée. On a alors assisté à une régression continue de la part des patrons de l’industrie et du commerce et, corrélativement, à une extension continue du salariat tout au long des décennies jusqu’à aujourd’hui. Dans la formation sociale française, indépendance et salariat se sont ainsi imposés comme deux statuts bien distincts. 

Annonce

Argumentaire

L’observation du développement du salariat en France au XIXe siècle montre une ligne floue de démarcation entre indépendance et salariat. Les passages d’un statut à l’autre étaient fréquents. Dans différentes activités, patrons et ouvriers partageaient des conditions de travail communes, nourrissaient une certaine proximité au sein des petites entreprises qui dominaient le paysage industriel. Ce n’est que suite au processus de concentration des structures industrielles que la démarcation entre indépendance et salariat s’est précisée. On a alors assisté à une régression continue de la part des patrons de l’industrie et du commerce et, corrélativement, à une extension continue du salariat tout au long des décennies jusqu’à aujourd’hui. Dans la formation sociale française, indépendance et salariat se sont ainsi imposés comme deux statuts bien distincts. Actuellement environ 90% des actifs sont des salariés. Or, depuis les années 1990, la question se pose parfois : les évolutions récentes du travail et de l’emploi ne tendent-elles pas à mettre à nouveau en cause cette opposition binaire ? Ce questionnement sera au cœur de ce dossier de laNouvelle Revue du Travail qui se demandera aussi pourquoi la question revient sur le devant de la scène.

La porosité entre indépendance et salariat peut ainsi être saisie au travers des trajectoires professionnelles des individus qui semblent de moins en moins rectilignes. En outre, face à l’augmentation du chômage, les pouvoirs publics et parfois les entreprises incitent les chômeurs à « créer leur propre emploi » et développent à cette fin des dispositifs « hybrides » (tels que l’autoentrepreneuriat, les coopératives d’activités, le portage salarial, l’essaimage, etc.) dont le but affiché est de sécuriser les parcours de ceux qui veulent s’engager dans la voie de l’indépendance. Dans la mesure où ils rencontrent un écho, ces dispositifs participent de l’émergence de travailleurs « hybrides », qu’on peut situer dans un entre-deux. Ils ne sont ni salariés, ni indépendants, à l’image des intermittents du spectacle ou de ces salariés qui aux côtés de leur emploi principal peuvent développer une activité de consultant pour les salariés ou de salariés pour les indépendants. Ces dispositifs tendent ainsi à complexifier les parcours professionnels des travailleurs qui multiplient au cours de ceux-ci les statuts d’emploi, voire les cumulent, quand ils ne sont pas au chômage ou occupent un emploi précaire.

Si la porosité entre indépendance et salariat semble poindre sur le plan de l’emploi, elle mérite également d’être examinée sur le plan du travail. Ainsi, l’indépendance et les valeurs auxquelles ce statut est associé paraissent s’imposer au sein des entreprises au travers des injonctions à la responsabilisation et à l’autonomie, et ce au-delà des limites de la population cadre. Le management par objectifs devient prépondérant, chacun devenant dès lors responsable de ses résultats face à sa hiérarchie et face au client, la figure de ce dernier étant sans cesse convoquée comme vecteur de mobilisation des salariés. Les politiques de développement de la part variable dans les rémunérations s’inscrivent dans la même logique.

Les franchissements de frontière entre indépendance et salariat ou la multiactivité indépendante et salariée ne sont pas des faits nouveaux. Que l’on pense par exemple aux médecins qui se partagent entre une activité libérale « de ville » et une activité hospitalière ou encore les universitaires, notamment les juristes, mais aussi les gestionnaires et parfois les sociologues, qui tirent des ressources d’un travail d’indépendant à côté d’autres sources de revenus souvent issues d’un statut de fonctionnaire. Il convient donc de distinguer les activités mixtes et les activités de lisière. S’agissant de ces dernières, ce cloisonnement semble cependant de plus en plus poreux, qu’on l’aborde du point de vue du travail ou de l’emploi. Cependant, des travaux socio-historiques ou comparatifs (on pense à d’autres espaces nationaux dans lesquels le statut de salarié est peut-être moins valorisé qu’en France) tendraient certainement à relativiser cette affirmation et sont donc les bienvenus pour traiter de cette question.

A titre indicatif et de façon non-exhaustive, les questions pouvant être traitées dans ce numéro thématique s’articulent autour des thèmes suivants :

  • Approche historique

La frontière entre indépendance et salariat : Comment indépendance et salariat se sont-ils dissociés  dans notre pays (on pense par exemple aux travaux de R. Castel (1995) ou à ceux d’A. Dewerpe (1996) ?

  • Travail et emploi

Quelle est la nature exacte de la frontière qui sépare les deux statuts ? Est-il vérifiable qu’elle soit de plus en plus poreuse ? Que nous enseignent les évolutions statistiques sur les différentes durées ? Comment l’indépendance et les valeurs dont elle est porteuse (tels que la référence à le figure du client, l’injonction à l’autonomie et à la responsabilité) pénètrent-elles le salariat, et inversement ? Quelles divergences et quelles convergences entre indépendance et salariat ? Les différentes catégories de salariés et d’indépendants ont-ils un rapport au travail, à la hiérarchie, à l’avenir divergent ? Les situations intermédiaires entre les deux statuts (travailleurs en free lance, pigistes, consultants à faible renommée) ne tendent-elles pas à s’accroître ? La multiplication des statuts (autoentrepreneuriat, coopératives, portage salarial, intermittence, etc.) ne remet-elle pas en cause cette frontière ? Et par là même, ne fragilise-t-elle pas le salariat ? Ne s’agit-il pas de salariat déguisé ?

