AccueilLa fabrique du patrimoine en Turquie. Acteurs, enjeux, échelles

La fabrique du patrimoine en Turquie. Acteurs, enjeux, échelles

The manufacture of heritage in Turkey. Actors, issues and scales

European Journal of Turkish Studies

*  *  *

Publié le mardi 08 octobre 2013 par Luigia Parlati

Résumé

L'European Journal of Turkish Studies consacre un numéro spécial à la fabrique du patrimoine en Turquie. Plus spécifiquement,  ce numéro entend explorer la thématique du patrimoine en Turquie en se centrant sur les rapports entre patrimoine et construction nationale. Il s’agira d’appréhender cette question, en tenant compte, d’une part, du patrimoine comme processus et comme construction sociale, d’autre part, des conceptions patrimoniales des différents acteurs, professionnels et profanes.

Annonce

Argumentaire

On observe aujourd’hui en Turquie un foisonnement des productions patrimoniales – récits d’histoire locale, musées, interventions urbaines etc.[1] - dans un contexte où se combinent les échelles (internationale – avec les organisations internationales et la diffusion de normes et instruments, mais aussi avec le tourisme et l’invention patrimoniale qui lui est liée -, nationale et locale), des acteurs multiples et des revendications identitaires plurielles. Ce numéro spécial vise à étudier ces dynamiques de patrimonialisation visibles, leurs acteurs et enjeux.

Plus spécifiquement, ce numéro entend explorer la thématique du patrimoine en Turquie en se centrant sur les rapports entre patrimoine et construction nationale. Il s’agira d’appréhender cette question, en tenant compte, d’une part, du patrimoine comme processus et comme construction sociale, d’autre part, des conceptions patrimoniales des différents acteurs, professionnels et profanes.

Ces approches du patrimoine, si elles peuvent désormais apparaître relativement classiques dans le champ des études sur le patrimoine, notamment dans les travaux de langue française[2], restent insuffisamment travaillées pour le cas de la Turquie. A ce jour, les recherches sur le patrimoine bâti et urbain, qui restent dominées par les architectes et historiens de l’architecture (Pérouse, 2011), privilégient le plus souvent l’étude des objets du patrimoine. Toutefois, des travaux en sciences humaines et sociales inaugurent une approche du patrimoine en termes de processus, attentive aux mécanismes de sa fabrication, aux enjeux, acteurs et jeux d’échelles ; perspective que ce numéro souhaite explorer. On peut notamment citer les travaux de Ayfer Bartu (1999, 2001) et Ayse Öncü (2007, 2010) sur la réinterprétation de l’héritage ottoman à l’heure de la globalisation ; de Kerem Oktem (2003) et Arzu Öztürkmen (1994, 1998, 2002) sur la construction nationale à travers la réinterprétation du passé et de la géographie locale pour le premier, de la culture populaire pour la seconde. Il faut aussi mentionner les travaux sur la patrimonialisation et les conceptions patrimoniales différenciées à Istanbul (Pérouse 2003 ; Dorso 2003, 2006 ; Girard 2010) ; sur les politiques culturelles (Karaca 2009), les mémoires plurielles (Anastassiadou et Dumont 2003), les constructions patrimoniales « alternatives » (Scalbert Yücel 2009) ou la patrimonialisation populaire (Fliche 2007).

Mais, peut-être aussi la prévalence de l’intérêt porté à l’objet sur le processus est-elle révélatrice des apories patrimoniales et d’une temporalité patrimoniale plus « spécifique » à la Turquie. En effet, Jean-François Pérouse notait l’absence d’équivalence du terme « patrimoine » dans la langue turque et certaines correspondances entre variations du vocabulaire et fluctuations des politiques (Pérouse 2011). Or, la diffusion de l’emploi du mot de patrimoine culturel (kültürel miras ou kültür mirası) récemment surgie dans le vocabulaire politique (Pérouse 2004) tout comme la construction du patrimoine comme catégorie d’action publique (Girard, Scalbert Yücel à paraître) semblent être le témoin d’un réveil/renouveau ou plutôt foisonnement patrimonial et d’un alignement sur des dynamiques globales.

Il paraît pertinent d’interroger la fabrique du patrimoine au regard de la construction nationale, ne serait-ce parce que l’AKP a fait campagne durant les législatives de 2011 autour du thème de la « mosaïque » (Pérouse 2011), que des traces d’un néo-ottomanisme aujourd’hui à l’oeuvre sont en de multiples endroits visibles et qu’il existe un « régime de tolérance (surveillance) (qui semble prévaloir) face aux productions patrimoniales alternatives des municipalités kurdes » (Pérouse 2011). La fabrication du patrimoine au prisme de la construction nationale peut se décliner à plusieurs niveaux :

Construction nationale et enjeux économiques : le patrimoine comme ressource

Pour le parti au pouvoir, le patrimoine, qui peut prendre la forme d’une création ex-nihilo (inventions qu’il serait intéressant d’étudier), sert de liant à la communauté nationale. Or l’enjeu identitaire recoupe des enjeux économiques dans un contexte de développement touristique et de libéralisation économique.

