AccueilSujets d’Empire : Juifs et autres minorités dans l’espace méditerranéen (XIXe-XXe siècles)

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Publié le mardi 03 juin 2014 par Rémi Boivin

Résumé

La notion moderne de minorité a été présentée dans l’historiographie comme le résultat des débats internationaux liés à la dissolution de l’Empire ottoman au lendemain de la Grande Guerre. Or, la question de la place et des droits des minorités se pose aux empires coloniaux bien avant cette date, notamment en Méditerranée. Ce colloque souhaite s’interroger sur les effets politiques, juridiques, sociaux, économiques et culturels de la domination coloniale et impériale sur les communautés juives et les autres minorités, des débuts de la colonisation à la veille des indépendances.

Annonce

Argumentaire

La notion moderne de minorité a été présentée dans l’historiographie comme le résultat des débats internationaux liés à la dissolution de l’Empire ottoman au lendemain de la Grande Guerre. Or, la question de la place et des droits des minorités se pose aux empires coloniaux bien avant cette date, notamment en Méditerranée. S’il est vrai que l’espace méditerranéen est constitué d’une mosaïque de populations, l’étude des minorités doit trouver sa place dans l’histoire de l’évolution des sociétés impériales dans la région aux XIXe et XXe siècles. En effet, la pénétration coloniale européenne (France, Grande-Bretagne, puis Italie) et l’effritement puis l’effondrement de l’Empire ottoman ont eu des conséquences importantes sur les populations de la région, désormais inscrites dans des systèmes impériaux qui formaient d’autres cadres politiques et constituaient parfois de nouvelles constellations pour les minorités tout en bouleversant les hiérarchies sociales traditionnelles. En même temps, les nationalismes naissants influençaient aussi l’identification des populations dans les différentes sociétés impériales, aussi bien dans leur auto-désignation que par l’identification extérieure. Les minorités et leur traitement dans le contexte des différentes sociétés impériales peuvent donc être perçus comme des marqueurs des changements importants des rapports sociaux et politiques induits par les évolutions historiques majeures du XIXe et XXe siècle dans la région.

Dans le contexte méditerranéen, les juifs ont constitué une minorité importante sur le plan démographique dans différentes aires impériales : Empire ottoman, Empires coloniaux français et italien, territoires sous tutelle britannique. De nombreuses études, menées depuis deux décennies en France, aux États-Unis, au Maghreb et en Israël, ont mis en lumière maints divers aspects de l’histoire politique, sociale, culturelle et religieuse des communautés juives méditerranéennes à l’époque contemporaine : appartenance commune à la culture séfarade, fonctionnement des institutions communautaires, relations des communautés avec les autorités du pays, place des Juifs dans la société musulmane (arabe ou ottomane), antisémitisme colonial, occidentalisation sous les effets conjugués de la colonisation, de l’action de l’Alliance israélite universelle et de l’attraction du modèle émancipateur français sur les élites juives, rôle des rabbins dans la résistance à ce processus, migrations et exils, etc. Trop rares sont pourtant les analyses comparant non seulement la situation respective des différentes populations juives dans les différentes Empires, mais aussi celle des juifs et d’autres minorités dans le Bassin méditerranéen.

Les Empires ottoman, français, italien et britannique ont chacun assigné une place spécifique aux minorités et en particulier à la minorité juive, qui invite particulièrement à une approche comparatiste. Nous proposons donc de croiser les questionnements liés à la « situation coloniale » avec les problématiques concernant spécifiquement l’évolution des minorités. Ce colloque souhaiterait ainsi s’interroger sur les effets politiques, juridiques, sociaux, économiques et culturels de la domination coloniale et impériale sur les communautés juives et les autres minorités, des débuts de la colonisation à la veille des indépendances.

