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Femmes et habitat : une question de genre ?

Women and habitat: a question of gender?

Cycle des journées d'étude de l'INED

INED study day cycle

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Publié le lundi 03 mars 2014 par Rémi Boivin

Résumé

L’INED organise en 2014/2015 un cycle de journées d’étude intitulé « Femmes et habitat : une question de genre ? » dont vous trouverez le programme détaillé en pièce jointe. La séance introductive aura lieu le jeudi 22 mai 2014 à l’INED. L’objectif de ces journées d’études est d’analyser la manière dont le logement contribue à la (re)production des identités sexuées et à la recomposition des rapports de pouvoir entre les femmes et les hommes, à l’aune des transformations qui affectent la société française contemporaine : progression des divorces et des familles recomposées, reconnaissance juridique des unions de même sexe, mais aussi crise du logement dans les grandes agglomérations, montée des inégalités socio-économiques dans la sphère du travail et de l’emploi.

Annonce

Argumentaire

Quarante ans après les premières études féministes qui ont contribué à « politiser » l’intime (Delphy, 1975), le rôle du logement dans la production des rapports de pouvoir entre les femmes et les hommes n’est, aujourd’hui, plus étudié. D’un côté, avec l’institutionnalisation des recherches sur le genre, les sociologues, démographes et politistes sortent de l’espace domestique et de l’intimité des couples pour majoritairement saisir les rapports de pouvoir dans les écoles, les entreprises, les partis politiques, la sphère publique (Clair, 2012 ; Bereni et al., 2012). De l’autre côté, les sociologues de l’urbain tiennent peu compte du genre dans l’analyse de la production de l’espace résidentiel et de ses usages. Certains, dans la tradition de l’Ecole de Chicago, privilégient l’analyse des processus migratoires et des rapports sociaux de race (Park et Burgess, 1925 ; Grafmeyer et Joseph, 1984). D’autres, dans le courant de la sociologie urbaine marxiste qui s’est développée en France dans les années 1970, font des rapports de production et de l’appartenance de classe la principale grille de lecture (Amiot, 1989 ; Topalov, 1987, 2013).

L’objectif de ces journées d’études est, ainsi, d’analyser la manière dont le logement contribue à la (re)production des identités sexuées et à la recomposition des rapports de pouvoir entre les femmes et les hommes, à l’aune des transformations qui affectent la société française contemporaine : progression des divorces et des familles recomposées, reconnaissance juridique des unions de même sexe, mais aussi crise du logement dans les grandes agglomérations, montée des inégalités socio-économiques dans la sphère du travail et de l’emploi. Considérant le logement dans ses différentes dimensions – matérielles, symboliques, économiques -, ces journées doivent permettre de dresser un état des lieux des travaux empiriques et théoriques qui articulent logement et rapports de genre, pour éclairer les formes de recomposition des inégalités entre les femmes et les hommes et proposer de nouvelles perspectives de recherche.

Jusqu’au milieu du XXe siècle, les femmes étaient essentiellement définies par leur rôle d’épouse et de mère. Le logement constituait le lieu d’un travail domestique invisible, entre tâches ménagères et soin aux enfants, alors que, dégagés de ces contraintes, les hommes pouvaient s’investir dans la sphère publique et professionnelle, symboliquement plus valorisante et financièrement plus rentable. « Le statut de l’homme, c’est celui de son travail ; le statut de la femme, c’est celui de son foyer » résument les anthropologues de la parenté à propos de la société anglaise industrielle d’après-guerre (Willmott et Young, 1957). Ce sont les féministes matérialistes qui, au tournant des années 1970, ont contribué à dénaturaliser cet ordre social en montrant ce que les inégalités entre les sexes devaient au système d’oppression qui s’enracinait dans l’espace domestique (Delphy, 1975, 1998). Dans la maison kabyle, les pièces sombres et humides dédiées aux femmes, les espaces chauds et extérieurs réservés aux hommes répondent ainsi à un système symbolique qui divise l’humanité en deux et hiérarchise les sexes (Bourdieu, 1967). A partir des années 1980, des travaux ont cherché à prendre en compte l’investissement des hommes dans la sphère domestique, autour du bricolage et du « travail à côté » notamment, interrogeant les frontières du travail salarié et les processus de construction des identités sexuées dans un contexte de montée du chômage (Weber, 1989 ; Schwartz, 1990). La division entre l’intérieur/l’extérieur, le privé/le public, le féminin/le masculin n’apparaissait ainsi plus anthropologiquement fondée ; elle devenait socialement et historiquement située.

