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Les contradictions de l’« agriculture durable »

The contradictions of "sustainable agriculture"

Du productivisme à l’écologisation des pratiques agricoles

From productivism to the ecologisation of agricultural practices

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Publié le mercredi 19 juin 2013 par Luigia Parlati

Résumé

L’« écologisation des pratiques agricoles » relève d'un processus social où se combinent « savoir-faire » et techniques agro-environnementales, demandes sociales, injonctions politiques, reformulations de catégories (paysan/agriculteur/exploitant agricole…), etc., qui reléguerait au passé les effets négatifs du productivisme. L’objectif du numéro de Regards Sociologiques consiste donc à comprendre et à expliquer la manière dont les logiques qui participent à la construction de ce nouveau référentiel (ou norme-s ?) s’organisent. 

Annonce

Argumentaire

Appel à contributions (n° d’automne 2013)  Regards Sociologiques

Les contradictions de l’« agriculture durable ». Du productivisme à l’écologisation des pratiques agricoles. Dossier coordonné par : Guillaume Christen et Benoît Leroux

Se démarquant de l’exigence historique d’une modernisation agricole uniquement technique et productive sous-tendue par « le progrès », un nouveau discours tend à reconfigurer les « bonnes pratiques » des agriculteurs autour de l'objectif d'une « durabilité environnementale ». Ce discours se manifeste à travers l’émergence, outre de l’agriculture biologique, de modes de production ou d’approches censées mieux prendre en compte les dimensions écologiques, comme l’agriculture « intégrée », « paysanne », « raisonnée », « durable », « écologiquement intensive », etc. Plus largement, ces nouvelles formes d’agriculture aux origines variées s’inscrivent dans un processus d’« écologisation » qui induit un renouvellement des pratiques et, des enjeux de l’espace agricole comme des logiques qui fondent ce dernier.

 Ces logiques sont à la fois multiples et imbriquées. Les enjeux qu’appelle ce processus d'intégration de principes environnementaux dans les pratiques agricoles, confèrent dorénavant une importance à la durabilité des « supports écosystémiques » qui servent à la production agricole (sol, eau, faune, flore…). Cette transformation en cours entraîne une requalification des types de positions (pratiques, mentales et théoriques) qui structurent historiquement l’espace socio-professionnel agricole. Ainsi, dans un contexte marqué par des logiques économiques productivistes et consuméristes, l’orientation vers une « production agricole à plus haute valeur environnementale » fait déjà apparaître deux contradictions notables :

d’une part, le milieu professionnel agricole est contraint de faire évoluer ses pratiques pour respecter des normes agro-environnementales et sanitaires réactualisées, mais ce processus a lieu au sein de systèmes de production qui, dans leur ensemble, semblent continuer à répondre aux logiques techniciennes, d’accroissement de la production et de rentabilité à court terme ;

d’autre part, ces « réformes » en cours sont dorénavant accaparées par les milieux agricoles dominants, parties prenantes de la perpétuation du système productiviste. Ces milieux, en communiquant ainsi sur les « bonnes pratiques » agro-environnementales, tout en ne les mettant en place qu’à la marge, ne parviennent-ils pas à redonner force à leurs positions et intérêts spécifiques ?

D’une manière plus générale, l’« écologisation des pratiques agricoles » relève d'un processus social où se combinent « savoir-faire » et techniques agro-environnementales, demandes sociales, injonctions politiques, reformulations de catégories (paysan/agriculteur/exploitant agricole…), etc., qui reléguerait au passé les effets négatifs du productivisme. L’objectif du numéro de Regards Sociologiques consiste donc à comprendre et à expliquer la manière dont les logiques qui participent à la construction de ce nouveau référentiel (ou norme-s ?) s’organisent.

