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Les notions de société civile

Notions of civil society

Usages et traductions

Uses and translations

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Publié le mercredi 30 octobre 2013 par Luigia Parlati

Résumé

La notion de société civile est devenue, depuis vingt ans, un terme clé des textes programmatiques et analytiques des grandes agences internationales de développement. Comment cette notion de société civile a-t-elle été comprise, instrumentalisée, traduite ? Comment en retour a-t-elle façonné les formes d'organisation dans les sociétés destinatrices de ces programmes ? Quelles sont les effets de son irruption dans des contextes qui ne l'ont pas générée ? Autant de questions, au carrefour de la philosophie politique, des linguistiques, des sciences de la traduction, de l'anthropologie et de la sociologie, qui devraient permettre d'éclairer les sens et les pratiques affiliés à ce « mot-écran » et contribuer ainsi à une histoire épistémologique et à une critique de la mondialisation.

Annonce

Présentation

Au lendemain de la chute du mur de Berlin, Charles Taylor écrivait[1] que le concept de société civile ne pouvait pas être exporté sans précaution en dehors de l’espace culturel européen et occidental. Aujourd’hui, vingt ans plus tard, force est de constater que cette notion est traduite et utilisée dans un très grand nombre de pays, de sociétés et de langues.

Personne n’ignore que des héritages multiples ont nourri l’irrémédiable polysémie de ce terme, au sein même de cet espace occidental. Adam Smith décrivait en 1776 la société de son temps comme une civil society, comme un espace où « chaque homme vit d’échanges, devient dans une certaine mesure un marchand » ; « la société elle-même devient proprement une société commerçante[2] ». D’autres philosophes, notamment Hegel et Marx, ont apporté ensuite leur propre conceptualisation de la société en termes de bürgerlich Gesellschaft, resserrant la signification sur les aspects proprement capitaliste de la société. La fin du XXème siècle offre à la notion de société civile une nouvelle carrière qui en fait un réservoir de relations débarrassées de leur individualisme et de leur caractère purement marchand.

Des auteurs contemporains y voient sinon un synonyme, au moins un concept voisin ou complémentaire de celui de sphère publique. D’autres s’en servent de manière plus restrictive pour désigner par ce terme les associations ou les regroupements qui échappent aux sphères politique et économique : « ni prince, ni marchand ». Les tentatives de mise en ordre de ses acceptions et usages multiples sont elles-mêmes objet de controverses.  

Parallèlement, depuis une vingtaine d’années, la coopération internationale a contribué à la diffusion et à la promotion de cette notion de civil society à travers le monde. Celle-ci fait aujourd’hui partie du langage obligé des acteurs politiques, des promoteurs du développement et des chercheurs dans de nombreux pays où des formes diverses d’association et de mobilisation se réclamant de la société civile ont vu le jour. Leur histoire propre ne semblait pas pourtant avoir généré jusque là des modalités de regroupement volontaires, d’adhésion ou d’affinités électives analogues à celles qui, en Europe, ont vu le jour parallèlement au déclin des appartenances héritées.

Mais, si tout le monde s’accorde pour reconnaître le caractère à la fois polysémique et proliférant de la notion de société civile, les travaux très divers qui soutiennent ce constat, ne se sont guère intéressés jusqu’ici au rôle joué par les langues elles-mêmes comme opérateurs et descripteurs de ces transformations sociétales.

Il nous semble expédient :

1)    de dresser aujourd’hui un état des lieux des transformations tant politiques et sociales que philosophiques et sociologiques affiliées à cette évolution des répertoires linguistiques dans les principaux espaces culturels et politiques.

2)    et pour ce faire, de tenter d’éviter la normativité induite par des choix a priori de définitions en portant le regard sur les traductions et les usages.

Quelques questions générales esquissent le champ de recherche que nous souhaitons explorer. Quels ont été en effet les choix de traduction de la notion de société civile et leurs usages ? En un quart de siècle, comment les langues affiliées à des traditions qui n’ont pas participé à la formation de ce concept polysémique, l’ont-elles approprié ? Comment l’ont-elles relié ou non à des formes d’association, prescrites ou libres, plus anciennes ? En quoi l’introduction de cette notion dans le vocabulaire politique a-t-elle renouvelé les manières de penser l’avenir des sociétés ? À quelle conceptualisation locale de la démocratie  a-t-elle contribué ?

