AccueilLa théologie africaine : développement historique et problématiques actuelles

La théologie africaine : développement historique et problématiques actuelles

African theology: historical development and current issues

*  *  *

Publié le vendredi 11 octobre 2013 par Luigia Parlati

Résumé

Faire découvrir la théologie africaine au sein de l'université catholique de Lille est le but de cette journée d'étude qui se veut une manifestation ouverte à tous. La journée est interdisciplinaire et associe des lectures antropologiques, historiques, sociologiques et théologiques, en rapport avec ce discours chrétien dans la mise en exergue des problématiques qui le définissent. La théologie africaine atteste à sa manière que la pensée chrétienne est une et multiple. Par ailleurs, la particularité qui la caractérise constitue une interrogation forte au pluralisme tel qu'il peut s'exprimer au sein du christianisme et plus spécifiquement du catholicisme. À travers les multiples interventions qui constituent l'ossature de cette journée, c'est d'une autre manière de définir et de présenter le christianisme en terre africaine qu'il s'agit.

Annonce

Présentation

La théologie africaine apparaît de prime abord comme une expression étrange. En effet, jusqu’aux années cinquante et même à une époque encore récente, l’Eglise d’Occident dont est par ailleurs héritière l’Afrique noire, n’a parlé que de théologie sans dénomination particulière. Mais il n’en demeure pas moins que cette théologie sans dénomination était un discours élaboré selon une pensée, un langage, un univers qui correspondent à des représentations précises. En effet, bien que la théologie dont il est ici question et qu’il convient d’appeler occidentale, se soit présentée comme une réalité universelle qui devait s’imposer à tous, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit essentiellement d’un héritage du thomisme et de l’augustinisme. Le thomisme et l’augustinisme sont des courants de pensée fondés respectivement sur la philosophie d’Aristote et sur celle de Platon (ou plus strictement, pour ce qui est de l’augustinisme, du néo-platoniste Plotin). Même si l’on ne peut manquer de reconnaître les mérites de ces expressions de la pensée occidentale, on est quand même en droit d’affirmer qu’elles ont présenté des limites en d’autres aires géographiques et culturelles où la cosmologie, l’anthropologie, la conception de Dieu, se déclinent autrement que dans les catégories de la pensée grecque. Même en Occident d’ailleurs, la stricte fidélité à ces deux piliers de la philosophie antique que sont Platon et Aristote, est révolue depuis longtemps.

C’est ainsi que la théologie dans sa conception occidentale s’est révélée inopérante, quant à la réponse aux situations de plus prononcées et sollicitant un discours conséquent en terre africaine. Si l’on admet en effet avec Médéwalé-Jacob Agossou quele langage est non seulement porté par des rapports entre réalités semblables ou différentes, mais aussi s’inscrit aussi dans un univers ou un contexte bien défini, on n’a aucun mal à comprendre que le discours n’est accessible à l’auditoire auquel il s’adresse que dans la mesure où il rejoint ses formes de représentations, ses modes de connaissance. Ceci a d’ailleurs aussi été mis en exergue par beaucoup de philosophes occidentaux du langage tels que Ludwig Wittgenstein, Bertrand Russell ou John Searle. Dans cette philosophie du langage, le caractère performatif comme celui perlocutoire du langage est directement affecté à sa dimension contextuelle. Autrement dit, pour être efficace, pour parler à celui qui écoute au point de produire un effet en lui, le langage doit épouser les modes d’expression de ceux à qui il s’adresse, ou du milieu dans lequel il s’exprime.

La théologie africaine se définit donc, en référence à toutes les évidences qui précèdent, comme un langage africain de la théologie, qui s’élabore dans l’ultime but d’apporter des réponses aux questions concrètes qui se posent à l’expérience africaine de la foi chrétienne. Ce langage est africain, en tant qu’expression de la pensée africaine. Cette dernière se distingue par le fait qu’elle est une pensée non pas discursive comme la pensée grecque et donc occidentale, mais synthétique ; non pas « analytique par utilisation, mais intuitive par participation » comme le disait Léopold Sédar Senghor au Premier Congrès des Ecrivains et Artistes Noirs. Dès lors, la théologie africaine peut être considérée comme une réaction africaine à une forme de pensée incapable d’atteindre des situations concrètes qui s’y développent et interpellent l’homme au quotidien. Elle s’inscrit de ce fait dans le dépassement des théologies traditionnellement développées au soutien de l’activité missionnaire en terre africaine : théologie du salut des âmes et de l’implantation de l’Eglise notamment, sans oublier ici la théorie des pierres d’attente.

