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Travail, mobilité et mobilisations en Asie du sud

Labour, mobility and mobilization in South Asia

Seizième atelier jeunes chercheurs de l'Association jeunes études indiennes (AJEI)

16th Workshop Young Researchers Association Jeunes Études Indiennes (AJEI)

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Publié le mardi 08 octobre 2013 par Luigia Parlati

Résumé

Les ateliers 2014 de l’AJEI ont pour objectif d’offrir une vision aussi complète que possible de l’actualité de la recherche contemporaine sur le travail en Inde, afin d’en comprendre les évolutions conceptuelles et d’en analyser les enjeux les plus récents. En mettant en avant les questions de mobilité et de mobilisations politiques et sociales, l’objectif de ces ateliers est de placer au coeur des discussions, les travailleurs et leurs enjeux quotidiens.

Annonce

Présentation

Le travail en Inde est devenu un thème de recherche prolifique pour les sciences humaines et sociales, ainsi qu’un sujet important de débat parmi les décideurs politiques. Le débat académique a évolué de manière rapide au cours des vingt dernières années, grâce à de nouvelles orientations thématiques comme la “croissance sans emploi”, la place du secteur informel ou encore la circulation des travailleurs. La conception officielle du travail a elle aussi évolué vers un intérêt nouveau pour les travailleurs du secteur informel, comme la publication des rapports de la National Commission on Labour et de la National Commission for Enterprises of Unorganized Sector le démontre1.

La nature et les conceptions versatiles du travail et des travailleurs représentent un enjeu toujours plus important pour les sciences humaines et sociales. Le thème est cependant central pour comprendre et analyser la situation économique et sociale de l’Inde contemporaine, puisqu’il pose de nombreuses questions liées au développement économique, à la protection des travailleurs, à la réalité d’une croissance “inclusive”, aux mobilités sociales et géographiques, aux mobilisations politiques …

Les ateliers 2014 de l’AJEI ont donc pour objectif d’offrir une vision aussi complète que possible de l’actualité de la recherche contemporaine sur le travail en Inde, afin d’en comprendre les évolutions conceptuelles et d’en analyser les enjeux les plus récents. En mettant en avant les questions de mobilité et de mobilisations politiques et sociales, l’objectif de ces ateliers est de placer au coeur des discussions, les travailleurs et leurs enjeux quotidiens.

Axes thématiques

L’AJEI propose donc d’aborder le thème du travail à travers les axes suivants :

1) Migrations internationales de travail depuis et vers l’Inde,

2) Migrations circulaires et saisonnières de travail,

3) Mobilisations de travailleurs, syndicats et droit du travail,

4) L’emploi en Inde contemporaine et ethnographies du travail.

Le programme de la journée reste cependant ouvert à des approches, et propositions de communication, originales, en dehors des thèmes indiqués ci-dessus.

Migrations internationales de travail depuis et vers l’Inde

On date traditionnellement le début des migrations internationales de travail de grande ampleur depuis le continent Sud-asiatique, au développement du système de “l’engagisme” au 19ème siècle. Des travailleurs, souvent pauvres et peu qualifiés, étaient envoyés dans les différentes régions de l’Empire Britannique, pour travailler dans les plantations et combler la demande d’une main d’oeuvre à bas prix après l’abolition de l’esclavage. La plupart de ces migrations devinrent définitives par manque de ressources ou d’opportunités. Plusieurs systèmes se sont développés en parallèle, comme le système Kangani au Tamil Nadu ou le système Sardari au Bengale, lesquels reposaient sur les réseaux des travailleurs pour trouver de nouvelles recrues2. Les “agents-recruteurs”, promus contremaitres et envoyés dans les villages à la recherche de nouveaux travailleurs, sont souvent considérés comme l’équivalent des “jobbers” contemporains. À la même période, beaucoup de “passagers” ou de “migrants libres” partent vers d’autres régions de l’Empire pour travailler comme employés, marchands, clercs, et participer ainsi au développement économique de l’Empire Britannique3.