On s’intéressera en particulier au statut juridique des minorités dans les aires concernées : tantôt sujets de l’Empire ottoman, tantôt « protégés » de l’Empire français, tantôt citoyens (pour ce qui concerne les Juifs « indigènes d’Algérie »), l’exemple des Juifs pose la question de la place et des droits des minorités dans les sociétés impériales. En effet, la variété et la fragilité du statut juridique des Juifs au Maghreb colonial invitent à s’interroger sur la politique « indigène » des puissances colonisatrices. Comment se décline le statut de « protégé » dans les différentes possessions impériales ? Comment se superposent et, le cas échéant, entrent en conflit les différents systèmes juridiques induits par la situation des minorités dans les différents pays concernés (droit de la puissance colonisatrice, droit local, droit mosaïque dans le cas de la  minorité juive) ? Résultant la plupart du temps de brassages et de migrations, les minorités concernées présentent une complexité de situations juridiques et politiques  qu’il convient d’éclaircir.

            On s’attachera aussi à l’évolution de la notion de minorité induite par les débats des diplomates et des différents experts lors des discussions et des négociations internationales avant comme au lendemain de la Grande Guerre. Quelle place, par exemple, ont pris les organisations et les congrès internationaux dans la prise en compte du concept de minorité, avec quelles conséquences sur les pratiques administratives des États ?

D’autre part, le statut des minorités conduit à réinterroger les notions de nationalité et d’ethnicité, aussi bien en tant qu’auto-désignation que d’identification extérieure. En effet, le maintien dans certaines régions des aires impériales d’institutions communautaires traditionnelles, notamment les juridictions confessionnelles, conduit l’administration coloniale à construire progressivement des catégories pour définir les différents ressortissants de l’Empire, jusqu’à ce que soient fixées, à des différentes dates selon qu’il s’agit de l’Empire ottoman de l’Empire français, les frontières, soit entre l’ « égyptien » et l’ « étranger », soit entre le citoyen et l’« indigène » ou le « protégé ». Une approche comparatiste de ces phénomènes dans les différents Empires, mais aussi une étude comparée entre la minorité juive et d’autres minorités seraient souhaitables.

Cette catégorisation des différents groupes est liée à la production d’un savoir scientifique en marge de la conquête et de la domination coloniale. Or, si l’historiographie a fourni beaucoup d’éléments sur le regard porté sur les Juifs du Bassin méditerranéen, qu’en est-il,  par exemple, de celui des savants occidentaux sur les autres minorités de l’Orient ?

Cependant, la question de la « nationalité » se pose aussi dans d’autres termes dans le contexte des sociétés impériales : En effet, l’auto-désignation comme « nation » a été progressivement adoptée par les peuples colonisés suivant le modèle occidental car elle était considérée comme l’élément constitutif pour former un Etat indépendant suivant la nouvelle doctrine du principe des nationalités de plus en plus accepté par le droit international aux XIXe et XXe siècles. Ainsi, celle-ci devenait souvent le ferment des luttes anticoloniales. Mais ces nationalités n’ont-elles pas été forgées à partir d’une religion, voire une langue et une culture communes ? Dès lors  comment les minorités juives et autres se sont-elles  inscrites dans le processus d’émergence des nationalismes en Méditerranée? Ainsi, il y aurait par exemple un grand intérêt à étudier de manière comparée l’implication (ou la réserve) des minorités (juives et non-juives) dans les mouvements nationalistes (l’historiographie récente nous en donne des exemples en Tunisie, au Maroc ou en Algérie).

D’autre part, tout comme les autres minorités, les communautés juives du Bassin méditerranéen ont en effet été le théâtre de nombreux mouvements migratoires déjà mis en évidence par l’historiographie, que ce soit à l’intérieur du Maghreb ou de l’Empire ottoman, entre l’Afrique et le Levant ou vers les métropoles européennes. Or, les trajectoires individuelles et familiales suggèrent également l’existence d’identités et d’appartenances plurielles, sur lesquelles on souhaiterait revenir : comment se sont déclinées et exprimées les différentes identités des minorités des empires concernés : identité juive, française, italienne, turque, algérienne.... ? Quelles stratégies personnelles, familiales et même communautaires ont été développées par les acteurs des différentes communautés face aux évolutions économiques, sociales et politiques induites par le pouvoir impérial ?

