AccueilUn monde urbain sans épreuve de l’espace-temps ?

Un monde urbain sans épreuve de l’espace-temps ?

The urban work without the time-space challenge?

Les faits de distance au XXIe siècle

The facts of distance in the 21st century

*  *  *

Publié le jeudi 25 septembre 2014 par Elsa Zotian

Résumé

L’urbain est archipelisé, polycentrique, en rhizome. La ville, elle, est tour à tour émergente, poreuse, éclatée. Enfin la société qui se déploie dans l’urbain et qui le façonne, est, hypermobile ou auto-organisée. Face à ce constat, la distance, la centralité, la limite, l’échelle, le pôle, sont questionnés quant à leur pertinence, que l’émergence des vocables de substance, d’écume, de commutateur ne fait que confirmer. Dans un contexte d’« hyperspatilité » (Lussault, 2013) où la connectivité et la systématisation de la possibilité de connexion entre différents lieux et personnes tiennent un rôle inédit, les associations du temps et de l’espace s’en trouvent modifiées. Face à la tyrannie de l’instant (Virilio, 2002), dans la gestion des contradictions engendrées par la distance, les dynamiques et les temporalités à l’œuvre dans l’urbain contemporain conduisent-elles à une primauté du temps sur l’espace ? L’espace est-il condamné à devenir une simple surface d’enregistrement de phénomènes sociaux ou demeure-t-il une « ressource sociale hybride et complexe mobilisée et ainsi transformée dans, par et pour l’action » (Lussault, 2007) ? Au-delà du fait d’apporter des éléments de réponses à ces deux interrogations, l’objectif de cet appel à communications et du colloque qui en découlera est de revenir sur les différentes modalités du rapport que nous entretenons aujourd’hui à l’espace-temps.

Annonce

En 2010, un colloque organisé par des membres du pôle Ouest de l’Institut des Amériques, à Brest, intitulé « L’espace dans les Amériques » et un ouvrage, L'espace du Nouveau Monde. Mythologies et ancrages territoriaux, publié en 2013, ont tous deux été l’occasion d’aborder la notion d’espace par différentes réflexions émanant de nombreux points de vue disciplinaires (géographie, littérature, science politique, urbanistes, historiens etc,) et en multipliant les regards spécifiques (Europe, Amériques, Caraïbes). En caractérisant celui-ci de concret, de relationnel, d’actant et de construit, ces deux temps ont balayé quelques manières de « faire avec l’espace », de le penser, de le structurer et de le pratiquer.

Cet appel à communications repose en grande partie sur les enseignements qui furent tirés de ces deux évènements mais s’en démarque en examinant un espace spécifique, l’urbain, en tant que matérialisation formelle, fonctionnelle, symbolique et idéelle d’un jeu combinant des distances, des places et des placements de l’activité humaine (Lussault, 2013).

Argumentaire

Aujourd’hui, l’urbain répond à des propriétés rhizomiques (Deleuze et Guattari, 1980) de complexité, de diversité, de décentralisation, d’émergence, de non linéarité, de mutabilité. Le rôle inédit et crucial de la connectivité et celui de la systématisation de la possibilité de connexion exigent tous deux de nouveaux outils d’analyse et d’exploration ainsi qu’une nouvelle manière de penser. L’absence de limites clairement identifiables qui caractérise l’urbain contemporain, en tant que modalité dominante de production de l’espace, participe de ce malaise et du brouillage général de ses modes de lecture, alors même que cette modalité tend à se reproduire à l’identique (Laffont, 2015). Que cela soit en termes de pratiques ou en termes de lectures des mécanismes et processus à l’œuvre, la perception du temps semble l’emporter sur celle de l’espace.

Le temps est une catégorie d’analyse du monde social (Rosa, 2010). Qu’il soit question de systèmes techniques, sociaux, économiques, etc ; des acteurs individuels et collectifs, c’est le rapport entre passé, présent et avenir qui permet de comprendre les évolutions sociales et la transformation des rapports. Dès lors, le temps, c’est celui des horloges et des calendriers, de la physique, de la technique, de la coordination objective des activités et de la mesure quantitative des grandeurs mécaniques, exprimé en distances, en vitesses, en accélération. Ici, il n’est pas question de temporalités. Associé à la mobilité, ce même temps se pare d’un caractère stratégique où les réalités spatiales (faits de distance d’après Lussault, 2007) s’appréhendent en termes d’accessibilité. La substitution de la notion d’accessibilité à celle de distance (Picon, 1997) met donc en crise des distinctions cruciales, comme celles de centre et de périphérie. L’espace serait ainsi gommé, réduit à un statut d’étendue et le temps serait donc dominant. Le temps est toutefois multiple et il existe des temporalités distinctes et hétérogènes, des oppositions qualitatives.

