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Conversions : religions, transmutations et politiques

Conversions: religions, transmutation and politics

Revue « Comment s'en sortir ? »

Comment s'en sortir?

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Publié le mardi 25 février 2014 par Rémi Boivin

Résumé

Selon la première édition du dictionnaire de l’Académie française (1694), la conversion désigne le « changement », la « transmutation », bien qu’elle « se di[se] aussi en matière de Religion, & de morale, et signifie changement de croyances, de sentiments, & de mœurs de mal en bien ». Si l’acception religieuse fut reléguée au second plan dans ce dictionnaire et les suivants, elle devint première dans l’étude de la conversion, sous l’impulsion de la théologie. En ce sens, et à travers l’histoire, l’anthropologie, la sociologie et la psychologie sociale ou la transdisciplinarité, la conversion a acquis un intérêt scientifique croissant au cours du XXe siècle, en dépit de la sécularisation de nos sociétés et du déclin de l’influence religieuse sur les individu·e·s.

Annonce

Argumentaire

Coordination : Nadia Fadil, Guillaume Roucoux.

Selon la première édition du Dictionnaire de l’Académie Française (1694), la conversion désigne le « changement », la « transmutation », bien qu’elle « se di[se] aussi en matière de Religion, & de morale, et signifie changement de croyances, de sentiments, & de mœurs de mal en bien »[1]. Si l’acception religieuse fut reléguée au second plan dans ce dictionnaire et les suivants, elle devint première dans l’étude de la conversion, sous l’impulsion de la théologie. En ce sens, et à travers l’histoire, l’anthropologie, la sociologie et la psychologie sociale ou la transdisciplinarité (Brandt et al., 2009 ; Bakhouche et al., 2012), la conversion a acquis un intérêt scientifique croissant au cours du XXe siècle, en dépit de la sécularisation de nos sociétés et du déclin de l’influence religieuse sur les individu·e·s.

Héritières d’une culture chrétienne, les premières études de la conversion la conçoivent sur le registre ponctuel et imprévisible de l’éveil, de l’illumination, voire de l’extase (Starbuck, 1900 ; Clark, 1929). Ce n’est qu’au cours du XXe siècle que la conversion se voit redéfinie et conceptualisée, d’abord relativement à l’héritage ; plus tard, au pèlerinage (Hervieu-Léger 1999). L’apparition de nouveaux mouvements religieux donne une ampleur et une visibilité accrues aux phénomènes de conversion. Une multitude de modèles vont naître des sciences sociales, comme le modèle inaugural de Lofland et Stark (1965, Lofland 1977 ; Snow et al. 1980). Avec celui-ci, et des études subséquentes, la définition de la conversion change radicalement : il ne s’agit plus d’un évènement ponctuel, mais d’un processus ou d’une carrière (Richardson et al., 1977 ; Richardson, 1978 ; Bankston et al., 1981). On s’intéresse à en connaître les motifs (Lofland et al., 1981) et ses effets sur la personnalité (Travisano, 1975 ; Straus, 1976 ; Dawson, 1990 ; Barker, 1995). Le débat scientifique s’intensifie alors sur le rôle « actif » ou « passif » de l’individu, conduisant à interroger la conversion au regard du recrutement (Richardson, 1985). Riche de sens, la conversion est aussi l’occasion de penser d’autres notions et expériences, parmi lesquelles l’engagement (Lynch, 1977 ; Richardson, 1977 ; Stapples et al., 1987), l’addiction (Simmonds, 1977), voire l’infection (Laycock, 2010).

Cette esquisse de généalogie de la conversion religieuse montre qu’à force d’interrogations, d’analyses, d’affinages, d’usages voire d’usures théoriques, elle n’est devenue qu’un thème classique des sciences religieuses. Alors qu’en dehors de ces dernières, elle semble s’être développée en un outil capable de décrire divers phénomènes. La conversion dépasse aujourd’hui le seul registre du religieux. En proposant de la retravailler en l’état, c'est-à-dire à partir de sa pluralité descriptive, ce numéro entend exhumer et valoriser ses autres acceptions, éventuellement en créer de nouvelles, avec l’ambition de lui insuffler un pouvoir critique et lui restituer sa qualité de concept (Baillé, 2007). Ce faisant, nous posons aussi la question du rapport entre la conversion et ce que Michel Foucault a décrit comme le « souci de soi » : le travail discursif, affectif et corporel de soi dans une optique de transformation de soi. En ouvrant ce concept à d’autres réalités, nous souhaitons aussi nous interroger sur la pertinence de ce signifiant et sa fonction dans les discours. Que se passe-t-il lorsqu’une transformation sociale (quelle qu’elle soit) est marquée par le terme « conversion » ? Et quel est le rapport entre ces phénomènes et tout le travail sur soi qui est opéré de façon quotidienne par chaque sujet ? Pouvons-nous affirmer que la conversion opère comme un concept analytique neutre, ou est-ce que ce concept joue un rôle particulier dans le processus de dénaturalisation de certaines (et lesquelles ?) pratiques de transformations de soi ? Le but de ce numéro est d’en faire une catégorie d’analyse utile dans le travail des enjeux et des rapports de pouvoir qui structurent et li[mit]ent à la fois nos vies, nos pensées, nos désirs, nos corps et nos espaces. Les auteur·e·s sont invité·e·s à inscrire leur proposition d’article dans un ou plusieurs des trois axes suivants.

