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Génocide : régimes du pardon

Genocide: regimes of pardon

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Publié le mercredi 04 septembre 2013 par Elsa Zotian

Résumé

Réfléchir sur le pardon dans le contexte d’un génocide revient à penser l'impossibilité de l'acte même de pardonner et à reposer la question de la responsabilité du crime qui, au-delà de son caractère « étatique » est autant collectif qu’individuel. Comment envisager le pardon dans cet imbroglio de responsabilités ? Qui pardonne, à qui et quelles sont les modalités de ce pardon, s’il est envisageable ? Est-il une nécessité ou une possibilité, un droit ou un devoir, un acquit ou un mérite? C’est pour répondre à ces questions qu’est né le thème de ce colloque, inspiré par les rencontres qui lui ont précédé : après avoir réfléchi sur le témoignage, la mémoire, le tiers et le témoin second, et la justice, le pardon arrive bien à propos pour poursuivre les débats sur le génocide et sa gestion. Si pardonner c’est remonter dans le passé de la faute pour rouvrir la blessure afin de mieux la panser, est-il possible de pardonner sans « banaliser le mal », sans rendre possible sa résurgence ?

 

Annonce

Argumentaire

Le pardon traverse le temps, de l’époque antique à notre modernité, pour questionner le rapport à la faute. La faute, faille et faillite, écart de la droiture, dévoiement, est aussi rupture : entre le bien et le mal, le droit et l’illicite, le passé et l’avenir. À en croire Jacques Darriulat (1996), le pardon n’est pas une donnée immédiate à la faute mais un événement dont l’occurrence dépasse les actants premiers pour être un acte fondateur d’un ordre nouveau : «Le pardon, dit-il, ne dépend pas seulement d’une décision arbitraire de la part de l’offensé, ni d’une simple demande de la part de l’offenseur. En ce sens, il n’est pas en mon pouvoir d’accorder le pardon, comme il n’est […] pas en mon pouvoir de l’obtenir. Tel est le mystère du pardon : de quoi dépend-il, s’il ne dépend pas de la seule volonté de l’offensé ni de celle de l’offenseur ?»

La question en convoque une autre, non moins importante : comment saisir le pardon, sa place et sa fonction dans les rapports déréglés par la faute ? Pour Hannah Arendt (2006), « [le] pardon est certainement l’une des plus grandes facultés humaines et peut-être la plus audacieuse des actions, dans la mesure où elle tente l’impossible – à savoir défaire ce qui a été fait – et réussit à inaugurer un nouveau commencement là où tout semblait avoir pris fin». De ce point de vue, le pardon devient le dépassement de la nature humaine encline à la vengeance et à la rancune, dépassement que la tragédie grecque envisageait dans l’intervention du tiers divin (Darriulat, 1996), le seul capable de rétablir la relation rompue. Ce que le Christ lui-même, poursuit le même auteur, confirme quand il s’écrie : «Père, pardonnez-leur… » (Darriulat, 1996). De part même son étymologie, le pardon est un acte surhumain, un événement dans la vie humaine qui n’est de l’ordre ni du droit ni du mérite, encore moins du pouvoir : don extrême, dépassant et l’offensé et l’offenseur, don sacrificiel à travers lequel et l’offensé et l’offenseur lâchent prise pour libérer le temps afin que puisse advenir le nouveau citoyen lavée de la souillure de l’offense faite et subie.

Mais qu’est-ce que pardonner peut bien vouloir dire dans le contexte d’un génocide ? Car un génocide est toujours un crime aux dimensions incommensurables, qui non seulement bouleverse, mais déstructure et l’ordre et les normes sociales, politiques et morales. Un génocide ne devient possible que parce que la loi est anéantie, et avec elle ; la cité et le citoyen qu’elle est sensée défendre et protéger. On pourrait se demander à la suite de Claudia Hilb (2011): «Comment fonder la communauté après [un tel] crime»? Selon les contextes et les cadres socio-politiques,  juger, punir, amnistier, effacer, oublier, «tourner la page», etc. sont autant d’avenues possibles. Mais pardonner aussi, comme semble le suggérer les tenants de la justice restauratrice. Jankélévitch (1986) constatait, non sans indignation : «Le pardon ! Mais nous ont-ils jamais demandé pardon ? C’est la détresse et c’est la déréliction du coupable qui seules donneraient un sens et une raison d’être au pardon. Quand le coupable est gras, bien nourri, prospère, enrichi par le «miracle économi­que», le pardon est une sinistre plaisanterie. Non, le pardon n’est pas fait pour les porcs et pour leurs truies. Le pardon est mort dans les camps de la mort». Cet impossible pardon apparaît aussi chez Primo Levi (1987) et chez d’autres rescapés de la Shoah, comme chez les philosophes du pardon (Paul Ricœur 2000, Jacques Derrida 2005, etc.).