Il y a tout d’abord le temps historique, celui de longue durée. C’est le temps du monde, une temporalité fondée sur la connaissance du passé, de sa profondeur. Il est structuré en périodes. Puis, il y a le temps biographique, celui de la vie. Il recoupe l’existence entière d’un individu, il est fait d’une succession d’expériences et d’attentes fondées sur des anticipations successives de futurs contraints, probables, possibles. Entre histoire et action, c’est le temps de l’habiter. Ensuite, il y a le temps quotidien, celui de l’action, du court terme, de l’articulation entre un passé proche qui se prolonge et un avenir déjà en marche. C’est le temps où la réflexivité de l’individu entre en jeu. Il y a aussi le temps sacral, mythique, sorte de bouclage entre un passé primordial (création) et une fin des temps programmée (l’apocalypse). À cela, s’ajoute, du point de vue individuel, en lien avec les oppositions qualitatives précédemment citées, la dissociation entre un temps abstrait (chronologique) et un temps des évènements (vécu) qui, dissocie le temps calculé du temps estimé, remémoré. Enfin, notons l’opposition entre le temps contraint, objectivable, paramétrable et les temps libres et choisis (Grossin, Chesnaux, 1996).

Puis, en souscrivant à la dimension stratégique que le temps revêt aujourd’hui, si être mobile signifie faire usage d’un capital pour affirmer ou tendre vers une position spatiale et vers l’affirmation d’une position sociale (Ramadier et al. ; 2007, Lussault, 2008), le risque est alors grand de céder à une « idéologie mobilitaire » (Mincke et Montulet, 2010) devenue dominante, mais aussi largement contraignante et inégalitaire. Accorder une place trop importante à l’accessibilité, à la mobilité et donc à une primauté du temps sur l’espace, serait oublier que mobilité et ancrage forment un couple difficile à dissocier (Feildel 2011). Il est nécessaire de ne pas omettre cette dimension fondamentale du mouvement, du placement et du dé-placement : celle qui l’inscrit dans l’espace, l’ancrage.

À l’énoncé de ce propos, en écho à ce que nous présentions comme constat dans le premier paragraphe de cet argumentaire, le temps ne l’emporte pas sur l’espace d’abord, il n’existe pas en tant que tel et regroupe, sous cette dénomination l’ensemble des relations de succession et de durée des évènements, mais aussi l'ensemble des représentations et des usages du temps par les opérateurs (Lévy, Lussault, 2003, Schnell, 2007). Puis, la relation des individus à la temporalité est aujourd'hui beaucoup plus complexe et différenciée qu’auparavant. C’est  cette réalité que l’on tente d’ériger en primauté du temps sur l’espace et que l’association mobilité/ancrage vient à la fois confirmer en tant que constat de faits mais infirmer en tant qu’idéologie dominante. Un effet de balancier s’opère et l’on se penche alors vers l’espace, au risque, comme Soja le fit en son temps, de militer pour une réévaluation de l'espace. Or, si l’on partage aisément le constat que l’espace est demeuré, au sein des idéologies, des représentations sociales et au sein des sciences sociales trop longtemps assujetti au temps, il n’en est pas pour autant supérieur.

À ces éléments d’analyses, il convient aussi de mobiliser, dans cet argumentaire, la persistance, voire la résistance de certains éléments, qui indique que les rapports sociaux demeurent foncièrement inscrits dans l’espace et dans le temps, sans que l’une de ces dimensions ne l’emporte nécessairement sur l’autre. Certes, l’accélération de nos rythmes de vie (Rosa, 2012) fait du temps et de son écoulement le pivot de nos comportements. Néanmoins, parler d’une primauté du temps sur l’espace reviendrait à négliger l’idée que ce n’est pas tant la vitesse qui importe de nos jours que la capacité de l’individu à tirer profit des lieux et d’optimiser leur mise en système (Laffont, Martouzet, 2014). De même, si l’absence de localisation d’un certain nombre de nos pratiques quotidiennes conduit à la multiplication de non-lieux (Rosa, 2012), il se dessine en parallèle de nombreux appels à la création de sens et de lien, notamment dans le domaine de l’aménagement et de l’urbanisme. Les nombreuses répliques de projet urbain que l’on retrouve d’une ville à l’autre érode l’acceptabilité sociale de celui-ci et il n’est pas rare de voir que l’opposition populaire à ce type d’aménagement trouve sa source dans la volonté de préserver un « sens du lieu » (Bédard et al. 2013). Dans un même ordre d’idées, d’autres font l’ « éloge de l’errance » et de notre rapport sensible à la ville afin de retrouver notre capacité à rêver…(Gwiadewski, 2009).