Plus précisément, au travers d’études empiriques, le dossier entend rendre compte des logiques et des enjeux d’écologisation qui (ré)orientent l’espace de production agricole en France comme à l’étranger, qu’il s’agisse des pratiques d’adhésion ou de résistance, des styles de vie, des catégories, ou des problématiques induites traitant des tensions comme des contradictions qui sont à l’œuvre.

Axes thématiques 

Sans être restrictives ou exclusives, trois thématiques comprenant une série indicative de questions et d’objets (développés dans l’annexe de cet appel) ont été identifiées ci-dessous de manière à préciser les possibles contributions envisagées :

1.  Processus d’« écologisation des pratiques agricoles » : quelles demandes et quelles orientations effectives ?

2. Continuité et renouvellement des logiques productivistes : quels intérêts technico-économiques ?

3. Résistances agricoles, paysannes et associées : quelles propositions alternatives ?

Développements indicatifs des thématiques

1 – Processus d’écologisation des pratiques agricoles : quelles demandes et quelles orientations effectives ?

Le processus d'« écologisation des pratiques agricoles » exige une analyse (socio-historique) plus précise de son émergence. Quelles sont les instances de formalisation et quels sont les canaux de diffusion de la catégorie « écologisation » et/ou « agriculture durable » ? De quelles manières ces catégories sont-elles liées et/ou se sont-elles différenciées ?

Il s’agirait de revenir sur les motifs et les logiques qui sous-tendent l'apparition de l'« agriculture raisonnée », « intégrée » ou encore « écologiquement intensive », comme des soutiens ou non que chaque mode de production a reçus de la part des autorités agricoles, politiques et scientifiques. Les mêmes questions pourraient se poser par rapport à l’« agriculture biologique » et « paysanne » en les envisageant dans une approche comparative, ou dans leurs interactions (quelles relations entretient, par exemple, la Confédération paysanne avec l’agriculture biologique ?). Plus généralement, c’est l'usage de l’expression « agriculture durable » qui serait à étudier pour vérifier si, depuis son apparition, cette formule affirmative relève d’une norme et/ou d’un nouveau paradigme. Il serait alors pertinent de décrire à quelles réalités agro-environnementales cette expression renvoie, non seulement en France mais également dans l’espace européen, voire dans d’autres espaces géographiques.

Une autre perspective consisterait à examiner les formes de traduction des directives agro-environnementales par les agents concernés.

Il serait envisageable de considérer les effets de ces mesures sur les pratiques (réduction et/ou plus grande attention portée aux doses d'intrants), sur les manières de penser et de se représenter le métier. Des exemples passés, comme les contrats territoriaux d’exploitation (CTE) ou d’autres mesures agro-environnementales (MAE) peuvent à ce titre servir de support d'analyses. Précipitées dans un espace social différencié, ces mesures représentent-elles des formes de soutiens ou, au contraire, des handicaps supplémentaires ? Quels agriculteurs, en fonction de leurs dispositions et de la configuration socio-économique de leur activité, sont à même de bénéficier de ces directives ? Certaines mesures coercitives amplifient-elles les inégalités entre agriculteurs ? Et en quoi les transformations générées par l’intégration de ces injonctions modifient les conditions de vie et de production des agriculteurs (y compris concernant les rapports intergénérationnels, de transmissions des exploitations, du métier) ? Etc.

Enfin, il serait intéressant de se demander dans quelle mesure ces dynamiques d’écologisation contribuent à la protection de l’environnement ? L’intérêt pourrait être accordé aux conditions sociales de construction des indicateurs qui permettent d'évaluer les effets des politiques d'écologisation de l’agriculture sur l'environnement. Quelles institutions participent à la construction de ces indicateurs ? Qu'en est-il des résultats des mesures de réduction de l'utilisation des produits phytosanitaires ?

2 – Continuité et renouvellement des logiques productivistes : quels intérêts technico-économiques ?