Si le processus d’émancipation et d’assimilation politique, sociale et culturelle a été largement décrit par l’historiographie, on ne s’est peut-être pas encore suffisamment attaché au rôle joué, pour les minorités, par les idées politiques et philosophiques venues d’Europe. Ces idées n’ont-elles pas constitué une voie d’intégration différente de celles, plus connues, de l’école et de l’armée ? Dans quelle mesure n’ont-elles pas également été un moyen de lutter contre la colonisation ? Ont-elles, dans certains cas, permis de s’opposer aussi aux hiérarchies et aux traditions communautaires ? On pourra s’intéresser en particulier à la franc-maçonnerie, au communisme, au socialisme, au fascisme et au sionisme, ainsi qu’aux formes de sociabilité induites par les réseaux qu’ils ont constitués. On souhaiterait également rouvrir le dossier des relations intercommunautaires et du rôle joué, dans ces relations, par les différents pouvoirs impériaux. Ainsi, dans quelle mesure et de quelle façon l’irruption du colonisateur (français, anglais ou italien)  bouleverse-t-elle les rapports établis entre les différentes populations? Dans quels pays et à quelles époques, par exemple, la France et l’Italie jouent-elles un rôle de catalyseur des conflits et en quelles occasions joue-t-elle un rôle protecteur de la minorité juive ?

Les minorités des mondes coloniaux méditerranéens ont été également des lieux de circulation des idées, par les livres et de journaux, donnant accès à d’autres visions du monde et à de nouvelles pratiques culturelles. Quelles ont été les particularités dans la production, la réception et la transformation par les minorités des œuvres venues à la fois d’Orient et d’Occident ?

 Il convient de s’intéresser au rôle joué par les hommes, mais aussi par les femmes, issus des minorités dans les domaines de la littérature, de la peinture,  de la musique et dans le domaine scientifique.

Modalités de proposition

  • Dates du colloque : 23, 24 et 25 mars 2015.
  • Lieu : Centre d’Histoire de Sciences Po (Paris).

Les propositions de communication, d’une longueur de 250 mots, doivent être adressées avant le 31 août 2014 à l’adresse suivante : valerieassan[at]orange[point]fr

Les communications seront présentées en français ou en anglais, sans traduction simultanée.

Organisateurs :

  • Valérie Assan (Paris 1)
  • Claude Nataf (Société d’histoire des Juifs de Tunisie)
  • Jakob Vogel (IEP Paris)

Comité scientifique

  • Frédéric Abécassis (ENS Lyon)
  • Abdelkrim Allagui (Faculté des Lettres de Tunis)
  • Valérie Assan (Paris 1)
  • Manuel Borutta (Ruhr-Universität Bochum)
  • Jocelyne Dakhlia (EHESS)
  • Karima Dirèche (IRMC, Tunis)
  • Claire Mouradian (CNRS, EHESS).
  • Catherine Nicault (Université de Reims, Champagne-Ardenne)
  • Claude Nataf  (SHJT)
  • Jakob Vogel (Centre d’Histoire de Sciences Po)

Institutions organisatrices : Centre d’Histoire de Sciences Po ; Société d’histoire des Juifs de Tunisie.

Institutions partenaires : Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC).

Catégories

Lieux

  • Centre d'Histoire de Sciences Po
    Paris, France (75007)

Dates

  • dimanche 31 août 2014

Mots-clés

  • colonisation, empires, juifs, Méditerranée, minorités, nationalités

Contacts

  • Valérie Assan
    courriel :

Source de l'information

  • Valérie Assan
    courriel :

Pour citer cette annonce

« Sujets d’Empire : Juifs et autres minorités dans l’espace méditerranéen (XIXe-XXe siècles) », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 03 juin 2014, http://calenda.org/290817