Ces éléments de résistance rappellent que notre rapport  à l’espace et au temps demeure inégal par définition. Cette relation n’est en effet pas sans lien avec le capital social de chacun rappelant ainsi le triptyque de Soja : « [t]here are three rather than two fundamental or ontological qualities of human existence, from which all knowledge follows : the social/societal, the temporal/historical, and the spatial/geographical » (Soja, 2010 : 70). Les récents mouvements sociaux à travers le monde ont par ailleurs montré que si les télécommunications favorisent l’occupation des lieux, l’espace et le temps sont loin d’être des éléments de décor, mais participent à la négociation de l’identité de l’individu et de sa communauté. Tout cela va dans le sens que l’espace et le temps sont « les supports inséparable de notre vie sociale » ( Cauvin et Gwiazdzinsky, 2002 : 63)

L’objectif de cet appel est de revenir sur le rapport que nous entretenons aujourd’hui à l’espace-temps. Si la perspective se veut d’abord et avant tout géographique – et que les contributions posant les jalons d’une réflexion sur la notion de l’espace-temps au sein de la discipline sont plus que bienvenues – l’appel est ouvert à toutes les disciplines.

Trois grands axes sont privilégiés, volontairement largement esquissés dans cet appel :

Axe 1 : Penser et représenter le monde

Dans les représentations de l’urbain c’est le temps techno-économique qui semble dominer. Cela ne contraint-il pas à un certain déterminisme ?  à la présence d’un système qui à la fois domine toute réalité, la conditionne, mais demeure masqué ? Comment travailler plus librement dans le registre de la rigueur scientifique en s ‘inspirant, en mobilisant l’imaginaire graphique et textuel contemporain (photographie, cinématographie, réalité virtuelle, cartographie des réseaux, etc) ? Quelle(s) mesure(s) des distances dans un monde à vitesses multiples est-il possible de promouvoir ? Comment exprimer dans un même mouvement des distances et des flux d’une part et des attributs localisés de l’autre ? Quelles techniques sont mobilisables pour visualiser les données relationnelles et rendre compte de la territorialité des acteurs de l’urbain (chôrèmes, cartes mentales, etc.) ? Dit autrement, comment une «configuration idéelle, immatérielle ou stabilisée dans des objets, qui réfère à une entité autre, de nature idéelle ou matérielle, à des fins pratiques de communication, d’illustration ou d’action» (Debarbieux, 2003 : 791), quelle qu’elle soit, peut-elle dans le même geste,  figer une situation pour la comprendre, l’expliquer, tout en cherchant à ne pas faire abstraction de son caractère dynamique?

Axe 2 : L’expérience individuelle

L’espace et le temps contraignent-ils encore nos modes de vie ? Font-ils encore sens de nos jours ou d’autres dimensions prennent-elles le pas sur l’auto-évaluation de ces derniers ? Ne peut-on pas penser que l’accélération technique qui caractérise nos sociétés contemporaines (au regard notamment des moyens de transport, de communication et de production (Rosa, 2012) annihile notre rapport à l’espace, réduisant sans cesse les distances tout en augmentant la valeur du temps ? Y a t-il ainsi encore lieu de parler aujourd’hui de distance alors que l’on fait le constat du rôle inédit et crucial de la connectivité, de la systématisation de la possibilité de connexion, qui associent, de manières inédites, temps et espace ? Qu’est ce qu’habiter face à la tyrannie de l’instant (Virilio, 2002) ? Que signifie « être là »?  Quelles valeurs sont données aux notions de proximité et d’éloignement ? Les notions d’appartenance, d’appropriation et d’identité ont-elles, dans les pratiques individuelles et collectives, encore sens ?

Axe 3 : La production de l’espace

Que nous dit la notion de projet des rapports d’espace et de temps dans la fabrique contemporaine de l’urbain ? De quelles manières l’enjeu des temporalités croise-t-il celui du projet urbain ?  En quoi l’emploi systématique des vocables de « projet » et de « développement durable » dans les discours institutionnels, médiatiques, scientifiques et habitant, qui paraissent tous deux synthétiser les paradigmes centraux de l’urbanisme contemporain (Adam, 2014) traduisent de nouvelles modalités du rapport au temps et à l’espace ? L’espace-temps contemporain modifie t-il la traditionnelle distribution des rôles entre ceux qui pensent et fabriquent la ville, et ceux pour qui la ville est pensée et fabriquée ?  Comment certaines notions, telles que celles de résistance, de mémoire, d’engagement, révèlent les contradictions d’un objet dynamique et de sa production ? Comment temps et s’espace s’articulent dans les différentes formes actuelles de luttes ? L’occupation est-elle, comme le défend Mike Davis (2012), toujours une question de placement spatial ?