Cet appel invite, dans ce deuxième axe, à interroger les situations contradictoires et de tensions socioéconomiques, politiques ou éthiques que rencontre l’univers productif agricole conduit à « écologiser » des pratiques relevant, pour une majorité d’entre elles, du productivisme. En prenant en compte les formes concrètes d'écologisation des pratiques agricoles, non seulement ces dernières années mais aussi tout au long du XXe siècle, il est possible d’interroger les relations qu'elles entretiennent avec les logiques productivistes. Dans quelle mesure peuvent-elles cohabiter, sont-elles contradictoires, complémentaires ou, encore, comment les unes permettent de comprendre les autres ?

En interrogeant, par exemple, certains ressorts et manifestations historiques de ces pratiques (les demandes d'« alimentation naturelle », de protection des paysages, le recours à l’« identité paysanne », etc.) des contributions pourraient analyser, en creux, les logiques industrielles et capitalistes du productivisme agricole. Il serait question d’examiner les formes d'appropriation de la norme environnementale par les différents groupes socioprofessionnels. Les contributions pourraient analyser les logiques de (re)postionnement qui sous-tendent l’usage et/ou la récupération des termes « environnement », « durable », « écologique » ou encore « paysan » (ce dernier terme étant de nouveau préféré à ceux d’« agriculteur » ou d’« exploitant agricole »). À cet effet, afin d’évaluer comment les transformations des dénominations sont révélatrices de l’évolution des référentiels agricoles, un retour historique sur ces terminologies et leurs usages serait le bienvenu (y compris dans le champ syndical, politique et au sein d’autres dynamiques et groupes sociaux – néo-ruraux, collectifs d’Amap, etc.). La prise en compte de cette profondeur historique resituerait ainsi, dans leur contexte d’apparition, non seulement les enjeux alors revendiqués mais ce qui était évident lors de l’émergence de ces pratiques écologiques ou terminologies et qui n’apparaît plus nécessairement aujourd'hui.

En parallèle, cet appel invite à décrire la traduction des nouveaux questionnements environnementaux dans des dispositifs techniques et à se demander quelles relations ils entretiennent avec les savoirs scientifiques et experts défendant un modèle agricole « individualiste technicien » ? On pourrait s’interroger de manière critique si l’entrée de l’environnement en agriculture, loin d’avoir questionné l’organisation de la profession structurée en filière – où l’agriculteur n’est qu’un maillon –, renforce au contraire ce modèle vertical et descendant. L’utilisation d’une « technique verte » conforte-elle le transfert de savoirs vers les réseaux des filières en légitimant de facto le modèle de l’agriculteur « individualiste technicien », la modernisation écologique reproduisant, voire renforçant ce modèle social dominant ? Bien plus, les propositions d’une réorientation agro-environnementale émanant de multiples acteurs (milieux associatifs, habitants des campagnes, chercheurs, agriculteurs, élus, …) ne sont-elles pas en train d’être requalifiées par une représentation experte des ressources concernées mobilisant des savoirs et des compétences de spécialistes ?

3 – Résistances agricoles, paysannes et associées : quelles propositions alternatives ?

Les différentes composantes des espaces agricoles et ruraux ne demeurent pas figées dans une posture monolithique face à ce processus d’écologisation. Ni totalement coopérant, soumis ou victime, ni frontalement résistant, le milieu professionnel agricole (seul ou avec des coopérations extérieures) est à l’origine depuis des décennies d’un ensemble d’innovations sociotechniques, d’actes de résistances et de contournements face à la réactualisation des logiques dominantes de l’économie agricole. Des contributions pourraient ainsi examiner comment, au sein de l’espace agricole, émergent des propositions de pratiques écologiques en dehors des dispositifs officiels et en marge des OPA dominants. Quels sont leurs ressorts historiques et leurs devenirs socio-économiques ?

