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Slices of history

Fondations et ruptures, périodes et événements dans l’historiographie des littératures africaines

Foundations and ruptures, periods and events in the historiography of African literature

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Publié le mardi 04 mars 2014 par Rémi Boivin

Résumé

L’histoire littéraire n’a pas souvent été interrogée en tant que pratique critique dans le domaine des littératures africaines. Elle a pourtant été abondamment mise en œuvre, assurant presque à elle seule l’essentiel des travaux au temps des pionniers, aux dépens d’autres approches. Cette journée d’étude souhaite interroger cette pratique de la narration historique, à partir de perspectives généralisantes et d’études de cas. Trois axes sont proposés : la fabrique de l’histoire littéraire africaine (acteurs, institutions, contextes, modes narratifs) ; l’événement en histoire littéraire africaine (sa nature autonome ou hétéronome, sa réception, sa narration) ; l’historiographie des littératures africaines (si possible dans une perspective comparée, en fonction des zones d’applicabilité, des langues, des pays). Le débat invite à questionner les routines interprétatives, en relativisant les découpages admis comme autant de constructions discursives et institutionnelles, tout en suscitant des redécouvertes d’objets et d’enjeux ayant échappé aux mises en récit dominantes.

Annonce

Argumentaire 

L’histoire littéraire n’a pas souvent été interrogée en tant que pratique critique dans le domaine des littératures africaines. Elle a pourtant été abondamment mise en œuvre, assurant presque à elle seule l’essentiel des approches au temps des pionniers (cf. la première thèse en la matière, de L. Kesteloot, et bien d’autres).

La prédominance de l’approche historique s’est exercée aux dépens d’autres approches (stylistiques, sociologiques, thématiques, psychocritiques, génétiques, philologiques…). Elle s’explique sans doute surtout par la prévalence des rapports entre littérature et histoire, entre texte et société : étant « de l’Afrique » d’une manière ou d’une autre, l’œuvre n’a cessé d’être mise en rapport avec son contexte d’émergence. Cette domination de l’approche historique a-t-elle pour autant conduit à de nombreuses études historiques fouillées, ou a-t-on privilégié les panoramas globaux ? C’est une première question qu’on peut poser.

Plus fondamentalement, s’interroger à propos de l’Histoire revient aussi à poser la question du Temps, concept dont l’appréhension est déterminée par des facteurs sociaux   mais aussi culturels  . Y aurait-il, en la matière, une temporalité – un mode d’historicité – qui serait particulière ? c’est une deuxième question possible.

Cependant, comme l’indique le sous-titre retenu pour ces journées : « fondations et ruptures, périodes et événements », c’est aussi et surtout la pratique même de la narration historique que nous souhaitons interroger, de préférence à partir de perspectives généralisantes, mais sans exclure l’analyse de cas précis.

Une étude comparée des périodisations adoptées par la critique montrerait sans doute que les découpages opérés varient en fonction des corpus envisagés, et, implicitement, en fonction de ce que l’on considère comme relevant de la littérature africaine, selon que l’on prend en considération l’écrit et/ou l’oral, le légitime et/ou le « populaire », ce qui a fait l’objet d’une diffusion internationale et/ou locale, ce qui s’est publié dans telle langue particulière (européenne, arabe ou africaine), etc. A titre d’hypothèse de travail au moins, on peut néanmoins aussi conjecturer que, malgré cette diversité liée aux différents corpus, des vulgates dominantes se sont constituées, favorisant un modèle d’appréhension basé sur l’édition du texte écrit, et confirmant par ailleurs certains partis-pris de départ en vue de définir des auteurs « classiques ». Une histoire littéraire africaine plus ou moins unifiée a-t-elle une pertinence heuristique ? Et, si oui, quelles en seraient les éventuelles spécificités ? Les périodisations les plus couramment adoptées et les « fondations » littéraires que l’on a l’habitude d’isoler ont-elles la valeur générale qu’on leur prête ? Ou seraient-elles justifiées par des impératifs didactiques ou communicationnels, donc par des publics particuliers ? En tant que narration historique, – en l’occurrence, une narration de conflits et de conquêtes pour son « émergence » –, jusqu’à quel point l’historiographie a-t-elle été configurée par le régime narratif de l’épopée ? de l’hagiographie ?

Selon un autre point de vue encore, comment la ou les histoires littéraires africaines s’articulent-elles avec l’histoire politique et sociale, et de quel territoire de référence ? Comment s’articule(nt)-elle(s) aussi avec une histoire littéraire mondiale, mise en avant avec le succès de la World Literature depuis les années 1990 ?

