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Autour de Jean Norton Cru

Around Jean Norton Cru

Enjeux contemporains du témoignage en histoire, littérature et didactiques

Contemporary issues of eye-witnessing in history, literature and didacticism

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Publié le vendredi 21 février 2014 par Julie Abbou

Résumé

La Première Guerre mondiale a vu apparaître un genre nouveau sur la scène éditoriale européenne : le témoignage. Rares furent ceux qui s’avisèrent, à l’époque, de la valeur inestimable que recélaient les récits des rescapés et du bouleversement qu’annonçait l’émergence de cette parole testimoniale émanée de combattants stupéfaits par ce qu’ils avaient découvert au front et déterminés à faire connaître aux vivants le visage de la guerre réellement vécue. La clairvoyance de Jean Norton Cru (1879-1949) n’en est que plus remarquable. Cet Ardéchois cosmopolite, professeur de français aux États-Unis rappelé en 1914, passa vingt-huit mois dans les tranchées et quinze ans à s’interroger sur la forme que ses compagnons d’armes avaient choisi de donner à leurs écrits.

Annonce

Colloque international et interdisciplinaire, organisé par Charles Heimberg, Charlotte Lacoste, Frédéric Rousseau et Bruno Védrines

Université de Genève, 11-13 décembre 2014

Argumentaire

La Première Guerre mondiale a vu apparaître un genre nouveau sur la scène éditoriale européenne : le témoignage. Rares furent ceux qui s’avisèrent, à l’époque, de la valeur inestimable que recélaient les récits des rescapés et du bouleversement qu’annonçait l’émergence de cette parole testimoniale émanée de combattants stupéfaits par ce qu’ils avaient découvert au front et déterminés à faire connaître aux vivants le visage de la guerre réellement vécue. La clairvoyance de Jean Norton Cru (1879-1949) n’en est que plus remarquable.

Cet Ardéchois cosmopolite, professeur de français aux États-Unis rappelé en 1914, passa vingt-huit mois dans les tranchées et quinze ans à s’interroger sur la forme que ses compagnons d’armes avaient choisi de donner à leurs écrits. L’intense activité critique qu’il déploya afin de valoriser les récits des survivants, activité dont rend compte un ouvrage essentiel, Témoins (1929), qualifié de « maître livre » par Antoine Prost, n’a pas peu contribué à la légitimation du genre testimonial. En démontrant l’intérêt à la fois documentaire et littéraire de ces textes passés souvent inaperçus (éclipsés qu’ils furent par des genres plus familiers et mieux établis, comme le roman de guerre), Cru initia une réflexion qui continue, un siècle plus tard, de nourrir la recherche au sein des diverses disciplines confrontées à la question du témoignage – en particulier l’histoire, la sociologie, la psychologie, la philosophie, le droit, la littérature, la didactique et la linguistique.

Cela ne saurait toutefois faire oublier que l’œuvre de Jean Norton Cru s’est trouvée contestée dès l’origine, la parution de Témoins ayant donné lieu, au début des années trente, à une véritable bataille critique dont on n’a pas fini de sonder les enjeux idéologiques. La renommée des défenseurs de Cru (Jules Isaac, Pierre Renouvin, Benjamin Crémieux notamment) ne suffit pas à recouvrir les bruyantes invectives de ses détracteurs auquel l’intéressé tenta de répondre dans Du Témoignage (1930). La portée de sa méthode critique échappa au plus grand nombre, et très vite on oublia cette réflexion sur les récits des témoins, comme on oublia les témoignages des poilus, condamnés à « se perdre et s’ensabler dans un désert d’indifférence », ainsi que le déplorera Maurice Genevoix en 1959, dans un ultime hommage rendu à celui qu’il tenait pour un « précurseur ». Témoins ne connut aucune réédition pendant plus de soixante ans, se trouvant confiné au milieu fort restreint des historiens spécialistes de la Grande Guerre, et ce malgré la succession, tout au long du XXe siècle, de nouvelles générations de témoins ; malgré l’apparition du témoignage concentrationnaire qui contribua, dans le sillage du procès de Nuremberg, à redonner une existence au genre en en redéfinissant les problématiques ; et malgré le rôle joué par le témoignage durant la guerre d’Algérie, où il s’imposa comme un instrument essentiel de la dénonciation de la guerre et des pratiques qui y eurent cours.

