AccueilLes images du travail dans la démarche de recherche. Analyse réflexive et compréhension de l’objet

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Publié le mardi 16 septembre 2014 par Céline Guilleux

Résumé

Produire et / ou utiliser des images dans les démarches de recherche sur les mondes du travail sont des voies d’accès à la connaissance qui se développent dans le champ des sciences sociales (Géhin et Stevens, 2012). On assiste ainsi au niveau international à une accélération des parutions de manuels de photographie ou de vidéo à destination des chercheurs en sciences sociales (Mattioli, 2007 ; Faccioli et Losacco, 2010 ; Harper, 2012 ; Margolis et Pauwels, 2012 ; Maresca et Meyer, 2013). Pour autant les débats contemporains en la matière sont plus prompts à en souligner les bienfaits méthodologiques intrinsèques (réels ou supposés) qu’à débattre de leurs implications épistémologiques sur les conditions de production des données de l’enquête. Ces apports méthodologiques, aussi essentiels soient-ils, laissent cependant en suspens un certain nombre de points aveugles sur l’épistémologie de la démarche de recherche, sur le statut des données d’enquête ainsi produites, sur la relation d’enquête comme relation sociale, ou plus généralement sur les conditions de validité scientifique des assertions produites à partir de leur analyse.

Annonce

Appel à articles en vue d’un dossier coordonné par Christian Papinot et Michaël Meyer à paraître dans la revue Images du travail, travail des Images.

Argumentaire

Entre un pôle minimaliste qui réduit l’image à une fonction d’ « illustration » de l’objet – voire d’aide-mémoire à la description – et un pôle maximaliste de la pratique photographique comme « faciliteur inconditionnel » (can opener) du travail de terrain (Collier J., 1967), y a-t-il une juste place aujourd’hui pour un usage raisonné (donc critique) de l’image (fixe ou animée) dans la démarche de recherche ? Paradoxalement, dans ces deux pôles antithétiques, l’usage de l’image dans la démarche de recherche se trouve semblablement déconnecté des questions d’épistémologie générale, que ce soit par défaut ou par excès. Qu’elle soit supposée résoudre en soi les difficultés du terrain ou qu’elle soit réduite à la production d’images comme activité annexe à la démarche de recherche à des fins d’ « illustration ».

Si on esquisse à grands traits une mise en perspective historique de l’épistémologie de l’usage de l’image dans la démarche de recherche de terrain en sciences sociales, on peut identifier deux inflexions majeures autour de la question centrale du rapport observateur/observés : une première autour de l’émergence de « l’observateur dans le champ de l’observation » et une deuxième avec l’introduction de perspectives d’analyse réflexive intégrant les conditions de production des données d’enquête à la compréhension de l’objet (Papinot, 2012). L’émergence de la question de ce qu’il a été convenu d’appeler – de manière discutable – la « perturbation » de l’observateur a ainsi d’abord engendré différentes tentatives de neutralisation de la situation d’enquête via des dispositifs techniques ou tactiques, visant soit à l’éviter, soit à l’atténuer (Maget, 1953). Puis à cette logique d’ « action » s’est substituée progressivement une logique de « connaissance » visant à évaluer la nature et le degré des effets de « perturbation » du dispositif d’observation (Terrenoire 1985 ; Piette, 1992), dont un des leviers principaux a été le concept de « profilmie », cette « manière plus ou moins consciente dont les personnes filmées se mettent en scène, elles-mêmes et leur milieu, pour le cinéaste ou en raison de la caméra » (De France, 1989 (1982) : 373). La deuxième inflexion majeure correspond à l’introduction des postures de recherche d’analyse réflexive des situations d’enquête qui présentent une rupture radicale avec les procédures précédentes de neutralisation des situations d’enquête en considérant que les « données » ne sont jamais tout à fait dissociables de la démarche de recherche (Schwartz, 1993 ; Papinot, 2014).

Aussi, les questions dont nous aimerions voir débattues dans ce dossier pourraient être formulées ainsi : dans l’appréhension des mondes du travail par l’image, quels dépassements possibles du modèle positiviste jusqu’en ses déclinaisons contemporaines les plus subtiles ? Comment rompre, non seulement intellectuellement mais aussi empiriquement, avec le dogme de l’« immaculée conception » des données d’enquête (Bourdieu P., 1988 : 11) ? Que faire de la relation sociale d’enquête, sans la nier, en déplorer les effets, l’escamoter ou la réduire à un paramètre négligeable des conditions de production des données ? Comment éviter d’entrer dans le débat sans fin sur l’efficacité comparée des techniques de neutralisation des situations d’enquête ? Et quel statut pour les données d’enquête ainsi produite en situation d’observation ?

