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Les apports des méthodes numériques à l'étude des pratiques culturelles

The contribution of digital methods in the study of cultural practices

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Publié le jeudi 12 juin 2014 par Rémi Boivin

Résumé

Le numérique est au cœur des préoccupations scientifiques en tant qu’objet de recherche, mais se cache de plus en plus dans les méthodes de recueil de données : il est à ce titre autant le dedans que le dehors de nos pratiques de recherche. Intégrés à nos terrains composites, les outils numériques peuvent être des outils interprétatifs « puissants » à questionner. Maintenant que certains travaux commencent à avoir stabilisé les méthodologies qualitatives ou microcommunicationnelles autour de l’entretien ou du portrait sociologique, certaines recherches peuvent avoir un intérêt particulier à se saisir de ces nouvelles manières d’aborder les situations de communication, afin de réifier les travaux théoriques entrepris par le mouvement des humanités digitales. Des lunettes caméra au recueil de données personnelles, les data numériques sont désormais une porte technologiquement accessible, pour entrer dans l’entretien de manière inédite. Pour autant et pour éviter l’écueil du déterminisme technologique maintes fois dénoncé, il nous semble aujourd’hui nécessaire de prendre le temps de répertorier, analyser et questionner l’usage de l’informatique au service des méthodologies communicationnelles ou sociologiques.

Annonce

Programme

13h30 : Introduction – Thibault Christophe, LERASS, Toulouse II

  • 14h :  les entretiens en re-situ subjectif : apports et perspectives – Daniel Schmitt, LISEC, Strasbourg
  • 15h : comprendre l'expression numérique "populaire" à travers des méthodes visuelles – Nayra Vacaflor, MICA, Bordeaux III
  • 16h : Comment les méthodes issues des humanités digitales peuvent-elles permettre d’affiner l’étude de la structuration des pratiques communicationnelles nomades – Johann Chaulet, LISST, Toulouse II et Julien Figeac

17h : Ouverture du débat / Conclusion

Argumentaire

Le numérique comme objet de recherche…

Le numérique est au cœur des préoccupations scientifiques en tant qu’objet de recherche. Les recherches françaises se sont largement distanciées d’une acception « révolutionnaire » du numérique en tant que rupture – comme ont pu le prétendre certaines études américaines[1] –, privilégiant plutôt la piste d’une « hypothèse continuiste »[2]. Accélérées, densifiées, intensifiées, les pratiques numériques ont éclaté un certain nombre de modèles – à commencer par celui de l’amateur « sacré »[3] qui n’est qu’un exemple – engendrant une mutation palimpseste des instances et des rôles à la fois de la production et de la réception : sur l’adoption de nouveaux modèles économiques qui tentent de stabiliser le secteur industriel ; sur la transformation des métiers et des professions ; sur la question de l’innovation technologique et des cycles historiques d’émergence et d’adoption de nouvelles technologies ; et enfin sur la transformation des processus cognitifs, des pratiques, des systèmes de représentation et des régimes ontologiques et axiologiques qui accompagnent chaque nouvelle configuration des mondes sociaux.

Nous assistons bien à l’émergence d’une nouvelle culture, non pas une culture numérique, mais plutôt une culture du numérique, proche des questionnements que Jack Goody[4] et Paul Gilster[5] ont pu décrire à propos de l’écriture et de la littératie numérique.

… et comme méthodes ?

Mais le numérique est autant le dedans que le dehors de nos pratiques de recherche. Intégrés à nos terrains composites[6], les outils numériques peuvent être des outils interprétatifs « puissants » à questionner. Maintenant que certains travaux commencent à avoir stabilisé les méthodologies qualitatives ou microcommunicationnelles[7] autour de l’entretien[8] ou du portrait sociologique[9], certaines recherches peuvent avoir un intérêt particulier à se saisir de ces nouvelles manières d’aborder les situations de communication, afin de réifier les travaux théoriques entrepris par le mouvement des humanités digitales[10]. Des lunettes caméra au recueil de données personnelles, les data numériques sont désormais une porte technologiquement accessible, pour entrer dans l’entretien de manière inédite. Pour autant et pour éviter l’écueil du déterminisme technologique maintes fois dénoncé, il nous semble aujourd’hui nécessaire de prendre le temps de répertorier, analyser et questionner l’usage de l’informatique au service des méthodologies communicationnelles ou sociologiques.

Deux axes seront privilégiés dans cette approche des relations entre pratiques culturelles et observation « appareillée » numériquement : la cartographie et les discours sur l’expérience cartographiée.