Construction nationale et acteurs exogènes

En outre, la fabrication du patrimoine est aussi une façon de se positionner dans le contexte de la mondialisation (on peut penser aux discours de l’Entreprise d’utilité publique de la Municipalité du Grand Istanbul pour l’éducation artistique et professionnelle – ISMEK) ; une réponse aux sollicitations externes entre « attraction et répulsion ». En ce sens, l’étude des régimes de fabrication du patrimoine doit tenir compte, certes des transferts dans les instruments, mais aussi des dissonances d’un territoire à l’autre dans les relations des pouvoirs locaux aux instances internationales (en le disant de façon caricaturale et réductrice, l’action de l’UNESCO peut être vue comme une ingérence dans les affaires locales à Istanbul ; dans le sud-est, dans le cadre du projet de développement du sud-est anatolien – GAP-, les instances internationales sont centrales et sont des « propulseurs » de la politique patrimoniale).

Le local et le national

D’où la nécessité de faire jouer les échelles. Qui sont les acteurs du patrimoine à l’échelle locale ? Quelles sont les modalités et les finalités de la fabrication patrimoniale ? Recoupent-elles celles mises en avant à l’échelle nationale ? Quelles sont les interprétations ? S’agit-il des mêmes normes et pratiques ? Des dissonances sont-elles perceptibles dans les récits patrimoniaux ?

Si l’on intègre une échelle plus fine, comment les conceptions patrimoniales des différents acteurs (experts, institutions nationales, locales, amateurs, profanes, acteurs publics, acteurs privés...) s’influencent-elles, où convergent-elles, s’opposent-elles et s’entrecroisent-elles ?

Des constructions nationales plurielles

L’étude des dynamiques de patrimonialisation nécessite d’être analysée en considérant les différents acteurs patrimoniaux en présence, les historicités singulières des multiples actions patrimoniales, et les différentes conceptions du patrimoine. L’étude des productions patrimoniales alternatives, portées par les municipalités kurdes, donnent à voir comment des inventions patrimoniales entrent en concurrence, se pénètrent, produisent des effets de mimétisme dans les manières de faire, tandis que la patrimonialisation revêt des finalités différentes et laissent entrevoir des constructions identitaires plurielles (cf. Girard, Scalbert Yücel à paraître). 

Axes thématiques

Ce numéro sur la Turquie, avec une perspective comparative, attend des articles sur les thèmes suivants.

  • les politiques nationales et locales de fabrication du patrimoine
  • les institutions, normes et instruments au regard des échelles d’intervention
  • les acteurs du patrimoine : les partenariats publics-privés ; les acteurs institutionnels et profanes du patrimoine ; les passeurs de patrimoine
  • l’héritage ottoman, sa fabrication et mise en scène en Turquie et dans les anciennes provinces de l’Empire ottoman
  • les « patrimoines alternatifs », les revendications identitaires et les mémoires plurielles, la question des minorités et de la diversité culturelle dans les productions patrimoniales.