Si les chercheurs en sciences sociales sont de plus en plus souvent invités aujourd’hui à se détourner des techniques et tactiques de neutralisation des situations d’enquête et du modèle positiviste qui y préside, comment ces perspectives d’analyse réflexive des situations d’enquête mobilisant les images alimentent-elles la compréhension de l’objet ? Comment s’approprient-ils ce souci d’expliciter les conditions de production de données d’enquête comme voie d’accès à la connaissance dans la compréhension des mondes contemporains du travail ? Quelle place pour les données visuelles dans cette explicitation ?

Ce numéro consacré à l’usage des images dans la démarche de recherche sur les mondes du travail invite donc à l’analyse réflexive des situations d’enquête produites avec l’utilisation des images fixes ou animées dans celle-ci. Les propositions attendues devront interroger ce que l’image fait à la démarche de recherche sur les mondes du travail aux différentes étapes de celle-ci. Ce numéro invite à analyser l’usage des images dans la démarche d’enquête au même titre que les autres dimensions constitutives de celle-ci. La production d’images du travail relève de choix opérés par le preneur d’images relatifs aux sujets, moments, lieux de prises de vues…, qui induisent des effets de sens sur la réalité montrée. Ceux-ci, bien souvent, interrogent, interpellent, déconcertent mais aussi réjouissent, enthousiasment, ou plus rarement indiffèrent les personnes enquêtées ainsi filmées ou photographiées dans leurs activités de travail. Que nous apprennent ces données d’enquête là sur les mondes du travail observés ?

Photographier ou filmer sur le terrain, tout comme utiliser des images pour susciter de la production de données d’enquête, n’est ni neutre ni sans conséquence sur le mode de questionnement ou la dynamique de la recherche. Le caractère construit des images produites et/ou montrées, le corpus dans lequel elles sont insérées, le moment ou la manière dont elles sont montrées constituent autant de frottements aux « mondes » des enquêtés et autant de sources possibles de compréhension de l’objet pour peu que l’on soit un peu attentif aux dynamiques relationnelles en cours.

Les articles du dossier thématique pourront interroger différents moments de frottements aux « mondes du travail » enquêtés dans la temporalité de la démarche de recherche avec les images :

  • Lors de la phase de négociation et d’entrée sur le terrain ;
  • Dans les relations d’enquête nouées sur la durée entre chercheurs et travailleurs photographiés / filmés ;
  • Lors de l’analyse des données visuelles produites ;
  • Lors de la sortie du terrain et de la restitution des résultats vers les mondes du travail.

Modalités de soumission

Les propositions doivent satisfaire aux critères suivants : l’article reposera sur l’analyse d’un corpus d’images (uniquement des productions iconographiques, à l’exclusion des images mentales ou littéraires). Ces images, ou au moins une partie d’entre elles, figureront dans la proposition et seront reproduites dans l’article. Rappelons que Images du travail, travail des images  est une revue entièrement, numérique, gratuite et ouverte. L’auteur devra à ce titre s’assurer de la disposition des droits d’utilisation et de diffusion.

Les articles d’un format maximum de 50 000 signes précisant la perspective disciplinaire, le dispositif méthodologique de mobilisation des images dans la démarche d’enquête, le terrain de l’enquête, ainsi que l’accroche envisagée avec les interrogations épistémologiques et réflexives souhaitées pour le numéro thématique, sont attendues à l’adresse imagesdutravail@gmail.com

au plus tard pour le 15 novembre 2014.

Consulter les consignes aux auteurs.

Note

Un appel à images sur le thème « Réflexivité au travail », à paraître dans la rubrique « Un œil, une image », se fera simultanément à l’appel à l’article. Il est ouvert aux chercheurs, aux professionnels de l’image, aux artistes et à toutes personnes intéressées par la thématique. Les propositions pourront prendre la forme d’une photographie ou d’une série de photographies, accompagnées ou non d’un court commentaire écrit.