Considéré comme le cœur du domaine privé, le logement constitue ainsi le lieu où s’inscrivent les rapports de pouvoir entre les sexes aux différents âges de la vie, en même temps qu’il contribue indissociablement à les produire. Mais, alors que la réduction des inégalités socio-économiques entre les femmes et les hommes semble s’être arrêtée dans de nombreux domaines, le rôle du logement dans la production des rapports de genre n’est pas systématiquement questionné (Baudelot et Establet, 2007 ; Pailhé et Solaz, 2009 ; Bereni et al. 2012). Le logement est devenu une sorte d’évidence, cadre de vie à la fois nécessaire et invisible des individus. De nombreuses pratiques qui se déroulent dans, mais aussi autour du logement engagent pourtant des représentations sexuées de l’ordre social et contribuent à les cristalliser. Qui dans le couple choisit, par exemple, le logement, sa localisation, son aménagement ? Qui le finance? Qui l’entretient ? Et à qui bénéficie cet investissement sur le plan symbolique et financier ? Avec l’essor du travail salarié féminin, peut-on encore seulement considérer que la femme est la « reine du foyer » ?

En outre, si le logement est défini du point de vue de son utilisation par l’INSEE, c’est-à-dire comme « local utilisé pour l’habitation », il constitue également un outil de travail et un espace de production dans lequel s’inscrivent les rapports de domination entre sexes, mais aussi entre les individus du même sexe. Les inégalités entre les femmes s’accroissent ainsi sous l’effet de la sélectivité croissante du marché du travail et de l’approfondissement de la division internationale du travail : les conditions d’insertion professionnelle des femmes issues de l’immigration se dégradent, creusant le différentiel avec les plus diplômées (Meurs et Pailhé, 2008 ; Avril, 2013 ; Condon et al., 2013). Le développement des emplois de service à domicile contribue dès lors à interroger la manière dont les rapports de domination entre les femmes donneuses d’ordre, appartenant aux classes supérieures, et les femmes exécutantes, pour partie issues des classes populaires et immigrées, s’inscrivent dans l’espace domestique.

Dès lors, ce cycle de journées d’études organisé par l’INED en 2014-2015 vise à interroger le rôle du logement dans la production des rapports de genre à partir de trois dimensions principales (économiques, matérielles et symboliques), en mêlant les apports des enquêtes ethnographiques et des approches statistiques. En effet, si le développement des études sur le genre a permis de nettes avancées dans la compréhension du fonctionnement des rapports sociaux de sexe, il a paradoxalement récemment laissé de côté l’espace domestique pour davantage s’intéresser à la sphère publique et politique (études des mouvements gays et lesbiens, des politiques de parité, des inégalités au travail et des discriminations salariales, etc.). Pourtant, les rapports sociaux entre hommes et femmes se jouent aussi dans les interstices du quotidien qui, moins facilement perceptibles, contribuent à façonner durablement les pratiques et les représentations sexuées de l’ordre social. Dans la continuité de la critique du Black feminism (Crenshaw, 1994 ; Jaunait et Chauvin, 2012), il s’agira de prendre en compte l’intersectionnalité des rapports sociaux de sexe, de classe et de race plutôt que de postuler, a priori, la supériorité d’un principe d’investigation empirique et théorique. Le logement, comme les rapports sociaux qui se construisent et se déploient autour, reste enserré dans des configurations institutionnelles et historiques particulières.

Le logement sera tout d’abord envisagé comme une marchandise dont les conditions de production et d’accumulation contribuent à structurer les inégalités économiques entre les femmes et les hommes. On pourra par exemple se demander si les femmes et les hommes sont aussi souvent propriétaires de leur résidence principale ou encore, s’ils reçoivent à part égale le logement en héritage. En outre, si le logement peut lui-même faire l’objet de transactions monétaires relatives à son usage (au travers du paiement d’un loyer, d’un crédit, etc.), il constitue plus largement le support de la circulation d’argent au sein du groupe domestique, éclairant les rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes. Quel argent est ainsi autorisé à « entrer » dans l’espace domestique ? Et qui tient, par exemple, les comptes relatifs au logement et aux autres dépenses domestiques ?