La théologie africaine apparaît donc comme une initiative véritablement africaine, dont la naissance coïncide avec la montée des nationalismes et des mouvements indépendantistes, et dont les racines plongent profondément dans le mouvement de la Négritude, la Conférence de Bandoeng ou encore les Premier et Deuxième Congrès des Ecrivains et Artistes Noirs (tenus respectivement à Paris et à Rome, sous le patronage de Présence Africaine). Pour autant, cette théologie n’est pas à confondre avec les revendications politiques, car n’ayant à l’origine ni les mêmes causes, ni les mêmes buts que la dynamique de l’émancipation politique des Africains. Elle témoigne toutefois d’un lien profond avec l’histoire des peuples africains, histoire qui s’exprime par ailleurs comme un réel malaise au sein du christianisme. C’est en ce sens que la théologie africaine se veut porteuse d’une véritable complicité avec les espérances des hommes qui croient au Dieu de Jésus-Christ. Aussi se donne t-elle pour raison d’être, l’épanouissement du chrétien africain en tant que chrétien et en tant qu’africain, aux sens accomplis de ces deux mots.

Située en son commencement en l’année 1956 à partir d’un ouvrage qui a fait date et qui reste néanmoins une référence, Des prêtres noirs s’interrogent, la théologie africaine est sous tendue par l’interrogation permanente : « En admettant que les nègres aient été appelés par le Christ, négritude et christianisme sont-ils compatibles ? »[1]. Cette interrogation, même si elle est explicitée différemment à travers le temps, ne témoigne pas moins du même contenu et des mêmes inquiétudes dans les différentes expressions qui la disent. Si de fait, la Négritude s’entend comme l’ensemble des valeurs du monde noir qui constituent en même temps les apports de l’Africain au dialogue caractéristique de la modernité, qui disent la participation africaine à la construction de l’Universel, alors la théologie africaine, dans la prise en compte de cette Négritude, est une théologie particulière, portée par des valeurs particulières.

La particularité du discours théologique africain tient donc fondamentalement de la particularité de la réalité africaine, entendue comme un ensemble d’éléments organisés qui traduisent de façon constante le mode de vie des peuples africains. C’est un donné aussi bien abstrait que concret, qui est par ailleurs marque de différence : « Des peuples peuvent évoluer dans une conception dualiste ; à d’autres, il faudra peut-être (c’est notre projet) un schéma dialectique de participation. C’est parce qu’ils saisissent l’être comme un nœud de relations qu’explicite le discours, parce que la réalité se livre à eux comme une série de rapports et de relations. Dans un tel contexte, la logique du discours est à lire au niveau des rapports et relations qui existent entre les choses et les êtres, beaucoup plus qu’au niveau de la quantité des concepts ; car pour l’Africain, être et exister, c’est avoir et posséder indissociablement ce qu’on est et ce qu’on a »[2].

La théologie africaine apparaît donc, à l’aune de tout ce qui précède comme une marque de différence. Elle atteste que non seulement l’idée d’une théologie « universellement » valable est une chimère, mais davantage que Jésus-Christ ne peut parler à l’homme d’aujourd’hui qu’en le rejoignent dans son vécu de touts les jours. C’est dans l’expérience humaine que le Fils de Dieu s’incarne et se veut reconnaître par tous les peuples du monde. Ainsi donc, dans la mesure où elle s’enracine ainsi dans l’expérience particulière de l’homme africain, la théologie africaine constitue une pertinente contribution à la mort d’un prototype adéquat et convenable à tous. Elle consiste alors en une relecture des sources de la foi dans la situation de l’homme africain en son identité, en tant que cette identité est produit de l’histoire et marque d’une civilisation. Redécouvrir la parole de Dieu non plus telle qu’elle a été lue par les colons et les missionnaires, mais en tant qu’Africain avec tout ce que cela suppose de préalables, tel est le projet d’une théologie africaine. Cette relecture fait naître une compréhension nouvelle et même autre du message chrétien et donc une expression nouvelle et même autre de la foi.

La théologie africaine nécessite donc une herméneutique qui s’exprime par la reconsidération des cadres normatifs du discours théologique tenu en Afrique, bien souvent indépendamment des Africains et de leurs aspirations profondes et qui continue tout de même de faire son chemin. Elle exige une prise en compte de l’histoire et de la culture comme éléments essentiels dans la promotion de ce discours. Le projet herméneutique qui sous tend et précède la théologie africaine s’impose, aussi bien du fait d’une conceptualisation inadéquate dans un contexte africain, que du fait même que la réponse africaine au dessein du salut de Dieu ne se donne que là ou vit l’Africain, dans le milieu qui est le sien et qui reste marqué par des blessures quotidiennes, par la dialectique du combat entre la vie et la mort telle qu’elle émerge de l’anthropologie africaine, par la valeur accordée au symbole...