Apres l’Indépendance, dans les années 1950 et 1960, la large majorité des migrations internationales originaires d’Inde sont à destination de l’ancienne métropole coloniale. Alors que la Grande-Bretagne durcit ses lois sur l’immigration, le flux de migrants se déplace progressivement vers les “nouveaux” pays anglophones comme les Etats-Unis, le Canada et l’Australie. En parallèle, les migrations de travail vers les monarchies du Golfe se développent, à la fois pour des migrants qualifiés (médecins, infirmières, etc.) et pour des migrants non-qualifiés. Dans une quatrième vague de migrations, les ingénieurs informatiques originaires du sous-continent sont, depuis la fin des années 1980, nombreux à émigrer, non seulement en Amérique du Nord, mais aussi en Europe et en Asie orientale4.
Les études sur les migrants qualifiés ou hautement qualifiés tendent à négliger la dimension économique de ces migrations. La part du travail dans le choix de la migration, de la destination et dans le quotidien du migrant, est ainsi souvent mise de coté par les travaux académiques. Les propositions de communications qui développent cette dimension et essaient de comprendre les enjeux auxquels ces migrants qualifiés doivent faire face lors de leur migration, seront donc particulièrement bienvenues. Les migrations de migrants non-qualifiés depuis et vers l’Inde seront aussi un thème d’intérêt pour les ateliers, et plus spécifiquement, les communications s’intéressant au rôle des réseaux de migrants, aux conditions de travail en migration, aux questions liées au genre, etc.

Migrations saisonnières et circulaires de travail 

Les migrations circulaires ou saisonnières de travail des zones rurales vers d’autres zones rurales ou urbaines sont non seulement une réalité importante du paysage urbain en Inde, mais aussi un aspect central des vies et stratégies quotidiennes des travailleurs dans les zones rurales. Ces travailleurs temporaires ne bénéficient généralement d’aucune forme de sécurité de l’emploi ou d’assistance sociale, et travaillent dans des conditions extrêmement difficiles (en particulier dans des secteurs comme la construction)5 6. Comme le décrivent Breman, Guérin et Prakash (2009)7, le prolétariat des travailleurs sans terre “constitue une grande réserve de travailleurs, embauchés et mis à la porte en fonction de la demande, dans l’agriculture, mais aussi, de plus en plus, dans d’autres secteurs. L’élargissement du marché du travail rural a permis le développement de nouveaux modèles de circulation, à la fois entre les zones rurales et mais aussi, entre les zones rurales et urbaines.”. Ces travailleurs, qui appartiennent à ce que Jan Breman nomme le “Footloose labour”8, doivent à la fois faire face à des salaires bas, à des emplois non réguliers et à l’absence de sécurité ou d’assurance sociale. Ils sont ainsi souvent confrontés à des “formes nouvelles de servitude”, en particulier dans les industries telles que la construction, les briqueteries, etc. Ces migrations circulaires, de même que l’exode rural définitif ou de long terme (qui est, en Inde, de relativement faible intensité9), sont déterminantes dans la croissance urbaine et économique des grandes métropoles indiennes. Les travailleurs du secteur de la construction dans des villes comme Bombay ou Delhi, jouent par exemple un rôle central dans le développement des infrastructures et la croissance du secteur immobilier. Cependant, la tendance officielle est de concevoir ces migrations vers les centres urbains, qu’elles soient temporaires ou permanentes, plutôt comme une difficulté à résoudre que comme un des éléments de l’activité économique. Les propositions de communication pourront donc aborder des questions liées aux migrations saisonnières ou circulaires de travail, en particulier, les conditions de travail, les réseaux de travail et le rôle des “jobbers”, les nouvelles et anciennes formes de “servitude”, le genre, etc.

Mobilisations des travailleurs, syndicats et droit du travail 

Les mouvements de travailleurs en Inde ont une histoire longue, qui remonte à la fin du 19esiècle – début du 20e siècle. Les premiers syndicats sont ainsi créés dans les années 1920 à Chennai et dans les autres grandes villes industrielles10. L’absence de régulation, et de droit du travail, ainsi que la concentration très importante des industries dans les grands centres urbains, sont parmi les caractéristiques les plus symptomatiques de la classe ouvrière industrielle indienne sous la période coloniale11.

Après l’indépendance et pendant une quinzaine d’années, un consensus entre l’Etat, les industriels et les syndicats permet un calme relatif12. Cependant, au cours des années 1960, le tournant vers des industries à forte intensité technologique et de capital par les grands groupes indiens, ainsi que les changements dans la structure sociologique des travailleurs et de leurs représentants (plus éduqués, plus politisés, conscience de classe croissante), ont entrainé une montée des agitations dans les grands centres industriels et les grandes grèves des années 1970s (en particulier celle des Chemins de fer en 1974)13. Comme le soulignent Heuzé, Zins and Jagga (1993)14, ces mouvements de travailleurs ne bénéficient pas nécessairement aux travailleurs eux-mêmes. En effet ils permettent aux travailleurs des grandes industries publiques d’augmenter leur salaire et la sécurité de leur emploi, mais ne donnent pas les mêmes avantages aux travailleurs du secteur privé ou informel.