Références bibliographiques

  • Anastassiadou, Méropi ; Dumont, Paul (2003) Une mémoire pour la ville : la communauté grecque d’Istanbul en 2003, Istanbul, Les dossiers de l’IFEA, série : la Turquie d’aujourd’hui, no 16.
  • Bartu, Ayfer (2001) “Rethinking Heritage Politics in a global context: a view from Istanbul”, in Alsayyad, Nezar (ed.), Hybrid Urbanism, On the Identity Discourse and the Built Environment, London, Praeger, pp. 131-155.
  • Bartu, Ayfer (1999) “Who Owns the Old Quarters? Rewriting Histories in a Global Era”, in Keyder, Çağlar (dir.), Istanbul. Between the Global and the Local. Lanham, Md, Rowman and Littlefield Publishers, pp. 31-44.
  • Dorso, Franck (2006) “La muraille ignorée ou le paradoxe de l’alliance tourisme-patrimoine”, Téoros, vol. 25, no °2, p.40-46.
  • Dorso, Franck (2003) “Un espace indécis au coeur d’Istanbul. La muraille de Théodose II en 2011”, Les dossiers de l’IFEA, Série patrimoines au présent, no. 1, 38 p.
  • Fliche, Benoît (2007), Odyssées turques : les migrations d’un village anatolien, Paris, CNRS.
  • Heinich, Nathalie (2009) La fabrique du patrimoine. De la cathédrale à la petite cuillère, Paris, Maison des Sciences de l’Homme.
  • Girard, Muriel (2010) Recompositions du monde artisanal et mutations urbaines au regard des mises en patrimoine et en tourisme au Maghreb et au Moyen-Orient (Fès, Istanbul, Alep), thèse de doctorat de sociologie, Université de Tours, 766p.
  • Girard, Muriel; Scalbert-Yücel, Clémence (à paraître) “Le patrimoine comme catégorie d’action publique dans la région du Sud-est anatolien”, in Aymes, Marc; Gourisse, Benjamin; Massicard, Elise (dir.), L’Art de l’État. Arrangements de l’action publique en Turquie, de la fin de l’Empire ottoman à nos jours, Paris, Karthala.
  • Karaca, Banu (2009) “Governance of or through culture? Cultural policy and the politics of culture in Europe”, in Focaal - Journal of Global and Historical Anthropology, Vol.2009, No.55, 27-40p.
  • Öktem, Kerem (2003) “Creating the Turk’s Homeland: Modernization, Nationalism and Geography in Southeast Turkey in the late19th and 20th Centuries”, Paper for the Socrates Kokkalis Graduate Workshop 2003, The City: Urban Culture, Architecture and Society.
  • Öncü, Ayşe (2010) “Narratives of Istanbul’s Ottoman Heritage”, in Diamandouros, Nikiforos; Dragonas, Thalia; Keyder, Çağlar (dir.), Spatial Conceptions of the Nation: Modernizing Geographies in Greece and Turkey, London, New York, I.B. Tauris Publishers, pp. 205-228.
  • Öncü, Ayşe (2007) “The Politics of Istanbul’s Ottoman Heritage in the Era of Globalism. Refractions through the Prism of a Theme Park”, in  Drieskens, Barbara; Mermier, Franck; Wimmen, Heiko (dir.). Cities of the south : citizenship and exclusion in the 21st century, London : Saqi en association avec Heinrich Böll Fondation, Institut Français du Proche-Orient, pp. 233-264.
  • Öztürkmen, Arzu (2002) “I dance folklore”, in Kandiyoti, Deniz ; Saktanber, Ayşe (eds.), Fragments of Culture: The Everyday Life of Turkey. London – New York : I.B. Tauris, 2002, pp. 128-146.
  • Öztürkmen, Arzu (1998) Türkiye’de Folklor ve Milliyetçilik, Istanbul, İletişim Yayınları.
  • Öztürkmen, Arzu (1994) “The role of people’s houses in the making of national culture in Turkey”, in New Perspectives on Turkey, 11, pp. 159-181. 
  • Pérouse, Jean-François (2011) “Du régime unique national de production patrimoniale au régime néo-libéral, conservateur et partiellement ‘pluriel’: la Turquie à l’épreuve de la transition patrimoniale”, papier présenté lors de l’atelier “La gouvernance dans les politiques et pratiques patrimoniales”, dans le cadre du forum “Acteurs et conflits de mémoire autour du patrimoine urbain”, Juin 2011, MSH-Paris Nord (voir http://heritage.hypotheses.org)
  • Pérouse, Jean-François (2004), La Turquie en marche, Paris, Ed. De La Martinière.
  • Pérouse, Jean-François (2003) “La question du patrimoine à Istanbul : le cas de la muraille terrestre”, in Rives nord-méditerranéennes, n°16, pp. 27-44.
  • Scalbert-Yücel, Clémence (2009) “The Invention of a Tradition: Diyarbakır Dengbêj Project”, The European Journal of Turkish Studies, 10, URL: http://ejts.revues.org/4055

Modalités de soumission

Date limite de soumission des résumés (maximum une page): 1er Novembre 2013

Date limite de soumission des articles: 1er Février 2014

Date de publication du numéro spécial: Automne 2014

Coordinatrice du numéro :

Muriel Girard (maître assistante en SHS, École nationale supérieure d’architecture de Marseille, laboratoire INAMA).

Modalités d'évaluation des propositions de contribution et des articles

  • par la coordinatrice du numéro et le comité éditorial de l’European Journal of Turkish Studies
  • par la coordinatrice du numéro, le comité éditorial de l’EJTS et deux référents anonymes.

Contacts

Pour toute information concernant le numéro spécial, et pour soumettre résumés et articles, écrire à Muriel Girard :

Information pour les auteurs : http://ejts.revues.org/48


[1] Sur la pluralité des productions patrimoniales contemporaines, nous renvoyons à Pérouse 2011.

[2] Pour un aperçu des différentes orientations prises par les recherches sur le patrimoine, voir les travaux de Dominique Poulot et Nathalie Heinich (2009).  

Dates

  • vendredi 01 novembre 2013

Mots-clés

  • Turquie, empire ottoman, patrimonialisation, construction nationale

Contacts

  • Muriel Girard
    courriel : reseau [dot] st [dot] sud [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Muriel Girard
    courriel : reseau [dot] st [dot] sud [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« La fabrique du patrimoine en Turquie. Acteurs, enjeux, échelles », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 08 octobre 2013, http://calenda.org/261604