La théologie africaine est ainsi, une interpellation, et même un défi lancé non seulement à l’universalité de l’Eglise comprise uniquement à partir des Eglises particulières, mais aussi au pluralisme théologique. La réponse à ce défi passe nécessairement par la connaissance des problématiques de cette théologie, de ses options fondamentales. C’est ce qui justifie le souhait, le vœu de voir tenue une journée d’étude sur le discours théologique négro-africain. Cette journée d’étude aiderait à prendre conscience de l’existence d’une théologie africaine très souvent ramenée sans explication profonde à l’inculturation, elle-même pas suffisamment élucidée. Avant même d’être un discours d’inculturation, il s’agit d’une théologie de l’histoire et d’une théologie de la libération. Une journée d’étude sur la théologie africaine ouvrirait donc la faculté de théologie de l’institut catholique de Lille aux richesses de ce discours non encore développé ici. Elle lui donnerait légitimement sa place dans les théologies contemporaines dont la connaissance constitue une des préoccupations majeures de la faculté. Cette journée d’étude pourrait par ailleurs susciter un réel intérêt de beaucoup pour la théologie africaine qui reste largement méconnue dans multiples travaux de recherches.

L’on s’accorde aujourd’hui à reconnaître que le centre de gravité de la religion chrétienne glisse chaque jour un peu plus vers l’hémisphère sud notamment vers l’Afrique noire et l’Amérique latine. Cela explique aussi qu’un intérêt accordé aux théologies du sud ne peut qu’enrichir le discours théologique en général et donc affirmer le caractère universel de la pensée chrétienne. Si l’effervescence des Eglises d’Afrique, dans un contexte marqué par la pauvreté de plus en plus prononcée, les injustices, les totalitarismes politiques par endroit, le difficile décollage économique et les vices qui l’accompagnent, ne se démontre plus et suscite beaucoup d’admiration, la compréhension de la chrétienté africaine peut ouvrir sur le rôle que la religion chrétienne peut aujourd’hui jouer de façon très concrète dans les questions liées au développement et à la dignité humaine. Il s’agit en fait de l’apport de la théologie au relèvement de l’homme dans une situation donnée.

Il s’agit dès lors, dans l’approche que se propose de mettre en évidence cette journée d’étude, de réexaminer le parcours historique et même étymologique de la théologie africaine, par un éclairage de ses options fondamentales et des difficultés de son affirmation, par une approche précise de certaines de ses thématiques, par la connaissance de quelques figures importantes de la théologie africaine et de ce qui constitue l’essentiel de leur apport dans ce discours…



[1] M. Hebga, « Christianisme et Négritude » in Des prêtres noirs s’interrogent, Paris, Cerf, 1956, p 190.

[2] M.-J. Agossou, Christianisme africain : une fraternité au-delà de l’ethnie, Paris, Karthala, 1987, p 44.

Programme

18 octobre 2013

  • 8h45’ : Mot d’accueil par Etienne LOCK, initiateur de la journée
  • 9h00’ : Introduction générale (Bertrand Evelin, enseignant à l’université catholique de Lille)

Panel 1 

Modérateur : Michel Castro

  • 9h15’ : Le contexte historique de naissance de la théologie africaine (Guy Agoua Awono, docteur de l’université Charles de Gaulle, Lille 3)
  • 9h45’ : Quelques grandes figures de la théologie africaine (M. Pierre Diarra, enseignant et membre des OPM)

10h15’ : Discussion et pause

Panel 2

Modérateur : Evrard Ngoy

  • 10h45’ : La question du rapport Tradition-Modernité dans la théologie africaine (Etienne Lock, doctorant)
  • 11h15’ : L’inculturation comme « catégorie » dans la théologie africaine (Patrice Emery Muepu, doctorant)

11h45’ : Discussion et pause-déjeuner

Panel 3

Modérateur : Guy Agoua Awono

  • 14h30’ : Christologie africaine : Une relecture d’Etienne Sumaïdi (Michel Castro, enseignant à l’université catholique de Lille)
  • 15h00’ : L’autonomie financière des Eglises comme problématique dans le discours théologique africain (Honorine Ngono, doctorante)
  • 15h30’ : L’eucharistie dans le contexte africain, d’après Bénézet Bujot (Evrard Ngoy, doctorant)

16h00’ : Discussion

  • 16h30’ : Conclusion générale (Eloi Messi Metogo, enseignant à l’université catholique d’Afrique centrale)
  • 17h00’ : Clôture de la journée par le doyen de la faculté de Théologie de l’université catholique de Lille

Lieux

  • 60, boulevard Vauban
    Lille, France (59)

Dates

  • vendredi 18 octobre 2013

Mots-clés

  • théologie, Afrique, catholicisme, religion

Contacts

  • Etienne Lock
    courriel : lock_etienne [at] yahoo [dot] fr

Source de l'information

  • Etienne Lock
    courriel : lock_etienne [at] yahoo [dot] fr

Pour citer cette annonce

« La théologie africaine : développement historique et problématiques actuelles », Journée d'étude, Calenda, Publié le vendredi 11 octobre 2013, http://calenda.org/261707