Représenter numériquement : la question de la cartographie

Si l’informatique permet aujourd’hui de recueillir un certain nombre de données jusqu’alors inaccessibles, l’ouverture des possibles l’est tout autant dans sa manière de faire figurer ces données. La question de la représentation cartographique est un des premiers enjeux de cette « interméthodologie » pour rendre explicites à l’informateur ses propres données collectées. On peut en effet faire l’hypothèse que plus l’autonomisation de la représentation numérique des usages d’un informateur sera forte, plus ce dernier sera à même de nous faire bénéficier de son retour d’expérience.

Se posent alors plusieurs questionnements : y a-t-il des cartographies et des types de représentation numérique plus opérants que d’autres ? sont-elles fonction des usages et des pratiques interrogés ? comment représenter une pratique dynamique ? Dans le temps et dans l’espace ? quel degré faut-il saisir entre la simplification d’une représentation nécessaire à l’opérativité de l’entretien et la complexité d’une cartographie numérique recueillant un nombre d’informations dépassant largement les capacités humaines ? « Tout » est-il « cartographiable » ?

Les données numériques comme porte d’entrée au retour d’expérience

Une fois cartographiées et mises en forme, ces données de l’intime posent une question plus éthique. Utiliser ces méthodes relève souvent d’une inquisition forte dans un quotidien ou une pratique individuelle qui peut être vécue comme violente et violant les barrières de l’acceptable, malgré un accord préalable de l’informateur. Télécharger une application « espion » sur son téléphone portable pour comptabiliser les SMS et les heures d’appel, accepter qu’un logiciel tout aussi « espion » capte et enregistre les traces de connexion Internet sont autant de situations questionnant les frontières de la légalité et des libertés individuelles. Quels sont les cadres juridiques autour de l’utilisation de ces outils ?

D’un autre côté, elles nous obligent à repenser entièrement les méthodologies qualitatives traditionnelles dans la mesure où, articulée à un recueil de données numériques, l’investigation autour d’une pratique culturelle et/ou numérique ne modélise pas la situation de communication de la même manière.

On peut alors se demander comment utiliser pragmatiquement ces données lors d’un entretien ? De quelles manières les discours portés à partir et sur ces données sont-ils orientés ? Dit autrement, y a-t-il un moment où il est préférable de s’en détacher ? Ne donnent-elles à voir « que » des usages ou des pratiques ? Sont-elles des facilitateurs relationnels ?


[1] En témoigne la notion de digital natives, de Marc Prensky, « Digital Natives, Digital Immigrants Part 1 », On the Horizon, 1 septembre 2001, vol. 9, no 5, pp. 1‑6.

[2] Terme emprunté à Dominique Cardon lors du colloque sur les 30 ans de la revue Réseau qui s’est tenu du 8 au 10 janvier 2014 à Paris.

[3] Patrice Flichy, Le sacre de l’amateur : Sociologie des passions ordinaires à l’ère numérique, Seuil, 2010, 96 p.

[4] Jack Goody, Literacy in traditional societies Cambridge, Cambridge U. P., 1968, 360 p.

[5] Paul Gilster, Digital literacy, New York ; Chichester, John Wiley & Sons, 1998, 276 p.

[6] Joëlle Le Marec, « Situations de communication dans la pratique de recherche : du terrain aux composites », Études de communication. langages, information, médiations, 1 décembre 2002, no 25, pp. 15‑40.

[7] Voir par exemple le numéro dirigé par Joëlle Le Marec et Pierre Molinier, « L’entretien, l’expérience et la pratique. La créativité méthodologique en communication », Sciences de la société, n°95, à paraître.

[8] Jean-Claude Kaufmann, L’entretien compréhensif, 2e édition., Armand Colin, 2007, 127 p.

[9] Bernard Lahire, Portraits Sociologiques : Dispositions et variations individuelles, Armand Colin, 2005, 431 p.

Lieux

  • Salle Kantor, 3e étage du département Art&Com - 56 rue du Taur
    Toulouse, France (31)

Dates

  • vendredi 13 juin 2014

Mots-clés

  • méthodes qualitatives, outils numériques

Contacts

  • Thibault Christophe
    courriel : tibo [dot] christophe [at] hotmail [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Thibault Christophe
    courriel : tibo [dot] christophe [at] hotmail [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Les apports des méthodes numériques à l'étude des pratiques culturelles », Journée d'étude, Calenda, Publié le jeudi 12 juin 2014, http://calenda.org/289762