Le logement sera ensuite envisagé dans sa matérialité, comme cadre de vie des individus. Doté de propriétés matérielles (liées à sa superficie et à son aménagement) et géographiques (liées à sa localisation), il contribue en effet à structurer les pratiques domestiques (familiales, intimes, sexuelles) mais aussi professionnelles des individus en lien avec le développement des services à domicile d’une part, et de l’autoentreprise d’autre part. En particulier, si la spécialisation fonctionnelle des pièces apparaît dans les intérieurs bourgeois dès le XVIIè siècle et se diffuse ensuite rapidement dans les classes populaires (Magri, 1997), le creusement récent des inégalités face au logement, son confort, sa superficie, semble remettre en cause cette conquête de « l’intime ». Dans les cas extrêmes, les femmes se trouvent exposées au premier plan à la précarité résidentielle. Elles passent en effet davantage de temps dans l’espace domestique où elles et leurs enfants sont les premiers confrontés aux nuisances de l’inconfort, de l’exigüité et de l’insalubrité. En même temps, en tant que mères, elles jouissent d’une meilleure prise en charge institutionnelle qui, contrairement aux hommes, leur permet d’échapper à la rue. Dans le domaine du mal-logement, l’aide institutionnelle est fortement sexuée et invite donc là aussi à s’interroger sur les inégalités entre les sexes que cela suscite.

Le logement constitue enfin un élément du statut social des individus fortement doté de pouvoir symbolique, qui contribue à la production des identités sexuées aux différents âges de la vie. Dès la prime enfance, les chambres des filles et des garçons ne sont, par exemple, pas aménagées et décorées de la même manière, prédisposant de manière différenciée à la prise en charge de rôles sexués. Au moment de la mise en couple (Kaufmann, 1988), du passage à la retraite (Caradec, 2004) ou lors de ruptures professionnelles, semblent également s’engager entre les femmes et les hommes, qui refluent dans l’espace domestique, des luttes pour l’appropriation de l’espace et la « territorialisation » (Schwartz, 1990). La prise en  compte de la surexposition des classes populaires aux différents risques sociaux et au chômage en particulier doit dès lors permettre de repenser les conditions matérielles de la construction identitaire. La prise en compte tardive par le droit français et la statistique publique des couples gays et lesbiens invite également à comprendre la manière dont se reconfigurent, ou non, les rôles sexués dans et autour du logement dans les couples homosexuels et les familles homoparentales (Courduries, 2011 ; Giraud, 2010 ; Alessandrin et Raibaud, 2013 ; Giraud  et al., 2014). La fécondité des travaux contemporains qui interrogent le rôle de l’espace résidentiel dans la production des identités sexuées des groupes minorisés incite, par la perspective nouvelle qu’ils proposent, à revisiter plus largement les dimensions spatiales du genre.

Programme 

Table ronde introductive : jeudi 22 mai 2014, 14h-18h, Salle Sauvy, INED

  • Le genre dans les approches sociologiques de l'habitation. Réflexions sur les démarches de la recherche à partir de travaux français Susanna MAGRI
  • Logement, intimité et genre Michel BOZON
  • Présentation des journées d’études Anne LAMBERT, Catherine BOVALET & Pascale DIETRICH

Les interventions de Susanna Magri et de Michel Bozon seront suivies d’une présentation des journées et d’un pot de lancement. Si vous êtes intéressé-e-s, merci de vous inscrire auprès de sorya.le-forestier@ined.fr

Séances thématiques (dates à préciser)

  1. L’argent du logement : circulations monétaires et rapports de pouvoir entre les sexes dans et autour du logement (octobre 2014)
  2. S’installer, partir, rester : femmes et hommes face aux choix résidentiels (novembre 2014)
  3. Hommes et femmes dans le logement : ordre sexué et lutte pour la territorialisation (janvier 2015)
  4. Dispositifs résidentiels et socialisation genrée aux différents âges de la vie (février 2015)
  5. Femmes et hommes face à la précarité résidentielle (mars 2015)
  6. Du travail domestique au travail à domicile : le logement au cœur de la recomposition des rapports sociaux de sexe, de classe et de race (avril 2015)

