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Experts et expertises dans les mandats de la Société des nations

Experts and Expertise in the League of Nations Mandates

Figures, champs et outils

Figures, Fields and Tools

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Publié le lundi 21 juillet 2014 par João Fernandes

Résumé

Constatant le rôle croissant au vingtième siècle de l’expertise dans la gestion du monde colonial, ce projet se donne pour objectif d'étudier, à travers l'exemple des mandats de la SDN, l'émergence de l'international comme échelon de décision. Il s’agit d’interroger l’influence précoce des agendas internationaux, dont les experts liés aux organisations internationales se font les relais dans le monde colonial. Il faut également enquêter sur les modalités et les cadres de reconnaissance institutionnelle de l'expertise à l'intersection des sphères coloniale et internationale. Le premier axe de questionnement s’intéresse aux rapports entre les épistémologies qui sous-tendent les sciences coloniales et les sciences en contexte métropolitain. Le deuxième axe de réflexion s’arrête sur les lieux de production de l’expertise. Enfin, dans un dernier axe, nous envisageons l'incidence sur le travail des experts, de la vision évolutionniste qui préside à la conception des mandats. Seront valorisées les contributions qui porteront sur la figure de l’expert, officiel ou non, les domaines et les outils d’expertise. Les bornes et les limites de cette dernière devront nécessairement être interrogées.

Annonce

Argumentaire

Ce projet de recherche part d'un constat empirique : le rôle croissant de l’expertise au sein des champs administratifs et politiques des États-nations et dans la gestion du fait colonial à l'échelon international, dont les mandats de la Société des Nations (SDN), dispersés entre le Moyen-Orient, l'Afrique et le Pacifique, fournissent un exemple éclairant. Deux caractéristiques les distinguent parmi les autres possessions coloniales. L'une est leur supervision internationale, censée favoriser l'amélioration des techniques de colonisation par la comparaison et l'échange de méthodes. L'autre est l'adhésion officielle à un modèle normatif de colonisation, l'indirect rule. Ces deux dimensions vont à l'encontre des modèles nationaux de colonisation qui sont employés pour ordonner les savoirs coloniaux, même si les historiens et les anthropologues qui depuis les années 1980 se sont intéressés aux sciences coloniales ont montré l'écart entre les théories coloniales unificatrices à l'intérieur des différents empires et les complexités sans fin des situations de terrain. L'enjeu ici est d'enquêter sur l'émergence de l'international comme échelon de décision, pour déterminer s'il transforme les savoirs de la colonisation. Il s’agit d’interroger l’influence précoce des agendas internationaux, dont les experts gravitant autour des organisations internationales se font les relais dans le monde colonial. Simultanément, il faut enquêter sur la construction des modalités et des cadres de reconnaissance institutionnelle de l'expertise à l'intersection des sphères coloniale et internationale, dans un rapport de forces constant entre la SDN et les pouvoirs coloniaux autour de l'exercice de la souveraineté. Là, notre parti est de considérer à la fois les experts officiels et non officiels, sans présupposer la reconnaissance de l'expertise. Le premier axe de questionnement s’intéresse aux rapports entre les épistémologies qui sous-tendent les sciences coloniales et les sciences en contexte métropolitain. L’expertise internationale prolonge-t-elle la logique des sciences coloniales comme outils d'empire et de domination ? Ou bien le processus international d'homogénéisation de l'expertise, qu'encouragent explicitement les commissions spécialisées de la SDN, convoque-t-il des critères et des méthodes élaborés hors du monde colonial, et le plus souvent pour les populations d'Europe ? Les recommandations des experts aux décideurs traduisent-elles une telle polarité ? Cette alternative est intimement liée au deuxième axe de réflexion qui s’intéresse aux lieux de production de l’expertise. La Commission Permanente des Mandats (CPM), instance de supervision, et la Section des mandats, organe de gestion administrative des dossiers au sein du Secrétariat de la SDN, semblent en constituer un des principaux cadres ; mais il convient d'interroger, en tenant compte de leurs évolutions au fil de la période, la place respective et l'articulation du politique stricto sensu et de l'élaboration des savoirs coloniaux dans son travail. Qui a voix au chapitre pour s'exprimer sur le sujet ? Les processus de reconnaissance de l'expertise produisent-ils un monopole des experts coloniaux sur les mandats, ou bien au contraire observe-t-on des confrontations avec des spécialistes venus d'autres horizons avec des critères de scientificité et des normes non coloniales? Ces interactions contribuent-elles déjà à dissoudre l'idée de spécificité du monde colonial en lui imposant des critères universels d'étude – une évolution que l'historiographie situe généralement après 1945 ? Dans un troisième axe de réflexion, nous envisageons l'incidence sur le travail des experts, de la vision évolutionniste qui préside à la conception des mandats. Jusqu'à quel point cette perspective encadre-t-elle la parole des experts et conditionne-t-elle les conclusions des travaux d'expertise ? Imprègne-t-elle à un même point les différents domaines d'expertise mobilisés dans les mandats, et avec quelles conséquences ? Nous proposons de mener ces réflexions en nous limitant à la période 1919 – 1948 : c'est celle où fonctionnèrent la forme juridique du mandat dans ses différentes catégories et la CPM, puis les commissions d'enquête des Nations-Unies sur la Palestine, point d'orgue de notre objet d'étude. Néanmoins, ce colloque vise à n'être que le premier temps d’une réflexion plus large sur l’expertise, ouvrant la porte à une réflexion les rapports entre expertise et dépendance politique à travers les tutelles des Nations-Unies.