Les rééditions de Témoins en 1993 et 2006, qui permirent enfin au plus grand nombre de (re)découvrir cette œuvre, éveillèrent l’intérêt de nombreux chercheurs dans un contexte où le nombre de témoignages disponibles allait toujours croissant, mais suscita en même temps des réactions d’hostilité presque aussi vives que celles qu’avait déclenchées la première parution de l’ouvrage. Le débat qui s’en est suivi ces vingt dernières années semble avoir clivé durablement le champ historiographique relatif à la Première Guerre mondiale.

Aussi souhaiterions-nous profiter de cette date anniversaire de 2014 pour procéder, avec un siècle de recul, à une relecture sereine de l’œuvre de Jean Norton Cru qui, au terme d’une réception deux fois tumultueuse, reste aujourd’hui encore controversée. Il s’agira de ressaisir le projet qui fut le sien dans Témoins, d’examiner ses principes méthodologiques, de mesurer les apports de cette réflexion d’envergure et d’en souligner les éventuels excès ou contradictions – soit de soumettre son œuvre à un questionnement sans concession, comme Cru lui-même savait le faire, lui qui écrivait en janvier 1930 : « J’attends toujours la critique sérieuse. Je ne la redoute pas car elle est toujours utile : à l’auteur, à son œuvre, à la question traitée. Mais elle ne paraîtra pas avant qu’on se décide à prendre la chose au sérieux ».

Prenant Cru au mot, et la chose au sérieux, nous nous proposons d’organiser un colloque international qui se tiendra à l’Université de Genève les 11 et 12 décembre 2014 et qui aura l’ambition de faire dialoguer entre eux des spécialistes de différentes disciplines, au premier rang desquelles l’histoire, la littérature et les didactiques de l’histoire et du français.

Les problématiques que soulève l’œuvre de Jean Norton Cru sont nombreuses : nous vous invitons à venir les explorer dans toute leur diversité.

Axes et problématiques

Histoire

  • La méthode adoptée par Jean Norton Cru dans Témoins correspond-elle aux règles historiographiques de la critique des sources ? La conception que Marc Bloch avait de l’utilisation des témoignages en histoire est-elle compatible avec le travail de Cru, et jusqu’à quel point ?
  • Quelles critiques ont-elles été faites à Cru et à Témoins depuis 1929, par qui et dans quel but ? Comment rendre compte des éventuelles mésinterprétations de l’œuvre de son œuvre ?
  • Usages et mésusages des témoignages en histoire de 1914 à nos jours. Quel est le statut du témoin dans l’historiographie aujourd’hui ?
  • Où en est l’« affaire Norton Cru » ? Quelles formes le débat opposant les historiens de Péronne à ceux du CRID a-t-il pris depuis les années quatre-vingt-dix ? Dans quelle mesure les recherches récentes déplacent-elles les lignes de clivage entre les deux écoles ? Quel est le bilan d’une controverse qui semble avoir engagé un positionnement non seulement historiographique et épistémologique, mais également philosophique et politique ?

Littérature

  • Le travail accompli par Jean Norton Cru constitue une étape essentielle du processus qui fit sortir le témoignage du prétoire et le fit entrer en littérature. Quelles ont été les conséquences de cette entreprise de valorisation de la parole testimoniale à l’orée du XXe siècle, alors que le témoignage s’apprête à prendre de plus en plus de place, à côté de genres plus traditionnels comme l’autobiographie ou les mémoires ? La réflexion initiée par Cru a-t-elle connu des prolongements théoriques ?
  • La réception de Témoins par les milieux littéraires de l’entre-deux-guerres fut certes mouvementée, mais elle eut le mérite d’ouvrir un débat de fond, qui n’eut pas son équivalent lors des rééditions de 1993 et 2006, alors même que la « littérature de témoignage » constitue un domaine de recherche en plein développement. Que signifie cette réserve des littéraires à l’égard d’un tel ouvrage critique ?
  • Le corpus valorisé par Jean Norton Cru se compose de documents dont la valeur ne fut pas toujours reconnue, et le témoignage peine, aujourd’hui encore, à être véritablement lu en tant qu’œuvre. Sortir de l’opposition entre témoignage et littérature, qui continue d’être de mise dans le discours critique, n’implique-t-il pas de repenser les outils de la critique à l’aune de ce « nouveau » corpus, qui consacre un déplacement des catégories esthétiques existantes ?
  • Quelle poétique peut-on dégager de l’œuvre de Jean Norton Cru ?