Au cours des trente dernières années, la structure du travail en Inde a évolué vers l’informalisation. Des industries de plus petite taille, ainsi que des secteurs considérés comme “peu sûrs” pour les travailleurs, (construction, petites industries, etc.) ont gagné en poids relatif. La classe ouvrière s’est aussi développée en dehors des grands centres urbains, en particulier dans les petites villes, entrainant une moindre concentration de la main d’oeuvre. La montée du secteur informel amène donc de nombreuses nouvelles questions sur l’influence des syndicats, la qualité et les conditions de travail, les salaires, etc. Comme l’explique Bhowmik (2009)15, le salaire moyen dans le secteur formel est 4 à 5 fois supérieur à celui du secteur informel. D’autre part, les travailleurs dans le secteur inorganisé ne profitent souvent pas de la protection des plus grands syndicats, auprès desquels ils sont souvent invisibles, ni de la protection du droit du travail, conçu pour les grandes industries. Quelles conséquences peuvent avoir ces évolutions sur les salaires et le pouvoir de négociation et d’influence de la classe ouvrière? Est-ce que la “pente raide” (“steep slope”)16 qui sépare le secteur public du reste de la classe ouvrière autorise toujours la formation d’une conscience de classe entre travailleurs? Les propositions de communication portant sur le droit du travail, le droit au travail, le travail et la sécurité de travailleurs, les conditions de travail, les mouvements de travailleurs dans le secteur formel et informel, le rôle des grands syndicats, ainsi que des associations et syndicats du secteur informel, etc. seront tout particulièrement bienvenues.

“Informalisation” : l’emploi dans l’Inde Contemporaine et Ethnographies du travail 

Les dernières décennies ont été le théâtre d’un changement important dans la structure de l’emploi en Inde. D’une part, les secteurs traditionnels d’emploi, en particulier l’agriculture, ont reculé en faveur du secteur tertiaire, dont la part de l’emploi croit de manière continue17, et, d’autre part le déséquilibre entre les secteurs formels et informels s’est accentué. En effet, la dynamique récente d’informalisation, en particulier dans les zones rurales, entraine une dégradation des conditions de travail, des salaires et un pouvoir de négociation plus faible pour les travailleurs. Cette informalisation de l’emploi rend le débat sur l’existence ou non d’une économie duale toujours plus prégnant. Est-ce que la “pente raide” (“steep slope”) d’Holmstrom (1984)18est toujours pertinente ? Ou est-ce que la situation a paradoxalement évolué vers la première hypothèse d’Holmstrom (1976), celle d’un état de “citadelle”, qui sépare les travailleurs avec une sécurité de l’emploi des autres ? Ou au contraire, peuton imaginer que la frontière entre les travailleurs du secteur formel et ceux du secteur informel s’affine avec l’informalisation du travail ?

L’un des enjeux actuels les plus importants pour les décideurs politiques est de rendre la croissance économique indienne plus “inclusive”. Plusieurs études récentes ont dénoncé une croissance indienne sans emploi (jobless growth), même si ce concept a depuis été critiqué par plusieurs économistes. L’Inde connait-elle une croissance sans emploi? Comment rendre la croissance économique plus inclusive? Même si la croissance crée des emplois, quelles sortes d’emplois sont créées? Sous ce thème, les propositions de communication pourront porter sur la libéralisation et l’évolution du marché du travail, la part de l’emploi dans les politiques publiques, les quotas et les politiques à l’égard des “minorités”, le chômage et le concept de “croissance sans emploi” en Inde contemporaine, etc.

Au cours des dernières années, une nouvelle vague d’études a pris pour objet les travailleurs et leur quotidien, afin de développer une connaissance plus concrète du travail en Inde19. Dans le même esprit, l’objectif des ateliers 2014 est de placer les travailleurs et leurs enjeux au centre de notre étude. Nous aimerions donc dédier une session à des communications plus ethnographiques sur le quotidien des travailleurs et sur leurs conditions de vie et de travail. L’objectif de cette session serait d’étudier les évolutions concrètes du travail et de l’emploi en Inde ainsi que leurs dynamiques changeantes dans différents secteurs et dans différents espaces.

Toutes les communications portant sur la relation entre le travail et la société, à la fois la conception sociale du travail et la place du travail dans les évolutions sociales seront aussi les bienvenues. Nous aimerions d’autre part inviter des propositions sur des sujets comme la conception et la relation au travail en Inde contemporaine, le lien entre travail, caste et classe, le travail et le genre, ainsi que sur des sujets plus spécifiques comme le travail des enfants, les discriminations au travail, la mobilité sociale et professionnelle des travailleurs, la sécurité du travail, etc.