  • Trajectoires

Qu’est ce qui pousse à devenir salarié ou indépendant ? Qu’est-ce qui attire dans le salariat ou l’indépendance ? Comment et pourquoi devient-on travailleur indépendant ? Quel est le poids des hérédités sociales ? N’est ce pas un moyen d’échapper aux discriminations à l’œuvre sur le marché du travail ? De travailleur indépendant, comment et pourquoi devient-on salarié ? Qui sont ceux qui s’engagent dans une voie ou dans l’autre, ou bien encore dans ces statuts intermédiaires précédemment évoqués ? Comment expliquer certains revirements ou allers et retours (comme ces coiffeurs salariés pratiquant la coiffure à domicile) ? Comment s’articulent salariat, indépendance, chômage et précarité ? Trajectoires professionnelles et trajectoires personnelles et familiales ? Quel est l’effet du taux de chômage sur l’attractivité des deux statuts ?

  • « Identité pour soi » et « pour autrui » des salariés et des indépendants

Les statuts sociaux de l’indépendance et du salariat : De quelles manières sont actuellement perçus les statuts de salarié ou d’indépendant par eux-mêmes et par ceux qui ne partagent pas le même statut (regards croisés) ? Sont-ils valorisés ou dénigrés ? En fonction de quels critères ? Est-il exact que le salariat a le sentiment de bénéficier de protections significatives en contrepartie d’une dépendance ? Ces perceptions sont-elles différentes en fonction des variables sociales telles que le genre, l’âge, la place dans la stratification sociale, l’origine sociale, religieuse et ethnique, etc. ? Constate-t-on une transformation de ces représentations au cours du temps ? Que nous indiquent les enquêtes quantitatives sur ce plan ?

  • Approche juridique

Que disent les juristes (on pense par exemple aux travaux d’A. Supiot ou d’E. Serverin) et dans quel sens pèse la jurisprudence en matière de « requalification » des contrats de travail ?

  • Spécificités nationales

Dans quelle mesure les représentations et les identités des salariés et des indépendants sont-elles différentes en fonction des contextes nationaux ? Quels rôles jouent les pouvoirs publics dans la construction de ces représentations ?

Modalités de soumission

Les articles sont à adresser à la revue, avant le 1er décembre 2013,

à l’adresse suivante : nrtravail@gmail.com 

Les articles sont anonymisés et soumis à trois évaluations. Les recommandations aux auteurs pour la présentation et l’anonymisation des articles (entre 35 000 et 50 000 signes) doivent être consultées ici : http://nrt.revues.org/531.

Responsables scientifiques

Dossier coordonné par

  • Sophie Bernard
  • et Marnix Dressen

La Nouvelle Revue du Travail est une revue scientifique dont les auteurs, chercheurs ou praticiens, s’adressent au public académique et à celui des entreprises et des administrations publiques, à un moment où l’enseignement supérieur forme plus d’intervenants que de chercheurs. Le travail est pensé comme une notion transversale au carrefour des différents courants de la sociologie. La revue est ouverte à toutes les disciplines dès lors que les auteurs traitent du travail (au sens large). La nouvelle revue du travail s’intéresse au travail à l’échelle internationale ; elle encourage le bilinguisme en diffusant des articles publiés dans une des grandes langues internationales et en français. La revue est publiée deux fois par an, en accès libre et en texte intégral, sur http://nrt.revues.org

Comité de lecture de la revue

  • Norbert Alter, Université Paris IX-Dauphine
  • Marie Benedetto-Meyer, Orange Labs
  • Régine Bercot
  • Ali Boulayoune, Université de Nancy
  • Philippe Brunet, Université d’Evry
  • Sylvie Craipeau, Télécom Paris
  • Dominique Glaymann, Université Paris-Est Créteil
  • Anahita Grisoni, Université d’Avignon
  • Jean-Pascal Higelé, Université de Nancy
  • Mathieu Grégoire, CEE
  • Emmanuel Langlois, Université Bordeaux Segalen
  • Françoise Lozier, Université Paris IX
  • David Mélo, Universiré d’Orléans
  • Frederic Moatty, Centre d’Etudes de l’Emploi
  • Sylvie Monchatre, Université de Strasbourg
  • Laïla Salah-Edine, enseignante
  • Pascal Ughetto, Université Paris-Est Marne la Vallée

Lieux

  • Paris, France (75)

Dates

  • dimanche 01 décembre 2013

Mots-clés

  • salariat, salarié, travail, sociologie du travail, travail indépendant, contrat de travail

Contacts

  • Nicolas de Lavergne
    courriel : transatlantic [dot] dh [at] msh-paris [dot] fr

Source de l'information

  • Nicolas de Lavergne
    courriel : transatlantic [dot] dh [at] msh-paris [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Travail indépendant, travail salarié : les frontières en question », Appel à contribution, Calenda, Publié le jeudi 25 avril 2013, http://calenda.org/245899