Outre les dynamiques relevant de l’agriculture biologique ou du réseau agriculture durable (RAD), il serait intéressant d’examiner les propositions émanant des formes plus récentes et émergentes autour des expériences agroécologiques, en agroforesterie, en permaculture, etc. : quels sont leurs ressorts organisationnels, et dans quelle mesure se prémunissent-elles des logiques expertes et techniciennes mais aussi des processus d’institutionnalisation et de normalisation de l’économie agricole ? Toujours en relation avec les initiatives d’écologisation des pratiques agricoles, des propositions pourraient porter sur les luttes politiques et syndicales qui traversent les milieux agricoles. L’examen des luttes telles que celles du Larzac ou des Faucheurs volontaires d’OGM questionnerait l’importance du lien articulant les dimensions écologiques et politiques aux pratiques et enjeux des paysanneries.

La prise en compte de ces dynamiques d’écologisation dans les pratiques agricoles est également le fait d’organismes extérieurs au milieu professionnel agricole même. À ce titre, cet appel concerne aussi les contributions s’intéressant aux mouvements mettant en relation les mondes paysans/agricoles avec des groupes sociaux émergents qui cherchent à relocaliser et solidariser les échanges avec les paysans (Civam, Mrjc, Fadear, Amap et leurs avatars, Terre de Liens, etc.[1]).

Enfin, la prise en compte de ces processus invite à les restituer dans des contextes culturels et des aires géographiques autres. L'examen des dynamiques sociales et techniques, visant à contrecarrer une application grandissante des schèmes industriels et capitalistes au milieu agricole, nous ramène à des configurations hors de France et au sein d’organisations internationalistes. Il s’agirait d’interroger les relations entretenues entre ces différentes formes d’agricultures (vivrière, familiale, spécialisée, exportatrice, etc.) et les luttes paysannes passées et actuelles pour la défense de leurs droits. Des contributions pourraient étudier l’émergence de pratiques s'appuyant sur des savoir-faire paysans et/ou des logiques relevant de l'« économie sociale et solidaire » ayant stimulé la constitution de collectifs sociotechniques et militants.

[1] Successivement : Centres d'initiatives pour valoriser l'agriculture et le milieu rural ; Mouvement rural de jeunesse chrétienne ; Fédération associative pour le développement de l’emploi agricole et rural ; Association pour le maintien de l’agriculture paysanne.

Modalités de soumission

  • Les contributions sont attendues pour le 31 juillet 2013.
  • Les évaluations seront communiquées courant septembre 2013.
  • Les articles soumis ne devront pas excéder 60 000 signes (espaces et notes comprises)

Chaque texte soumis à la revue fait l’objet d’une double évaluation anonyme, par un membre du comité de lecture et par un évaluateur extérieur spécialiste du domaine concerné par l’article.

La décision de publication revient au comité coordonné par le directeur de la publication. Pour les projets de dossier soumis à la revue, chaque article est soumis aux évaluateurs suivant la même procédure.

Conseil scientifique et comité de lecture 

Gabrielle Balazs, Patrick Champagne, Annie Collovald, Philippe Cordazzo, Vincent Dubois, Bertrand Geay, Philippe Hamman, Joseph Jurt, Isabelle Kalinowski, Frédéric Lebaron, Rémi Lenoir, Gérard Mauger, Nikos Panayotopoulos, Louis Pinto, Franz Schultheis, Sylvie Tissot, Bernard Vernier, Loïc Wacquant

Comité de rédaction

Clément Bastien, Anaïs Cretin, Olivia Rick

 

Dates

  • mercredi 31 juillet 2013

Fichiers attachés

Mots-clés

  • productivisme agricole, agriculture durable, agriculture biologique, agro-écologie, sociologie

Contacts

  • Benoit Leroux
    courriel : b [dot] leroux [at] ehess [dot] fr
  • Guillaume Christen
    courriel : christen [at] unistra [dot] fr

Source de l'information

  • Benoit Leroux
    courriel : b [dot] leroux [at] ehess [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Les contradictions de l’« agriculture durable » », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 19 juin 2013, http://calenda.org/253700