Notes

1 Sharit K. Bhowmik, “India: Labor Sociology searching for a direction”, Work and Occupations, Vol. 36, N2, May 2009

2 Armarjit Kaur, “Sojourners and Settlers : South Indians and Communal Identity in Malaysia”, in Crispin Bates (ed), Community, Empire and Migrations. South Asians in Diaspora, Hyderabad: Orient Longman, 2001

3 Aurelie Varrel, Back to B’lore. Étude géographique de la migration de retour des indiens très qualifiés à Bangalore(Inde), PhD Thesis, Poitiers University, Poitiers (France), 2008

4 Binod Khadria, Perveen Kumar, Shantanu Sarkar and Rashmi Sharma, “International Migration Policy: Issues and Perspectives for India”, IMDS Working Paper, no1, December 2008

5 David Picherit “Migrant Labourers’ Struggles Between Village and Urban Migration Sites: Labour Standards, Rural Development and Politics in South India,”Global Labour Journal: Vol. 3: N°1, pp. 143-162, 2012

6 Peter Robb, Dalit Movements and the Meaning of Labour in India, Delhi: Oxford University Press, 1993

7 Jan Breman, Isabelle Guerin & Aseem Prakash (eds.), India’s Unfree Workforce : Of Bondage Old and New. New Delhi : Oxford University Press, 2009

8 Jan Breman, Footloose Labour: Working in India’s Informal economy. Cambridge: Cambridge University Press, 1996

9 Frederic Landy, Jean-Luc Racine, “Croissance Urbaine et Enracinement Villageois”, Espace, Populations, Societes, Vol.15, N2-3, 1997

10 Sharit K. Bhowmik, “India: Labor Sociology searching for a direction”, Work and Occupations, Vol. 36, N2, May 2009

11 S.K.Bhowmik, 2009; Op.cit.

12 Gerard Heuze, Lajpat Rai Jagga & Max Zins, Les Conflits du Travail en Inde et au Sri Lanka, Paris: Editions Karthala, 1993

13 Heuze, Zins and Jagga, 1993 ; op.cit.

14 Heuze, Zins and Jagga, 1993 ; op.cit.

15 S.K.Bhowmik, 2009; Op.cit.

16 Mark Holmstrom, Industry and Inequality: The Social Anthropology of Labour. Cambridge: Cambridge University Press, 1984

17 Himanshu, “Employment Trends in India: A Re-examiniation”, Economic and Political Weekly, Vol. XLVI, N37, Sept. 10. 2011

18 Holmstrom, 1984; op. cit.

19 Geert De Neve, The Everyday Politics of Labour, Delhi: Social Science Press, 2005

Propositions de contribution

Les propositions de contribution (500 à 1000 mots) sont à envoyer en français ou en anglais

avant le 8 Novembre 2013

à l’adresse suivante : ateliers@ajei.org.

Chaque présentation se fera en anglais et durera 20 minutes, et sera discutée par un spécialiste.

Merci de joindre à votre proposition vos nom, prénom, discipline, niveau d’études, institution de rattachement et sujet de recherche.

Après décision du comité d’organisation et annonce aux auteurs, il sera demandé aux participants de communiquer les textes complets (10 000 mots) en anglais, destinés au discutant de chaque session, avant le 19 Décembre 2013.

Pour toute question liée à l’accueil ou l’hébergement sur place, n’hésitez pas à contacter les organisateurs de la journée.

Organisateurs

Alexandre Cebeillac (Centre de Sciences Humaines, CSH, New Delhi) : alexandre.cebeillac@cshdelhi.com
Bérénice Girard (EHESS, CEIAS, Paris) : girard.berenice@gmail.com, berenice.girard@ehess.fr

Lieux

  • Centre for Informal sector and Labour Studies School of Social Sciences, Jawaharlal Nehru University
    Delhi, Inde

Dates

  • vendredi 08 novembre 2013

Mots-clés

  • travail, Inde, Pakistan, mobilité, syndicalisme, industrie, agriculture, informatique, Bengladesh, Népal, mobilisation

Contacts

  • Bérénice Girard
    courriel : girard [dot] berenice [at] gmail [dot] com
  • Alexandre Cebeillac
    courriel : ateliers [at] ajei [dot] org

Source de l'information

  • Hortense Rouanet
    courriel : secretariat [at] ajei [dot] org

Pour citer cette annonce

« Travail, mobilité et mobilisations en Asie du sud », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 08 octobre 2013, http://calenda.org/262193