Bibliographie indicative

  • Alessandrin A. et Raibaud Y. (dir.), 2013, Géographie des homophobies, Armand Colin, Paris
  • Amiot M., 1989, Contre l'Etat, les sociologues. Eléments pour une histoire de la sociologie urbaine en France (1900-1980), Paris, Edition de l’EHESS
  • Avril C., 2013, "Ambiance raciste dans l’aide à domicile" , Plein droit, 96(1)
  • Baudelot C. et Establet R., 2007, Quoi de neuf chez les filles ? Entre stéréotypes et libertés, Paris, Nathan
  • Bereni L., Chauvin S., Jaunait A. et Revillard A., 2012 (2008), Introduction aux études sur le genre, Bruxelles, De Boeck Université
  • Bourdieu P., 1967, "La Maison kabyle ou le monde renversé", in J. Pouillon et P. Maranda (eds.), Echanges et communications : mélanges offerts à Claude Lévi-Strauss, Paris, Mouton
  • Bozon M., 2009, "Comment le travail empiète et la famille déborde. Différences sociales dans l'arrangement des sexes", in A. Pailhé, A. Solaz (dir.), Entre famille et travail: des arrangements de couple aux pratiques des employeurs, Paris, Ined/La Découverte
  • Caradec V., 2004,Vieillir après la retraite. Approche sociologique du vieillissement, Paris, PUF
  • Jaunait A. et Chauvin S., 2012, "Représenter l'intersection » Les théories de l'intersectionnalité à l'épreuve des sciences sociales", Revue française de science politique, 62(1)
  • Clair I., 2012, Sociologie du genre, Paris, Armand Colin
  • Condon S., Lada E., Charruault A. et Romanini A., 2013,  "Promouvoir l'intégration des travailleuses et travailleurs domestiques migrants en France", Cahier des migrations internationales, 117
  • Courduries J., 2011, Etre en couple (gay). Conjugalité et homosexualité masculine en France, Lyon, PUL
  • Crenshaw K.W., 2005(1994), "Cartographie des marges : intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleur", Cahiers du genre, 39
  • Delphy C., 1975,  "Pour un féminisme matérialiste", L'Arc, 61
  • Delphy C., 1998, L’Ennemi principal. Economie politique du patriarcat, Paris, Syllepse
  • Giraud C., 2010, Sociologie de la "gaytrification". Place et rôle des populations homosexuelles masculines dans les processus de gentrification à Paris et Montréal, thèse de doctorat de sociologie, Université Lumière-Lyon2
  • Giraud C., Rault W., Tissot S., Trachman M., 2014, "Les hétéros du Marais : enquête sur la gayfriendliness", Rapport pour la Mairie de Paris, CSU-CRESSPA
  • Grafmeyer Y. et Joseph I., 2004 (1984), L'Ecole de Chicago. Naissance de l'écologie urbaine, Paris, Flammarion
  • Kaufmann J.-C., 1988, La chaleur du foyer. Analyse du repli domestique, Paris, Méridiens Klincksieck
  • Magri S., 1997, "L'intérieur domestique. Pour une analyse du changement dans les manières d'habiter", Genèses, 28
  • Meurs D. et Pailhé A., 2008,  "Descendantes d'immigrés en France : une double vulnérabilité sur le marché du travail ? ", Travail, genre et sociétés, 20(2)
  • Pailhé A. et Solaz A., (dir.) 2009 , Entre famille et travail : des arrangements de couple aux pratiques des employeurs, Paris, Ined/La découverte
  • Park R.E. et Burgess E.W., 1967(1925), The City. Suggestions for Investigation of Human Behavior in the Urban Environment,Chicago,University ofChicago Press
  • Schwartz O., 1990, Le Monde privé des ouvriers. Hommes et femmes du Nord, Paris, PUF
  • Topalov C. 1987,  Le logement en France. Histoire d'une marchandise impossible, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques
  • Topalov C., 2013, "Trente ans de sociologie urbaine. Un point de vue français", Métropolitiques, 16 octobre 2013. URL : http://www.metropolitiques.eu/Trente-ans-de-sociologie-urbaine.html
  • Weber F., 1989, Le travail à-côté. Etude d’ethnographie ouvrière, Paris, INRA/EHESS
  • Willmott P. et Young M., 1983 (1957), Le Village dans la ville, Paris, Centre Georges Pompidou 

Lieux

  • 133 boulevard Davout
    Paris, France (75020)

Dates

  • jeudi 22 mai 2014

Mots-clés

  • sociologie urbaine, genre, logement, inégalités

Contacts

  • Anne Lambert
    courriel : anne [dot] lambert [at] ined [dot] fr

Source de l'information

  • Anne Lambert
    courriel : anne [dot] lambert [at] ined [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Femmes et habitat : une question de genre ? », Journée d'étude, Calenda, Publié le lundi 03 mars 2014, http://calenda.org/278446