Axes

  • Conversions religieuses, catégories sociales et rapports de pouvoir :

Les conversions religieuses de femmes ont donné lieu à de nombreuses études sociologiques : qu’en est-il de la race, de la classe, de la sexualité, et de leur intersectionnalité ? La conversion religieuse n’implique-t-elle pas nécessairement d’autres conversions ? N’est-elle pas toujours multiple ? Nous proposons de réécrire le concept de conversion au pluriel. Nous souhaitons étudier comment les conversions, qui se réalisent nécessairement au gré de rencontres et d’interactions, interrogent aussi l’émergence, le renversement ou la perpétuation de hiérarchies sociales. Il sera question d’examiner les rapports de pouvoir inhérents aux conversions religieuses.

Dans la mesure où des conversions religieuses peuvent ouvrir des perspectives d’émancipation, nous interrogeons également la capacité des dogmes religieux à (re)définir les catégories de sexe, de race, de classe, de sexualité, etc. Comment le devenir-femme-en-religion éclaire et travaille les notions de « femme » et de « sexe » ? Que devient le « sexe » pour les croyants membres d’une religion qui postule que l’essence humaine n’a pas de genre ? On pourra articuler une réflexion à partir de différents exemples de catégories sociales, de rapports de pouvoir et de contextes religieux.

  • Conversions des corps et transmutations identitaires :

Dans une perspective qui paraîtra irrévérencieuse à l’égard de plus d’un siècle de réflexion scientifique, sur les conversions en tant qu’expérience strictement religieuse, sans pour autant la réduire à une socialisation quelconque, nous souhaitons élargir le champ des possibles en invoquant les acceptions populaires oubliées des savants. Il s’agira alors de repenser la conversion en tant que « transmutation » en dehors du champ religieux, invitant à travailler la matérialité même du processus au regard des identités en devenir. Au sens étymologique du terme, le latin conversio fait référence à la transformation d’une matière en une autre : où est donc passé le corps pendant les conversions ?

La « séroconversion » est un exemple éloquent du primat biologique sur la subjectivité, en ce que la détection d’anticorps précède le changement de statut, voire une redéfinition radicale de soi. Par ailleurs, dans quelle mesure la transition implique-t-elle une « chirurgie de conversion génitale »[2] ? Ces deux exemples pourraient nous aider à penser le dépassement d’un « point de non-retour » réel ou fantasmé à l’issue de conversions. On imaginera comment des « conversions de race » peuvent se réaliser, comment se nourrir d’aliments hallal, kasher, biologique, « premiers prix » ou d’origine uniquement végétale, ainsi que les médicaments ou « produits de beauté » transforment dans ses multiples dimensions le sujet politique, entre autres co[rps]versions possibles. Nous réfléchirons aux conversions des désirs inscrits dans et transcrits sur les corps, à la « désorientation » sexuelle en cours de vie. Enfin, nous souhaiterions nous ouvrir à l’engendrement vampirique, le devenir-lycanthrope ou la zombification, qui posent tous trois la question du caractère à la fois biologique et subjectif des conversions.

  • Conversions stratégiques et menaces politiques :

Au contraire de ce que le premier Dictionnaire de l’Académie Française nous informait, les conversions ne désignent plus aujourd’hui en Occident le changement de « mœurs de mal en bien », mais plutôt l’inverse. Qu’elles soient religieuses, sexuelles, de genre, raciales ou autres, les conversions ne seraient jamais anodines ni désintéressées. Elles participeraient d’une « défense psychique », recouvriraient une stratégie, voire une menace politique, notamment au regard d’une fiction nationale. Les conversions n’apparaissent plus comme une fin en soi – l’ont-elles finalement toujours été ? – mais sont un moyen, un registre parmi d’autres d’une praxis politique. L’exemple des conversions religieuses pour accéder au mariage et à ses « privilèges » est bien connu, comme celui pour obtenir la citoyenneté, mais celles de colonisé·e·s le sont moins. Il sera donc question dans ce troisième axe de savoir ce qu’elles coûtent aux individu·e·s, et dans quelle mesure ces expériences réussissent ou échouent. Nous tenterons de savoir comment les conversions – non nécessairement religieuses – peuvent participer de praxis minoritaires, féministes, marxistes, anarchistes, postcoloniales ou queer.