Bibliographie

  • Bourdieu P., 1988, préface à Rabinow P., Un Ethnologue au Maroc, réflexion sur une enquête de terrain, Paris, Hachette, p. 11-14.
  • Collier John Jr., 1967, Visual Anthropology. Photography as a Research Method, New York, Holt, Rinehart and Winston.
  • De France Claudine, 1989 (1982), Cinéma et anthropologie, Paris, Éditions de la MSH.
  • Faccioli Patrizia et Losacco Giuseppe, 2010, Nuovo Manuale di Sociologia Visuale. Dall’analogico al digitale, Milan, Franco Angeli.
  • Géhin J.P., Stevens H . (dirs), (2012), Images du travail, travail des images. Rennes, PUR.
  • Harper Douglas, 2012, Visual Sociology, Londres / New York, Routledge.
  • Maget Marcel, 1953, Guide d’étude directe des comportements culturels, Paris, éd. du CNRS.
  • Maresca Sylvain et Meyer Michaël, 2013, Précis de photographie à l’usage des sociologues, Rennes, PUR.
  • Margolis Éric et Pauwels Luc (dir.), 2012, The Sage Handbook of Visual Research Methods, Los Angeles, Sage.
  • Mattioli Francesco, 2007, La sociologia visuale: che cosa è, come si fa, Acireale Roma, Bonanno.
  • Papinot Christian, 2012, « La photographie dans la démarche de recherche en sciences sociales. Déclinaisons historiques et persistance de neutralisation des situations d’enquête », Revue de l’Institut de sociologie, n° 1- 4, p. 39-54.
  • Papinot Christian, 2014, La relation d’enquête comme relation sociale. Épistémologie de la démarche ethnographique, Coll. Méthodes de recherches en sciences humaines, Québec, PUL (Presses de l’Université Laval), 254 p.
  • Piette Albert, 1992, « La photographie comme mode de connaissance anthropologique », Terrain n° 18, p 129-136.
  • Schwartz Olivier, 1993, « L’empirisme irréductible », postface de Anderson Nels, Le hobo. Sociologie du Sans-abri, Paris, Nathan, p. 265-308.
  • Terrenoire Jean-Paul, 1985, « Images et sciences sociales : l’objet et l’outil », Revue Française de Sociologie, vol XXVI, p. 509-527.

Direction éditoriale collégiale

  • Henri Eckert, sociologue, Poitiers
  • Laurence Ellena, sociologue, Poitiers
  • Jean-Paul Géhin, sociologue, Poitiers (Coordinateur)
  • Armelle Giglio-Jacquemot, anthropologue, Poitiers
  • Christian Papinot, sociologue, Poitiers

Comité de rédaction

  • Émilie Aunis, sociologue, Poitiers
  • René Baratta, ergonome, réalisateur, Paris
  • Stéphane Bikialo, chercheur en littérature, Poitiers
  • Anne Cavarroc, sociologue, Poitiers
  • Pascal Césaro, chercheur en cinéma, réalisateur, Aix en Provence
  • Marie Chenet, géographe, Paris
  • Sylvaine Conord, anthropologue, Nanterre
  • Laurence Ellena, sociologue, Poitiers
  • Magalie Flores-Lonjou, juriste, La Rochelle
  • Ginette Francequin, psychologue, Paris
  • Nicolas Hatzfeld, historien, Evry
  • Aurélie Jeantet, sociologue, Paris
  • Anne Jollet, historienne, Poitiers
  • Jean-Marc Leveratto, sociologue du cinéma, Metz
  • Sylvain Maresca, sociologue, Nantes
  • Michaël Meyer, ethnologue, Lausanne
  • Nadine Michau, sociologue, Tours
  • Anne Monjaret, ethnologue, Paris
  • Thierry Pillon, sociologue, Rouen
  • Martin Thibault, sociologue, Limoges

Conseil scientifique

  • Matéo Alaluf, sociologue, Bruxelles
  • Howard S. Becker, sociologue, San Francisco
  • Alexandra Bidet, sociologue, CNRS
  • Anni Borzeix, sociologue, CNRS
  • Jean-Michel Carré, réalisateur et producteur de documentaires
  • Roger Cornu, sociologue, réalisateur
  • Jean-Pierre Durand, sociologue, Evry
  • Cornélia Eckert, anthropologue, Université Fédérale du Rio Grande do Sul
  • Corinne Eyraud,  sociologue, Aix-en-Provence
  • Daniel Friedman, sociologue, psychanalyste, réalisateur
  • Charles Gadéa, sociologue, Paris
  • Bernard Ganne, sociologue, réalisateur
  • Laurent Garreau, archiviste, CNDP
  • Mirella Giannini, sociologue, Napoli
  • Anne Kunvari, réalisatrice de documentaires
  • Françoise Laot, socio-historienne de la formation, Reims
  • Jacques Lombard, anthropologue visuel, cinéaste
  • Francis Mobio, anthropologue, université de Lausanne
  • Gérard Mordillat, écrivain, cinéaste
  • Stéphane Olivesi, information et communication, UVSQ
  • Nicolas Philibert, réalisateur de documentaires
  • Marc-Henri Piault, ethnologue, Paris
  • Gwenaëlle Rot, sociologue, Nanterre
  • Joyce Sebag, sociologue, Evry
  • Fred Wiseman, réalisateur de documentaires, Paris, Chicago

Secrétariat de rédaction

Anne Cavarroc
imagesdutravail@gmail.com

Dates

  • samedi 15 novembre 2014

Mots-clés

  • méthode, image, travail, photographie, terrain

Source de l'information

  • Laurence Ellena
    courriel : lellena [at] univ-poitiers [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Les images du travail dans la démarche de recherche. Analyse réflexive et compréhension de l’objet », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 16 septembre 2014, http://calenda.org/299507