AccueilQue faire de l'âge dans l'enquête ?

Que faire de l'âge dans l'enquête ?

What to do with age in investigations?

Penser les rapports sociaux d'âge entre enquêtés et enquêteurs

Thinking the social relationship of age between researchers and those researched

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Publié le jeudi 27 février 2014 par Rémi Boivin

Résumé

Appel à article de la revue « SociologieS ». Ce dossier se propose de revenir sur les enjeux de la prise en compte de l’âge dans la réalisation d’enquêtes de terrain. Il vise plus particulièrement à objectiver les rapports sociaux d’âge qui se jouent entre enquêteurs et enquêtés et à rendre compte de la manière dont ils s’articulent à d’autres rapports sociaux (de classe, de sexe notamment).

Annonce

Argumentaire

Dans la mesure où les données d’enquête sont recueillies et coproduites au cours d’interactions, la neutralité de l’enquêteur sur le terrain et la neutralisation de la situation d’enquête sont illusoires, malgré les précautions méthodologiques que l’on peut prendre pour éviter les biais dans le recueil des données empiriques (Mauger, 1991 ; Beaud, 1996). Les relations d’enquête se trouvent prises dans un certain nombre de rapports sociaux – de genre, de classe, d’ethnicité – dont elles peuvent difficilement s’extraire (Beaud, 1996). Or, si la manière dont elles peuvent être prises dans des rapports sociaux de classe (Mauger, 1991 ; Pinçon, Pinçon-Charlot, 1991 ; Chamboredon et al., 1994) ou de genre (Giglio-Jacquemot, 2003 ; Le Renard, 2010) a été bien étudiée, les enjeux liés à l’âge ont été moins abordés dans la littérature française (Fournier, 2006 ; Lignier, 2008). Ils sont le plus souvent seulement évoqués (Beaud, Weber, 2003 ; Bizeul, 1998)[1].

Pourtant, l’âge est un marqueur social puissant (Hughes, 1996). En étant associé à des rôles et à des attentes, il intervient dans les interactions sociales : il participe à la définition de la situation (Strauss, 1992 ; Goffman, 1974). Il permet d’interpréter les actions d’autrui et de les évaluer à l’aune des normes d’âge. L’âge constitue donc un indice qui permet de caractériser son interlocuteur et de préciser le cadre de l’interaction. Au même titre que le sexe, la couleur de peau, l’habillement, le langage, il influence la collecte des données. On sait, par exemple, qu’être étudiant est considéré de manière générale comme un statut qui facilite l’accès au terrain (Beaud, Weber, 2003 ; Chamboredon et al., 1994). Ce statut, fortement lié à l’âge, peut avoir un caractère rassurant : l’enquêteur est encore en apprentissage et l’interaction peut s’inscrire dans le cadre d’un service rendu pour un travail universitaire. Pour autant, dans d’autres circonstances, il peut jouer contre l’enquêteur, entraver l’interaction, et rendre difficile la collecte de données.

C’est cette question qui sera au cœur de ce dossier de SociologieS qui se propose de revenir sur les enjeux liés à la prise en compte de l’âge dans l’enquête de terrain, en les déclinant sur des objets et des groupes sociaux variés. Il s’agira plus particulièrement d’interroger la manière dont la différence d’âge entre enquêtés et enquêteurs intervient au cours d’une enquête de terrain et comment il est possible de l’objectiver. L’objectif est d’approfondir une question peu présente dans les travaux de sciences sociales et, par là, de nourrir les réflexions existantes sur la production et l’interprétation des données dans les enquêtes (Beaud, Weber 2003 ; Paugam, 2010). Deux pistes de réflexion transversales peuvent être développées. La première a trait à l’objectivation des rapports sociaux d’âge qui se jouent dans l’enquête. La seconde porte sur les astuces et les résolutions pratiques mises en œuvre lors du terrain pour répondre aux difficultés occasionnées par une relation d’enquête prise dans de tels rapports sociaux. Nous invitons les auteurs à développer et à articuler de manière conjointe ces deux dimensions, non exclusives mais en tension l’une avec l’autre (Schwartz, 2011).

Objectiver les rapports sociaux d’âge

Il s’agira, d’une part, de mettre en évidence les rapports sociaux[2] d’âge qui peuvent se jouer entre enquêtés et enquêteurs. La façon dont ils s’imbriquent à d’autres rapports sociaux (de sexe, de classe par exemple) sera questionnée d’autre part. Mettre au jour ces rapports sociaux, analyser la manière dont les variables d’âge, de genre et d’appartenance sociale peuvent intervenir sur le terrain permet de voir se manifester les rapports sociaux de domination qui prévalent dans le monde étudié et dont l’analyse peut tirer parti (Fournier, 2006 ; Mazouz, 2008).