Les conversions politiques ou l’emphase politique des conversions à travers la menace est un topos de nombreux discours publics ou philosophiques contemporains. C’est de plus en plus systématiquement, que sur le visage du ou de la convertie d’autres (sombres) figures apparaissent : « espion·ne·s trans’ »[3], « traîtres·ses », ou encore « terroristes » occidentaux·ales prétendument déjà aguerri·e·s à l’Islam en étant converti·e·s en bombes humaines. En passant par les discours valorisant la santé de la population comme une richesse nationale menacée, se convertir ou être converti–e semblent déstabiliser la fiction politique d’un sujet unique, pur et immuable. Les conversions apparaissent comme le moyen privilégié de production d’un ennemi intérieur, voire d’un ennemi en soi-même. Quelle est la place des discours sur les conversions dans la construction d’une fiction nationale et de communautés politiques ? En outre, c’est la question des frontières qui est soulevée ici. Ainsi, on considérera les conversions comme une aide à imaginer l’entre-deux (Sassi, 2012), le passage, l’hybridation, ou le métissage redouté. Au final, c’est aux processus de (dé)subjectivation/(dés)abjectivation politique que la question des conversions nous donne à penser.

Modalités de soumission

Les propositions contiennent le titre de l’article et un résumé de 500 mots maximum, ainsi qu’une présentation des auteur·e·s comprenant le nom, la discipline, les coordonnées de contact et une biographie de 150 mots maximum. Elles doivent être adressées à l’adresse : redaction@commentsensortir.org.

La charte éditoriale complète est disponible sur notre site internet : http://commentsensortir.org

  • Date limite de réception : 15 mars 2014

Notification de la première phase de sélection : fin mars 2014

  • Soumission des articles complets pour évaluation à l’aveugle : 1er septembre 2014

Notification de la décision : mi-octobre 2014

  • Publication : Printemps 2015

Les articles ne devront pas dépasser 7 000 mots, références incluses.

Comité scientifique

  • Sara AHMED (University of London, England)
  • Judith BUTLER (University of California, Berkeley, United-States)
  • Vinciane DESPRET (Université de Liège, Bruxelles)
  • Didier ÉRIBON (Université d’Amiens, France)
  • Carla FRECCERO (University of California, Santa Cruz, United-States)
  • Nacira GUENIF-SOUILAMAS (Université Paris 13, France)
  • Jack HALBERSTAM (University of Southern California, United-States)
  • Martine LEIBOVICI (Université Paris 7, France)
  • Achille MBEMBE (University of the Witwatersrand, South Africa)
  • Trinh T. MINH-HA (University of California, Berkeley, United-States)
  • Chantal MOUFFE (University of Westminster, England)
  • Beatriz PRECIADO (Museo de Arte Contemporáneo de Barcelona, España)
  • Tuija PULKKINEN (Helsingin Yliopisto, Suomi / University of Helsinki, Finland)
  • Judith REVEL (Université Paris 1, France)
  • Pinar SELEK (Türkiye/Turkey ; Université de Strasbourg, France)
  • Susan STRYKER (University of Arizona, United-States)
  • Chandra TALPADE MOHANTY (Syracuse University, United-States)
  • Eleni VARIKAS (Université Paris 8, France)