Le débat invite en tout cas à questionner nos routines interprétatives. On peut s’interroger, en particulier, à propos de la notion d'« événement littéraire », née en France au dix-neuvième siècle, au moment où la littérature se constitue en objet autonome : a-t-elle un sens pour les littératures africaines, et dans quel(s) espace(s) géographique(s) de référence ? Certaines dates sont régulièrement brandies comme des « ruptures », s’agissant des « chefs-d’œuvre » du passé ou de la réception de plus en plus médiatique des productions contemporaines : 1968 avec les parutions conjointes d’Ahmadou Kourouma et Yambo Ouologuem, 1986 avec les « nouvelles écritures africaines » (Séwanou Dabla), 1994 comme justifiant la mise en place d’une « écriture préemptive » (Alain-Patrice Nganang), 2007 avec le « manifeste pour une littérature-monde », etc. Mais la multiplication possible des dates (parfois empruntées à une chronologie politique) s’accompagne rarement d’une réflexion sur ce qui constitue un « événement littéraire », et sur ce qui justifie son inscription durable dans une historia. Comment penser et faire vivre, autrement qu’à travers une datation sèche, de tels « points de repère », en étant davantage attentif à l’ensemble des discours qui ont pu favoriser tel événement plutôt que tel autre ? Comment rendre compte des ruptures symboliques introduites par certaines œuvres, volontiers retenues dans de telles mises en récit : ces ruptures reposent-elles sur leur lieu et sur le contexte de leur publication, ou plutôt sur leurs caractéristiques formelles propres ? Y a-t-il eu différents moments dans leur réception, etc. ? Ne masquent-elles pas des tendances perceptibles sur le long terme, des publications plus discrètes, mais moins accessibles sur le marché, qui les nourrissent et les produisent ? Le risque est en effet de figer des habitudes d’interprétation qui obstruent les textes en les obligeant à n’être plus que des illustrations d’un cadrage périodique traditionnel, voire des monuments plus ou moins sacralisés. Comment de tels monuments ont-ils été concrètement édifiés, à travers des actes de réception critique ou médiatique, des rencontres institutionnelles (congrès, conférences, festivals), mais aussi des manifestes, des scandales retentissants (par exemple à travers des affaires de plagiat), ou des parutions orchestrées pour produire un canon littéraire (anthologies, dictionnaires, publications de « classiques », etc.) ?

Une telle démarche devrait ainsi relativiser les découpages admis, tout en suscitant des redécouvertes d’objets et d’enjeux ayant échappé à un travail de scénarisation. Mais c’est bien cette scénarisation qui est au cœur de notre interrogation : comment découpe-t-on l’histoire littéraire ? quelles tranches détermine-t-on ? Comment se définissent les fameux terminus a quo et ad quem, si importants dans les travaux académiques ? Comment établit-on que tel « événement » a constitué une rupture ? Un fondement ? Un « point de repère » ? La notion d’« événement (spécifiquement) littéraire » a-t-elle une pertinence dans le domaine ? On parle très souvent de « première génération », de « pionniers », de « précurseurs », de « fondateurs », d’« héritiers » etc., mais comment construit-on ces « générations », ces moments particuliers où apparaît une innovation ? Pourquoi ce moment-là plutôt qu’un autre ? Pourquoi cette innovation-là plutôt qu’une autre ? Pourquoi telle figure d’auteur est-elle mémorialisée et pas telle autre ? Y a t-il une concurrence entre différents « récits » centrés sur des faits ou sur des figures différentes, et comment un récit l’emporte-t-il sur un autre ? Quelles œuvres sont abandonnées à l’oubli et pourquoi ? Qu’est-ce qui, en définitive, permet de construire un récit « consacré » et des figures (auteurs, œuvres, jugements critiques), en quelque sorte ancestrales, qui ne le sont pas moins ? Que signifie, enfin, la connotation religieuse de mots comme « consacré », « consécration » ?

Bien entendu, notre but n’est pas d’aboutir à un consensus à propos d’un Grand Récit quelconque, ni à propos des « vraies » périodes de l’histoire. Plutôt, il s’agit de prendre de la distance par rapport aux narrations déjà mises en œuvre, de les analyser de manière critique comme autant de constructions discursives et institutionnelles : il y a peut-être, en effet, des périodes qui se dégageront... mais dans l’histoire de la réception critique des littératures africaines, dans l’histoire des histoires, si l’on veut.

Axes

  1. la fabrique de l’histoire littéraire africaine : acteurs, institutions, contextes, modes narratifs
  2. l’événement en histoire littéraire africaine : fondations et ruptures, nature autonome ou hétéronome de l’événement, réception et narration
  3. l’historiographie des littératures africaines : un état des lieux en fonction des zones d’applicabilité, si possible dans une perspective comparée ; les « périodes » sont-elles les mêmes d’une langue à l’autre, d’un pays à l’autre ?

Les journées d’études de l’Association pour l'étude des littératures africaines (APELA) auront lieu à l'Université Paris-Est Créteil les 18-19 septembre 2014.

Modalités de soumission

Les Journées d’études sont ouvertes à tout membre de l’APELA en ordre de cotisation ( http://www.apela.fr/apela/devenir-membre/ )

Les propositions d’interventions, précisant l’axe choisi, sont à envoyer sous la forme d’un résumé de 1000 signes maximum, accompagnées d’un bref CV (1000 signes) 

avant le 30 avril 2014 aux adresses suivantes :

Le programme définitif sera communiqué autour du 15 juin 2014. L’organisation de cette manifestation ne prendra pas en charge les frais de déplacement et de séjour.

Comité scientifique

  • Nathalie Carré
  • Claire Ducournau
  • Papa Samba Diop
  • Pierre Halen

Coorganisation

  • L.I.S. (Lettres, Idées, Savoirs EA 4395)
  • ECRITURES (EA 3943)
  • APELA

Organisation pratique

L.I.S. (Lettres, Idées, Savoirs EA 4395)

Lieux

  • Créteil, France (94)

Dates

  • mercredi 30 avril 2014

Fichiers attachés

Mots-clés

  • littératures africaines, histoire littéraire, événement, période, historiographie

Contacts

  • Claire Ducournau
    courriel : ducournau [dot] claire [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Claire Ducournau
    courriel : ducournau [dot] claire [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Tranches d'histoire », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 04 mars 2014, http://calenda.org/278659