Axes thématiques

Les contributions devraient concerner quatre domaines centraux :

1. La figure de l'expert : comment sa formation, sa nationalité, son recrutement, son insertion, ou non, dans des institutions officielles affectent-ils ses vues et ses prescriptions ? Que nous révèle l'analyse de sa formation ? Comment fonctionne l'entourage de l'expert « installé », appuyé par des conseillers, inséré dans des hiérarchies bureaucratiques ou des réseaux de coloniaux sur le terrain ? Les approches biographiques et prosopographiques ainsi que l'analyse des trajectoires, passant ou non par le terrain mandataire, seront les bienvenues.

2. Les domaines d'expertise : sont-ils définis de façon exclusive par les obligations mandataires et les conventions internationales ? Ces corpus normatifs orientent le travail d'information des puissances de tutelle en vue de l'examen de la CPM, créant dans la documentation des pleins (la diffusion des maladies vénériennes, la circulation des alcools, la préservation du patrimoine archéologique par exemple) mais aussi d'innombrables béances. On ne saurait cependant se limiter à la CPM, dont les membres hésitaient parfois à s'aventurer sur certains terrains de leur ressort, faute de compétence. Le vide ainsi créé a-t-il été occupé par les organisations et commissions spécialisées de la SDN (Organisation d'Hygiène, Commission de l'opium, Commission de la traite, Organisation Internationale du Travail...) ? A l'inverse, a-t-on alors vu émerger des conflits de compétence ? Comment les fondations privées – on pense d'abord à la Fondation Rockefeller – ont-elles abordé les mandats ?

3. Les outils de l'expertise : dans la mesure où l'expertise en contexte mandataire n'est pas nécessairement fondée sur une intimité avec le terrain, comment travaillent les experts ? Quels sont leurs outils ? Deux grandes catégories d'instruments émergent : les indicateurs (par exemple les indicateurs du paludisme, expérimentés en Palestine pour tester leur caractère robuste et leur utilité pour les politiques publiques) et les normes (ainsi des critères de définition des « drogues nuisibles » ou des rations nutritives minimales, dont la mise en œuvre intéresse des acteurs sociaux d'horizons divers). La conception de ceux-ci répond-elle à des préoccupations coloniales préexistantes, à des agendas internationaux, ou (sans exclusive) à des critères de validation au sein de la communauté scientifique ? Ces outils sont-ils l'objet d'un consensus des experts, et quelle est notamment la position des experts non officiels à leur endroit ? Quels effets ces outils et leurs mutations ont-ils sur les politiques mandataires et les recommandations internationales ?

4. Limites et bornes de l'expertise : outre les limites qui viennent d'être évoquées, inhérentes aux conditions de production de la documentation, les experts font-ils face, dans la collecte de donnée ou la mise en œuvre des politiques publiques, à des problèmes de terrain, à des résistances et à des inerties autochtones ? Des formes de contre-expertise émergent-elles localement ou « par en-bas », notamment chez des missionnaires, chez des fonctionnaires en rupture de ban avec la puissance de tutelle ou chez des acteurs autochtones s'affirmant par le biais de l'expertise ou entrant en dissidence ?

Calendrier

Les propositions de communication peuvent être soumises en français ou en anglais sous la forme d’un résumé de 300 mots maximum. Ces propositions sont à envoyer avant

le 15 septembre 2014 à minuit

à l'adresse suivante : mandate.experts@gmail.com. Les personnes ayant proposé un résumé recevront une réponse par mail le 15 octobre 2014 après évaluation de leur candidature par le comité scientifique.

Le colloque se tiendra les 26 et 27 mars 2015 à Paris, France 

Format des communications et perspective de publication

Les communications finales, d'une durée limitée à 20 mn, se feront en français ou en anglais. L’essentiel des communications du colloque feront l’objet d’une publication sous la forme d’un ouvrage collectif. Dans cette perspective, les candidats dont la proposition sera retenue sont invités à envoyer leur contribution à l'adresse ci-dessus pour le 20 janvier 2015.

Organisation

Les frais de transport et d’hébergement des participants au colloque seront pris en charge par les institutions organisatrices. Coordination et contacts : Philippe Bourmaud (Université Jean Moulin – Lyon 3): philippe.bourmaud@univ-lyon3.fr Chantal Verdeil (INALCO / IUF): chantal.verdeil@inalco.fr Norig Neveu (IFPO): n.neveu@ifporient.org

Comité scientifique

  • Vincent Bonnecase (CNRS – LAM),
  • Anne Cornet (Africa Museum, Bruxelles),
  • Véronique Dimier (ULB),
  • Michael Fischbach (Randolph-Macon College),
  • Simon Jackson (Université de Birmingham),
  • Catherine Mayeur-Jaouen (INALCO),
  • Nadine Méouchy (IFPO), Sarah Mohammed Gaillard (INALCO),
  • Benjamin Thomas White (Université de Glasgow),
  • Guillaume Lachenal (Université Paris 7 - IUF),
  • Emmanuelle Sibeud (Université Paris 8).

Lieux

  • Auditorium - 65 Rue des Grands Moulins
    Paris, France (75013)

Dates

  • lundi 15 septembre 2014

Mots-clés

  • expertise, figure de l’expert, norme, outil, mandat, international, monde colonial

Contacts

  • Philippe Bourmaud
    courriel : philippe [dot] bourmaud [at] univ-lyon3 [dot] fr
  • Chantal Verdeil
    courriel : chantal [dot] verdeil [at] inalco [dot] fr
  • Norig Neveu
    courriel : norigneveu [at] hotmail [dot] fr

Source de l'information

  • Norig Neveu
    courriel : norigneveu [at] hotmail [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Experts et expertises dans les mandats de la Société des nations », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 21 juillet 2014, http://calenda.org/293728