Trois axes de travail pourront structurer les enquêtes et les communications présentées lors de ce colloque :

1)    Esquisser le tableau des parcours empruntés par la notion de société civile et identifier les acteurs (individuels ou collectifs) qui ont joué un rôle dans cette diffusion.

2)    Identifier et analyser les répertoires de notions connexes ou opposées (communauté, société, association, espace public, délibération, visibilité, affinités, amitié, fraternité, etc.) au sein desquels la notion de société civile doit être replacée pour en circonscrire les significations.

3)    Comparer les réalités sociales que les choix de traduction expriment, celles qu’ils contribuent à disqualifier et évaluer la performativité des traductions retenues au niveau des modes d’organisation et des imaginaires politiques.

Dans le cadre du séminaire mensuel d'ARTESS nous avons déjà exploré le thème du colloque pour quelques langues européennes (français, anglais, allemand et espagnol). Ces enquêtes nous semblent devoir être complétées par des travaux similaires menées en dehors de la sphère occidentale. Il ne s'agissait là que d'exercices préparatoires à une enquête de plus grande envergure.

Ce colloque est organisé par ARTESS et le Réseau International Acteurs Emergents (RIAE) avec le soutien de l’Institut de Recherche interdisciplinaire sur les Enjeux Sociaux (IRIS).



[1] Charles Taylor, 1995, « Invoking Civil Society », in Philosophical Arguments, Harvard University Press. Ce texte a été publié une première fois en 1990 par le Center for Psychological Studies à Chicago.

[2] Adam Smith, 1776, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, traduction de P. Taieb, PUF, p. 25.

Programme

9h - 9h30 M. LECLERC-OLIVE (ARTESS – RIAE – IRIS ) Les enjeux d’une enquête

PREMIERE SESSION

9h30 – 10h 45 Au sein des agences de coopération

  • Claire VISIER (Marie Curie Fellow, Université de Bilgi, Istanbul) « Société civile » : Généalogie d’une catégorie européenne
  • Denis MERKLEN (CSPRP – IHEAL)  « Renforcer la société civile » ? : un projet pilote de l’UNESCO

DEUXIEME SESSION

11h – 13h Les notions de société civile en contexte

  • Julien KILANGA MUSINDE (CERIEC – Université d'Angers) Afrique (RDC) : Entre théorie et pratiques
  • Rahsan AKTAS (traductrice, étudiante EHESS) Turquie : un enjeu politique
  • Sahar SAEIDNIA (IRIS-EHESS)  Iran : une société civile islamique ?

TROISIEME SESSION

14 h15- 16 h Circulations

  • Niall BOND (LCE (EA 1853) – Université Lyon 2) Entre mondes anglophone et germanophone
  • Michèle LECLERC-OLIVE (ARTESS – RIAE – IRIS) Le vestibule et la palabre
  • Lun ZHANG (CICC – Université de Cergy-Pontoise – RIAE) Chine : enchevêtrement entre tradition et modernité

QUATRIEME SESSION

16h 15 18h Ambivalences

  • Noureddine MIHOUBI (ERASME – Université Paris 8) Algérie : du contestataire au participatif
  • Laura RUIZ DE ELVIRA CARRASCAL (Université Philipps de Marburg) Les notions de Mujtama‘ ahlī et de mujtama‘ madanī dans la Syrie des années 2000
  • Françoise DAUCE (CERCEC – Université de Clermont-Ferrand) Russie : entre civilité et civisme

Discussion générale 18 h 19h

Cocktail

Lieux

  • (R-1) salle du conseil A - 190 avenue de France
    Paris, France (75013)

Dates

  • vendredi 29 novembre 2013

Mots-clés

  • société civile, politique, traduction, coopération internationale, performativité

Contacts

  • Michèle Leclerc-Olive
    courriel : mleclerc [at] ehess [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Michèle Leclerc-Olive
    courriel : mleclerc [at] ehess [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Les notions de société civile », Journée d'étude, Calenda, Publié le mercredi 30 octobre 2013, http://calenda.org/263370