Les luttes de classement dans la définition des pouvoirs dévolus à chaque âge ont été notamment mises en évidence par P. Bourdieu (1984) et R. Lenoir (1990). Ils montrent que des rapports de domination s’établissent entre des groupes d’âge, créés et organisés socialement. Ces rapports sociaux se fondent en partie sur des représentations associées à chaque âge de la vie, aux normes et aux attentes correspondant aux différents groupes d’âge. Ils s’articulent également à des rôles sociaux structurés par l’âge qui encadrent les interactions et sur lesquelles s’appuient ces représentations sociales (Strauss, 1992). Ainsi, à la vieillesse sont historiquement associées des images ambivalentes : la sagesse, la maturité, l’expérience d’un côté, l’inutilité et la décrépitude d’un autre (Bourdelais, 1993 ; Puijalon, Trincaz, 2000). Ces images s’incarnent dans des rôles et des catégories sociales comme celles de « seniors actifs » (Henaff-Pineau, 2012), de retraités, de membres du troisième âge, de personnes âgées en perte d’autonomie ou dépendantes (Caradec, 2012). La jeunesse est également associée à des rôles et des statuts sociaux (étudiant, jeune diplômé, jeune adulte) (Van de Velde, 2008). Les représentations de cet âge sont elles aussi ambivalentes. Elles sont notamment péjoratives lorsqu’elles renvoient à l’inexpérience et l’immaturité et ce, même si la jeunesse reste un âge largement valorisé socialement.

Ces représentations et ces rôles sociaux liés aux âges de la vie – intériorisés par les individus – peuvent alimenter des rapports sociaux d’âge et peser sur les relations entre enquêtés et enquêteurs. La question se pose alors de savoir comment ces représentations et ces rôles sociaux liés aux âges de la vie – fortement intériorisés par les individus – se manifestent dans la relation d’enquête ? Dans quelles circonstances viennent-ils alimenter des rapports sociaux d’âge ?

Ces rapports sociaux d’âge peuvent être étudiés ainsi dans des contextes variés, sur des objets de recherche multiples. Les contributions attentives à l’articulation de différents rapports sociaux, en croisant l’âge à d’autres catégories sociales (milieu social, genre, origine, etc.), seront largement appréciées.

Arrangements pratiques dans l’enquête

La deuxième thématique transversale de ce dossier porte sur les spécificités qu’il peut y avoir à travailler sur certains âges de la vie. Interroger des groupes d’âges particuliers peut poser des problèmes méthodologiques spécifiques tout en soulevant des questions épistémologiques d’ordre général (Mallon, 2012). La question se pose alors de savoir comment le chercheur peut se positionner face à ces difficultés, en particulier lorsqu’il existe une différence d’âge importante entre enquêteur et enquêtés. Existe-t-il des leviers, des astuces spécifiques sur lesquels le chercheur peut s’appuyer lorsqu’il recueille ses données ? En quelles occasions et sur quels sujets être perçu comme un enquêteur jeune ou âgé par les enquêtés peut-il freiner la relation d’enquête ou, au contraire, être un levier de l’interaction ?

Certains âges de la vie paraissent en effet plus problématiques que d’autres à interroger. Mener un terrain auprès d’enfants soulève de nombreuses questions (Danic et al., 2006 ; Lignier, 2008). À l’autre extrémité de l’échelle des âges, il a été établi que la mise en mots par les personnes âgées de certains aspects liés à l’expérience du vieillissement est parfois difficile et, de ce fait, elle peut être plus difficile à observer pour le chercheur (Mallon, 2012). Certaines « étapes » de l’avancée en âge, comme le veuvage (Caradec, 2007) ou l’entrée en institution (Mallon, 2004), font figure de moments catalyseurs et significatifs pour étudier l’expérience du vieillissement. Ces étapes, souvent étudiées pour elles-mêmes, sont d’autant plus appréhendables par le chercheur qu’elles sont institutionnalisées. Cependant, le processus de vieillissement et la prise de conscience de l’avancée en âge se jouent aussi à d’autres moments, plus fugaces et éphémères (tels qu’un reflet dans un miroir, le rappel de son âge dans les relations à autrui, etc.). Ces aspects de l’expérience du vieillissement, par leur forme même, sont plus difficilement saisissables que les précédents par le chercheur. Comment, alors, faciliter la mise en mots de ce vécu ? Comment accéder à ces prises de conscience furtives ? La collecte des données auprès des personnes âgées peut se poser encore plus spécifiquement lorsqu’il existe une grande différence d’âge entre enquêteur et enquêté. Par exemple, s’exprimer sur le vécu du vieillissement est-il d’autant plus difficile pour les personnes âgées que les jeunes chercheurs sont loin de cette épreuve ? À l’inverse, y a-t-il des ressources dont disposent plus particulièrement les jeunes chercheurs pouvant faciliter la relation d’enquête et débloquer les discours ? Se présenter comme « ignorant » sur le sujet car bien trop jeune, peut-il amener les personnes âgées à enclencher un discours sur l’expérience du vieillissement et faciliter l’accès à ce qui semble a priori difficilement saisissable ? Mener une recherche sur des populations vieillissantes connaissant des problèmes de santé importants alors qu’on est soi-même jeune et en bonne santé peut-il amener les enquêtés à formuler des remarques sur leur état de santé fragile, en opposition à la « vitalité » supposée de l’enquêteur ?