Didactiques de l’histoire et du français

  • Quelle est la place accordée aux témoins et aux témoignages dans le cours d’histoire, les manuels scolaires, les visites sur les lieux de mémoire, la formation des enseignants, etc. ? Le recentrement sur les acteurs, leur subjectivité, leur écriture est-il une option permettant de mieux appréhender les réalités de la guerre et la tragédie qu’elle a été pour toute une génération ? La dynamique entre histoire et témoignages constitue un enjeu didactique de première importance. Le recours aux textes de témoignage en classe d’histoire rend nécessaire un travail de mise à distance et de contextualisation pour ne pas laisser planer l’illusion d’un rapport immédiat avec la réalité du passé et sa complexité, mais il ouvre en même temps à des dimensions de l’histoire humaine dont les sources traditionnelles ne rendent pas toujours compte.
  • N’est-il pas temps de s’interroger de manière plus systématique sur le gain qu’apporterait l’introduction des œuvres de témoignage dans le cours de littérature ? Témoins pourrait constituer une base de réflexion essentielle à ce propos. L’œuvre de Cru invite en effet à relire la théorie littéraire avec un autre regard, quitte à réévaluer certains de ses concepts et à la décentrer d’une perspective fortement axée sur les récits fictionnels, et plus spécifiquement sur le roman. Lire les témoignages des grands évènements traumatiques du XXe siècle en classe de français pose le problème de la relation d’un genre en émergence dans sa relation avec les genres canonisés et déjà patrimonialisés par l’école. Ainsi la poétique qui se théorise dans Témoins tend-elle à remettre en question le canon esthétique qui continue de structurer le curriculum effectif de l’enseignement de la littérature et soulève des problématiques essentielles :

(i) La question de la discordance entre les genres valorisés dans le canon littéraire et la sémiotisation par les témoins d’un traumatisme historique majeur ;

(ii) L’émergence d’un genre comme mode d’expression et de résolution d’un conflit idéologique, et l’école comme lieu significatif de ce conflit ;

(iii) L’autonomisation de l’esthétique par rapport à l’éthique procède d’une conception historiquement datée de la littérature. Témoins pourrait permettre de didactiser la question essentielle du couplage éthique-esthétique.

Comité scientifique

Rémy Cazals ; Catherine Coquio ; Frédérik Detue ; Laurent Douzou ; Béatrice Fleury ; Charles Heimberg ; Valérie Igounet ; Jean-Louis Jeannelle ; Philippe Lejeune ; Nicolas Mariot ; Philippe Olivera ; François Rastier ; Christophe Ronveaux ; Frédéric Rousseau ; Tiphaine Samoyault ; Bernard Schneuwly ; Jacques Walter

Envoi des propositions

Les propositions de communication (maximum 3000 signes) devront s’inscrire dans un ou plusieurs de ces axes de recherche. Elles seront accompagnées d’une notice biobibliographique de l’auteur, et devront nous parvenir à l’adresse colloquejnc@yahoo.fr

avant le 15 avril 2014.

La sélection des communications tiendra compte, outre de la qualité scientifique des propositions, du nécessaire équilibre entre les axes proposés.

Les personnes ayant répondu à l’appel seront informées du résultat de la sélection d’ici au 15 mai 2014.

Ce colloque donnera lieu à une publication.

Responsables

Section des sciences de l’éducation (SSED) & Institut universitaire de formation des enseignants (IUFE)

Équipe de didactique de l’histoire et de la citoyenneté (ÉDHICE)

Groupe de Recherche pour l’Analyse du Français Enseigné (GRAFE)

Pavillon Mail boulevard du Pont-d’Arve – 401 211 Genève 4

Lieux

  • Boulevard du Pont-d’Arve
    Genève, Confédération Suisse (401211)

Dates

  • mardi 15 avril 2014

Mots-clés

  • Jean Norton Cru, témoins, témoignage, Grande Guerre, historiographie, didactiques, littérature

Contacts

  • Charlotte Lacoste
    courriel : charlotte [dot] lacoste [at] yahoo [dot] fr

Source de l'information

  • Charlotte Lacoste
    courriel : charlotte [dot] lacoste [at] yahoo [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Autour de Jean Norton Cru », Appel à contribution, Calenda, Publié le vendredi 21 février 2014, http://calenda.org/277121