Conditions de soumission

Le colloque aura lieu en octobre 2015, à Montréal, à l’Institut National de Recherche Scientifique, Urbanisation, Culture, Société. Cette rencontre donnera lieu à une publication dont les modalités seront fixées lors du colloque. Afin d’anticiper sur la publication des communications que le comité scientifique aura retenu, mais également de préparer le colloque, la procédure de soumission et de sélection de textes se fera en deux temps.

Les propositions de résumés (environ 500 mots, hors titre et bibliographie) sont attendues

pour le 1er décembre 2014.

Elles doivent être envoyées aux adresses suivantes :

georges-henry.laffont@univ-tours.fr et sandra.breux@ucs.inrs.ca.

Ces résumés, indiquant la thématique retenue, exposeront les objectifs de la communication, les approches théorique et méthodologique adoptées, ainsi que les résultats obtenus. En complément du résumé, les auteurs sont invités à indiquer leur(s) nom(s), prénom(s), institution(s), adresse(s) complète(s), adresse électronique, et à présenter brièvement leur(s) thématique(s) de recherches. Dans le cas où un texte est soumis par plusieurs auteurs, nous les invitons à indiquer la personne à qui il convient d'adresser la correspondance.

Chaque proposition fera l’objet d’une évaluation par le comité scientifique.

Les auteurs seront informés au plus tard le 15 janvier 2015 de la décision du comité scientifique.

Les communications (texte intégral de 70 000 signes maximum, hors titre et bibliographie) seront attendues pour le 15 mai 2015

Les auteurs seront invités à indiquer sur une première page séparée et non numérotée, leur axe thématique (1 à 3), leur(s) nom(s), prénom(s), institution(s), adresse(s) complète(s), adresse électronique, un résumé à interligne simple d’au maximum 500 mots et un maximum de 5 mots-clés qui se référeront aux thèmes et concepts centraux développés dans l'article. Dans le cas où un texte est soumis par plusieurs auteurs, nous les invitons à indiquer sur cette page la personne à qui il convient d'adresser la correspondance. L’ensemble de la communication débutera à la seconde page, sans mentions des auteurs. Les textes soumis devront être envoyés au format MS Word pour PC et Mac, interligne 1,5, police Times New Roman taille 12, d’une dimension de 20 pages maximum hors annexes (à éviter si possible).

Les dates, programme définitif,  les modalités d’inscriptions ainsi que  les informations complémentaires seront communiquées aux participants et participantes une fois la procédure de sélection des communications achevée.

Chaque journée sera organisée en sessions-discussions (3h chacune), et débat de synthèse.

L’esprit de ce colloque consiste à donner du temps au débat d’idées et aux échanges entre propositions scientifiques variées et multidisciplinaires. Pour ce faire, les conférenciersbénéficieront d’un temps long pour leur présentation suivi d’un temps d’échanges et de questions avec la salle. Ces conférences seront animées par un binôme de chercheurs, membres du comité scientifique, invités par les organisateurs ou nous faisant part de leur intérêt pour cet exercice d’animation.

Comité organisateur 

  • Georges-Henry LAFFONT, UMR 7324 CITERES, Equipe Ingéniérie du Projet d’Aménagement, Paysage et Environnement, Université François Rabelais de Tours, France
  • Sandra BREUX, Institut National de Recherche Scientifique, Urbanisation, Culture, Société, Montréal, Canada.

Comité scientifique

(composition susceptible d’être élargie) 

  • Georges-Henry LAFFONT, UMR 7324 CITERES, Equipe Ingéniérie du Projet d’Aménagement, Paysage et Environnement, Université François Rabelais de Tours, France.
  • Sandra BREUX, Institut National de Recherche Scientifique, Urbanisation, Culture, Société, Montréal, Canada.
  • Denis MARTOUZET, UMR 7324 CITERES, Equipe Ingéniérie du Projet d’Aménagement, Paysage et Environnement, Université François Rabelais de Tours, France.
  • Mario BÉDARD, Département de géographie de l’Université du Québec à Montréal, Canada. 

Lieux

  • Institut National de Recherche Scientifique, Centre Urbanisation Culture et Société 385, rue Sherbrooke Est
    Montréal, Canada (H2X 1E3)

Dates

  • lundi 01 décembre 2014

Mots-clés

  • urbain, espace, temps, distance, représentation, pratique, fabrique

Contacts

  • Sandra BREUX
    courriel : Sandra [dot] Breux [at] UCS [dot] INRS [dot] Ca
  • Georges-Henry Laffont
    courriel : georges-henry [dot] laffont [at] univ-tours [dot] fr

Source de l'information

  • Georges-Henry Laffont
    courriel : georges-henry [dot] laffont [at] univ-tours [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Un monde urbain sans épreuve de l’espace-temps ? », Appel à contribution, Calenda, Publié le jeudi 25 septembre 2014, http://calenda.org/299557