Modalités de proposition

Nous attendons des propositions d’articles sur les rapports sociaux d’âge avec une démarche réflexive. Elles seront fondées sur des études empiriques et sur un travail de terrain, soigneusement documentés. Elles pourront s’appuyer aussi bien sur une approche qualitative et monographique, que quantitative.

Les articles, d’une longueur maximale de 30 000 signes (notes et espaces compris), seront accompagnés d’un résumé de 750 signes et de 5 mots-clés. Ils doivent être présentés selon les normes formelles de la revue (http://sociologies.revues.org/289#tocto1n1).

Les propositions d’articles devront parvenir sous forme électronique aux coordinatrices du dossier le 15 mai 2014.

Membres du Comité de rédaction de la revue

  • Mathieu Berger, université catholique de Louvain, Belgique
  • Laurence Boutinot, CIRAD, Montpellier, France
  • Maryse Bresson, université Versailles Saint-Quentin en Yvelines, France
  • Sophie Bretesché, École des Mines de Nantes, France
  • Jean-Émile Charlier, UCL, Mons, Belgique
  • Christiana Constantopoulou, Université Panteion, Athènes, Grèce
  • Jean-Pierre Corbeau, université de Tours, France
  • Patrice Corriveau, université d’Ottawa, ONT, Canada
  • Vittorio Cotesta, université de Rome 3, Italie
  • Michel Coutu, université de Montréal, Qc., Canada
  • Marina D’Amato, université de Rome 3, Italie
  • Sophie Divay, université de Reims, France
  • Éric Dugas, université Bordeaux 2, France
  • Marie-Anne Dujarier, université Paris 3, France
  • Alexandre Dumas, université d’Ottawa, Ont., Canada
  • Cristina Ferreira, HESAV, Lausanne, Suisse
  • Bruno Frère, université de Liège, Belgique
  • Marie-Carmen Garcia, université Paul-Sabatier de Toulouse, France
  • Mihai Dinu Gheorghiu, CSE MSH, Paris, France
  • Philippe Gonzalez, université de Lausanne, Suisse
  • Cornelia Hummel, université de Genève, Suisse
  • Francis Jauréguiberry, université de Pau, France
  • Céline Lafontaine, université de Montréal, Qc., Canada
  • Pierre Lénel, CNRS IRESCO, Paris, France
  • Mary Leontsini, université d'Athènes, Grèce
  • Jean-Yves Le Talec, université de Toulouse Le Mirail, France
  • Marylene Lieber, université de Genève, Suisse
  • Hervé Marchal, université de Nancy, France
  • Martin Meunier, université d’Ottawa, Ont., Canada
  • Christian Papinot, université de Poitiers, France
  • Anne Salmon, université Paul-Verlaine, Metz, France
  • Joan Stavo-Debauge, Université Catholique de Louvain, Belgique
  • Jean-Louis Tornatore, université de Bourgogne, Dijon, France
  • Magali Uhl, Université du Québec à Montréal, Qc., Canada
  • Stéphane Vibert, université d’Ottawa, Ont., Canada
  • Stéphanie Vincent, EPFL, Lausanne, Suisse
  • Claude Weber, École de Saint-Cyr Coëtquidan, France

[1] On peut d’ailleurs établir un parallèle avec la sociologie qui, de manière générale, s’est intéressée tardivement à l’âge (Caradec, 2012).

[2] Traditionnellement, la notion de rapport social renvoie peu ou prou à une perspective marxiste de domination. Son intérêt réside dans le fait de distinguer les rapports sociaux des relations sociales qui constituent deux niveaux de réalité différenciés, qui peuvent en partie se recouvrir (Kergoat, 2004, 2009). Les relations sociales font référence aux relations concrètes entre les individus tandis que le rapport social traduit la tension autour notamment de la division et de la répartition du travail entre des groupes socialement constitués, portant des intérêts antagonistes. Ces différents groupes entretiennent des rapports de domination et « les rapports sociaux fixent, plus ou moins fermement et de manière imbriquée, des cadres à l’activité et à l’action de ces individus et groupements et aux relations entre ces individus et entre ces groupements » (Kergoat, 2004, p.24). Par exemple, on peut s’entendre individuellement avec son employeur – dans le cadre d’une relation sociale – tout en se trouvant avec lui dans un rapport social.

Dates

  • jeudi 15 mai 2014

Mots-clés

  • rapports sociaux d'âge, enquête, intersectionnalité

Contacts

  • Claire Lefrançois
    courriel : claire [dot] lefrancois [at] gmail [dot] com
  • Fanny Auger
    courriel : fanny [dot] auger59 [at] hotmail [dot] fr
  • Valentine Trépied
    courriel : valentine [dot] trepied [at] ehess [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Claire Lefrançois
    courriel : claire [dot] lefrancois [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Que faire de l'âge dans l'enquête ? », Appel à contribution, Calenda, Publié le jeudi 27 février 2014, http://calenda.org/277974