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Temporalités et guerres

Revue Temporalités 21, 2015 / 1

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Publié le lundi 11 août 2014 par Céline Guilleux

Résumé

« Guerre de Cent ans », « Guerre de Six Jours », « Blitzkrieg », « guerre d’usure »… Les temps façonnent les calculs, la ténacité combative des décideurs politiques, des stratèges et des populations combattantes. Les déclenchements de guerres, leur conduite, la fin et la représentation des conflits armés font appel à diverses conceptions des temporalités. Si les questionnements sur les temporalités des guerres sont multiples, les disciplines des sciences sociales et humaines le sont aussi. Ce dossier se veut résolument pluridisciplinaire et souhaite mobiliser les sciences historiques, la sociologie, la psychologie sociale, la géographie, les relations internationales ou encore la science politique. Des contributions se situant aux frontières, aux intersections et en dehors de ces dernières sont également les bienvenues.

Annonce

Argumentaire

« Guerre de Cent ans », « Guerre de Six Jours », « Blitzkrieg », « guerre d’usure »… Les temps façonnent les calculs, la ténacité combative des décideurs politiques, des stratèges et des populations combattantes. Les déclenchements de guerres, leur conduite, la fin et la représentation des conflits armés font appel à diverses conceptions des temporalités.

Malgré l’ubiquité de la question des temporalités avant, pendant, et même après la guerre, très peu d’études (Khong 1992 ; Colonomos 2014) ont systématisé la façon dont les visions temporelles structurent la décision d’un recours à la force armée et à la praxis de la guerre. Dans les grandes théories de la guerre (Waltz 1979 ; Gilpin 1982 pour une synthèse : Lindemann 2010), le temps est le plus souvent appréhendé de manière objectiviste, au singulier, supposant que sa mesure soit universellement acceptée. Toutefois, la vision temporelle des acteurs et de la guerre diverge historiquement et contextuellement. À titre d’exemple, les temps de la paix et de la guerre peuvent être représentés de manière « frictionnelle » ou au contraire déterministe (cyclique ou linéaire), pouvant être datés et mesurés. En outre, le temps des entités politiques peut être présenté de manière « biologique » lorsque certaines unités sont censées être « usées » alors que d’autres seraient « fraîches » et « montantes ». La vision temporelle structure l’horizon d’attente : les déclinistes s’opposent traditionnellement aux progressistes.

Nous chercherons dans ce dossier à mettre en question cette vision « objectiviste », naturalisante et cosmologique des temps en considérant que les temps sont socialement construits et ne peuvent pas être détachés des structures symboliques et des contextes interactionnels. Nous voudrions explorer les conceptions et les contextes des temporalités de la guerre d’une part et la manière dont les temporalités se construisent dans les interactions concrètes liées aux conflits armés d’autre part.

Un premier objectif de ce dossier sera donc d’observer de manière globale dans quelle mesure les grandes épistémès temporelles et les contextes influent sur la pensée et l’activité guerrière, ici comprise comme préparation ou usage de la violence d’une organisation militaire à l’encontre d’une autre organisation « armée ». À titre d’exemple, les expériences du passé suggèrent aux acteurs des analogies qui façonnent leurs décisions stratégiques. Les commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale illustrent de nouveau le caractère « magique » de certaines dates dans la perception de la guerre. Il est permis de penser que le contexte social au moment de ces anniversaires ronds influe de manière décisive sur la manière dont une guerre est interprétée, pour un certain temps, dans une société donnée. La visite de l’archiduc François-Ferdinand le 28 juin 1914, le jour de la commémoration de la bataille du Kosovo de 1389 où le prince Lazare tua « héroïquement » le sultan, inspira par exemple à Gavrilo Princip l’idée de tuer le nouvel oppresseur impérial, incarné par la personne de l’archiduc François-Ferdinand qui se déplaçait ce jour à Sarajevo.

La vision de l’avenir influe également sur les décisions stratégiques. Le comportement des décideurs politiques allemands envers la Russie en 1914 et des décideurs américains envers la montée en puissance de la Chine en 2014 dépendent en grande partie de leur « grille temporelle ». Le temps peut être perçu comme plus ou moins prévisible, voire « planifiable », à l’instar du plan Schlieffen prévoyant une victoire contre la France en 42 jours. De telles visions « stratégiques » dépendent bien sûr aussi de l’organisation globale d’une société et de sa hiérarchisation : ce type de planification stratégique est, au moins en partie, attribuable à l’émergence d’une société capitaliste.