Références

  • ATTIAS Jean-Christophe (dir.), De la conversion, Editions du Cerf, Paris, 1998.
  • BAILLE Jacques (dir.), La conversion : Du mot au concept, Presses Universitaires de Grenoble, Grenoble, 2007.
  • BAKHOUCHE Béatrice, FABRE Isabelle & FORTIER Vincente (eds.), Dynamiques de conversion : Modèles et résistances : approches interdisciplinaires, Brepols, Turnhout, 2012.
  • BANKSTON W. B., CRAIG J. F. & HUGH F. H. J., "Toward a General Mode of the Process of Radical Conversion: An Interactionist Perspective on the Transformational Self-Identity", Qualitative Sociology, vol. 4, 1981, pp.279-297.
  • BARKER Eileen, "Conversion or Mind Control?", in New Religious Movements: A Practical Introduction, HMSO, London, 1995, 2nd edition, pp. 17-23.
  • BASTIAN M. J., "Young Converts: Christian Missions, Gender and Youth in Onitsha, Nigeria 1880-1929", Anthropological Quarterly, vol. 73, 2000, pp. 145-158.
  • BRANDT Pïerre-Yves & FOURNIER Claude-Alexandre (dirs.), La conversion religieuse : analyses psychologiques, anthropologiques et sociologiques, Labor et Fides, Genève, 2009.
  • CHALIER Catherine, Le désir de conversion, Editions du Seuil, Paris, 2011.
  • CLARK Elmer, The Psychology of Religious Awakening, Macmillan, New York, 1929.
  • DAWSON Lorne, "Self-Affirmation, Freedom, and Rationality: Theoretically Elaborating "Active" Conversions", Journal for the Scientific Study of Religion, vol. 29, n°2, 1990, pp. 141-163.
  • HERVIEU-LEGER Danièle, Le pèlerin et le converti, Flammarion, Paris, 1999.
  • LAYCOCK Joseph P., "Conversion by Infection: The Sociophobic of Cults in The Omega Man", in International Journal for the Study of New Religions, vol. 1, n°2, 2010, pp. 261-278
  • LOFLAND John, "'Becoming a World-Saver Revisited", American Behavioral Scientist, vol. 20, n°6, 1977, pp. 805-818.
  • LOFLAND John &SKONOVD Norman, "Conversion Motifs", Journal for the Scientific Study of Religion, vol.20, n°4, 1981, pp. 373-385.
  • LOFLAND John& STARK Rodney, "Becoming a World-Saver: A Theory of Conversion to a Deviant Perspective", American Sociological Review, vol. 30, n°6, 1965, pp. 862-875.
  • LYNCH Frederick R., "Toward a Theory of Conversion and Commitment to the Occult", American Behavioral Scientist, vol. 20, n°6, 1977, pp. 887-908.
  • RICHARDSON James, "Conversion and Commitment in Contemporary Religion", American Behavioral Scientist, vol. 20, n°6, 1977, pp.799-804.
  • RICHARDSON James, "The Active vs. Passive Convert: Paradigm Conflict in Conversion/Recruitment Research", Journal for the Scientific Study of Religion, vol. 24, n°2, 1985, pp. 119-236.
  • RICHARDSON James, Conversion Careers: In and Out New Religions, Sage Pub., 1978.
  • SASSI Asma, "Le thème de la conversion dans la profondeur analytique de l’’entre-deux’ », in ThéoRèmes, n°3, 2012.
  • SIMMONDS Robert B., "Conversion or Addiction: Consequences of Joining a Jesus Movement Group", American Behavioral Scientist, vol. 20, n°6, 1977, pp. 909-924.
  • SNOW David & PHILLIPS Cynthia, "The Lofland-Stark Conversion Model: A Critical Reassessment", Social Problems, vol. 27, n°4, 1980, pp. 430-447.
  • STAPPLES C. L. &MAUSS A. L., "Conversion or Commitment? A Reassessment of the Snow and Machalek Approach to the Study of Conversion" in Journal for the Scientific Study of Religion, 26, 1987, pp.133-147.
  • STARBUCK Edwin, The Psychology of Religion: An Empirical Study of the Growth of Religious Consciousness, W. Scott, C. Scribner’s Son, New York, 1900.
  • STRAUS Roger A., "Changing Oneself: Seekers and the Creative Transformation of Life Experience", in J. Lofland (ed.), Doing Social Life: The Qualitative Study of Human Interaction in Natural Settings, John Wiley, New York, 1976, pp. 252-272.
  • TOLLET Daniel, La conversion et le politique à l’époque moderne, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, Paris, 2004.
  • TRAVISANO Richard, "Alternation and Conversion as Qualitatively Different Transformations", in G. P. Stone and H. A. Farbermen (eds.), Social Psychology Through Symbolic Interaction, Xerox, Waltham, 1975, pp. 594-606.

[1]« Conversion », in Dictionnaires d’autrefois : http://artfix.uchicago.edu/cgi-bin-dicos/pubdico1look.pl?strippeddhw=conversion

[2] BORNSTEIN Kate, Gender Outlaw: On Men, Women, and the Rest of Us, New York, Vintage Books, 1995, p.3.

[3] RAYMOND Janice G., L’Empire transsexuel, Paris, Seuil, 1981.

Dates

  • samedi 15 mars 2014

Fichiers attachés

Mots-clés

  • conversions, religions, religion, transmutations, corps, subjectivation politique

Contacts

  • Keivan Djavadzadeh Amini
    courriel : djavadzadeh [dot] keivan [at] gmail [dot] com

URLS de référence

Source de l'information

  • Keivan Djavadzadeh Amini
    courriel : djavadzadeh [dot] keivan [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Conversions : religions, transmutations et politiques », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 25 février 2014, http://calenda.org/277335