Réfléchir sur le pardon dans le contexte d’un génocide revient ainsi à penser cette impossibilité et à reposer la question de la responsabilité du crime qui, au-delà de son caractère « étatique » est autant collectif qu’individuel. Comment dès lors envisager le pardon dans cet imbroglio de responsabilités ? Qui pardonne à qui et quelles sont les modalités de ce pardon, s’il est envisageable ? Est-il une nécessité ou une possibilité, un droit ou un devoir, un acquit ou un mérite?

C’est pour répondre à ces questions qu’est né le thème de ce colloque, inspiré par les rencontres qui ont précédé : après le témoignage, la mémoire, le tiers et la justice, le pardon arrive bien à propos pour poursuivre l’interrogation sur le génocide et sa gestion. Si pardonner c’est remonter dans le passé de la faute pour rouvrir la blessure afin de mieux la panser, est-il possible de pardonner sans «banaliser le mal», sans rendre possible sa résurgence ? La complexité de la question suppose un cadre pluridisciplinaire pour mieux saisir les enjeux du pardon dans le contexte du crime de génocide. Sont les bienvenues les contributions qui s’inspirent de la philosophie, de la psychologie, de la sociologie, de la religion, de la littérature,  de la peinture, du cinéma, de la politique, de l’éducation, du droit, de l’histoire, etc. Nous proposons, sans chercher à être exhaustifs, les pistes de réflexion suivantes :

  • Dans un contexte génocidaire, comme penser les responsabilités pour mieux envisager le pardon ? Autrement dit, qui pardonne à qui ?
  • Quelles sont les modalités, les conditions et les limites du pardon ?
  • Peut-on pardonner au nom des morts, les seuls offensés absolus à partir de qui le pardon pourrait avoir un sens ?
  • Que peut-on apprendre des différentes tentatives qui ont eu lieu pour réparer le tissu social déchiré par la folie génocidaire ?
  • Peut-on /doit-on forcer, encourager, permettre, faciliter le pardon ?
  • Peut-on refuser de pardonner ou de bénéficier du pardon ? Quelles en seraient les raisons (Nadler & Liviatan, 2004)?
  • Quel rapport peut-il exister entre le pardon et la justice, le pardon et la mémoire?
  • La mémoire collective peut-elle s'ériger en obstacle au pardon, voire à toute possibilité de reconstruction du tissu social ? Comment analyser/comprendre les dynamiques psychosociales autour de la victimisation et de la culpabilisation quant au pardon et à la repentance (Iyer, Leach et Crosby, 2004) ?
  • Comment l’art pense-t-il ou met-il en scène la question du pardon dans un contexte génocidaire ?

Conditions de soumission

Envoyez vos propositions (250 mots maximum) en français ou en anglais.

N'oubliez pas d'y inclure votre nom, votre adresse électronique et votre affiliation institutionnelle (le cas échéant) à l'une des adresses suivantes :

Date de soumission des propositions: 1er novembre 2013

Notification d'acceptation: 30 novembre 2013

Le colloque se tiendra à Trent University, du 9 au 11 mai 2014

Ce colloque pluridisciplinaire sera tiendra en français et en anglais.

Frais d'inscription : 60 $ CAD

Les meilleurs textes feront l'objet d'une publication.

Comité scientifique

  • Eugénia dos Santos (McMaster University),
  • Eugène Nshimiyimana (McMaster University),
  • Catalina Sagarra, (Trent University),
  • Josias Semujanga, (Université de Montréal),
  • Jacques Walter (Université de Metz).

Lieux

  • Trent University
    Oshawa, Canada

Dates

  • mardi 05 novembre 2013

Fichiers attachés

Mots-clés

  • génocide, pardon, responsabilités, victimes, génocidaires, crime

Contacts

  • Catalina Catalina Sagarra
    courriel : catalinasagarra [at] yahoo [dot] ca
  • Eugène Nshimiyimana
    courriel : nsheug [at] mcmaster [dot] ca
  • Eugénia Dos Santos
    courriel : esantos [at] mcmaster [dot] ca

Source de l'information

  • Catalina Sagarra
    courriel : catalinasagarra [at] trentu [dot] ca

Pour citer cette annonce

« Génocide : régimes du pardon », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 04 septembre 2013, http://calenda.org/258202