Un troisième objectif de notre dossier est de voir comment les temps sont construits dans les interactions. C’est en grande partie la signification que les acteurs donnent à la catégorie de temps (définie par la perception d’une urgence) qui peut déterminer l’issue pacifique ou belliqueuse d’une crise. Des approches attentives à la psychologie sociale suggèrent aussi que lorsque les acteurs perçoivent que le temps est « court » voire « compté », ils ne sont plus en mesure d’évaluer « correctement » la situation internationale et se contentent des représentations souvent stéréotypées de leurs adversaires en négligeant les possibilités de compromis. De la même manière, la perception que le temps n’est plus maîtrisable facilite l’acceptation « morale » d’une guerre que l’on se présente comme plus ou moins inévitable. Enfin, la rapidité avec laquelle les acteurs vont prendre des décisions durant une crise dépend aussi de leur référentiel identitaire (la « masculinité », notamment, est souvent associée à la force et à la « vitesse »). La question des temporalités renvoie aussi aux conceptions propres des belligérants qui émergent de l’interaction. Elle interroge aussi les théories de l’action, de la négociation et de la régulation. Que l’on pense aux campagnes napoléoniennes en Russie en 1812, ou plus encore aux guérillas contemporaines, l’asymétrie des conflits provoque aussi des visions souvent opposées des temporalités : chercher une conclusion rapide, faire durer l’issue, profiter d’une fenêtre d’opportunité, compter sur l’usure de l’adversaire en fonction du climat et saisonnalité, de ses approvisionnements, de l’accessibilité du terrain ou de sa volonté politique d’exercer sa domination.

On le voit, les questionnements sur les temporalités des guerres sont multiples. Cet appel à articles voudrait se centrer sur des études empiriquement ancrées qui examinent comment les temporalités influent sur l’éventualité ou l’effectivité d’un recours à la violence armée, sur sa conduite ainsi que sur sa fin. Cette violence armée peut aussi bien opposer des organisations militaires « officielles » (la guerre interétatique) que plus informelles, à l’intérieur d’un territoire délimité (guerre de guérilla, guerre civile).

Notre démarche se veut résolument pluridisciplinaire en mobilisant par exemple les sciences historiques, la sociologie, la psychologie sociale, la géographie, les relations internationales ou encore la science politique. Des contributions se situant aux frontières, aux intersections et en dehors de ces dernières sont également les bienvenues.

Coordinateurs

Thomas Lindemann (VIP-UVSQ) et Jens Thoemmes (CERTOP-UTM)

Modalités de soumission

Les auteurs devront envoyer leur proposition aux coordinateurs du numéro (lindemannt@yahoo.com et thoemmes@univ-tlse2.fr) et envoyer une copie de leur projet d’article au secrétariat de rédaction : francois.theron@uvsq.fr

Ce projet, composé d’un titre et d’un résumé d’une page, ainsi que du nom, des coordonnées et de l’affiliation institutionnelle de l’auteur, doit être envoyé

avant le 30 septembre 2014.

Calendrier

  • Réception des propositions (résumés de 6 000 signes) : 30 septembre 2014
  • Réponse des coordinateurs : 15 octobre 2014
  • Réception des articles (50 000 signes maximum) : 5 janvier 2015
  • Retour des expertises des évaluateurs : 16 février 2015
  • Réception de la version révisée : 30 mars 2015
  • Parution : 15 juin 2015

Repères bibliographiques

Ariel Colonomos, La politique des oracles, Paris, Albin Michel 2014.

Charles Doran, “Why Forecast Fails: the Limits and Potentials of International Relations and Economics”, International Studies Review, 1: 2 (1999), pp. 11-41

Alexander George, éd., Avoiding War: Problems of crisis management, Boulder: Westview Press, 1991.

John Hobson, “What’s at Stake in ‘Bringing Historical Sociology Back into International relations’ ? Transcending ‘Chronofetishism’ and ‘Tempocentrism’ in International Relations”, Stephen Hobden, John Hobson, J. (eds.), Historical Sociology of International Relations, Cambridge: Cambridge University Press, pp. 9-15.

Kimberly Hutchings, Time and World Politics: Thinking the Present Reappraising the Political (Manchester : Manchester University Press, 2008

Robert Jervis, “The Future of World Politics: Will it Resemble the Past ?”, Security Studies, 16: 3 (1991-1992), pp. 39-73 ;

YF Khong, Analogies at War: Korea, Munich, Dien Bien Phu, and the Vietnam Decisions of 1965, Jersey : Princeton University Press, 1992.

Richard Ned Lebow, Between Peace and War, Baltimore : John Hopkins University Press, 1984.

Thomas Lindemann, La guerre, Paris, Armand Colin, 2010.

Bruce Bueno de Mesquita, Predicting Politics (Athens: Ohio State University Press, 2002)

Gerald Schneider, Nils Gleditsch, Sabine Carey, “Exploring the Past, Anticipating the Future : A Symposium”, International Studies Review, 12 (2010), pp. 1-7.

Dates

  • mardi 30 septembre 2014

Mots-clés

  • temporalité, guerre, stratégie, crise, conflit, organisation militaire, armée, violence, guérilla, rythme

Contacts

  • François Théron
    courriel : francois [dot] theron [at] uvsq [dot] fr

Source de l'information

  • François Théron
    courriel : francois [dot] theron [at] uvsq [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Temporalités et guerres », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 11 août 2014, http://calenda.org/295932