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La construction des identités culturelles dans les séries télévisées

Revue « Signes, discours et sociétés » n°14

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Publié le jeudi 02 octobre 2014 par Elsa Zotian

Résumé

Les séries télévisées peuvent ainsi offrir un bon terrain d'observation pour saisir certaines des caractéristiques propres à nos sociétés et les transformations qui les affectent. Elles illustrent, au-delà de leur commune appartenance à une culture télévisuelle contemporaine, un certain mode de production du sens. Dans un domaine où les codes visuels, textuels ou interactifs sont des matériaux essentiels, ce numéro de notre revue dédié aux « identités culturelles dans les séries télévisées » pourra ainsi, nous l'espérons, apporter des outils d'analyse pertinents.

Annonce

Argumentaire

Les séries télévisées se présentent désormais comme une production artistique susceptible d'être étudiée à la lumière d’une multitude de disciplines et d’approches. La série télévisée constitue un genre fictionnel particulièrement efficace au même titre que le genre feuilleton au XIXe siècle : sa forme basée sur la récurrence, son accessibilité, son aptitude à pénétrer l’intimité du spectateur et sa facture sérielle, en font un objet culturel qui fait partie désormais du quotidien de chacun. Tout comme les romanciers réalistes français aspiraient à reproduire le réel au XIXe siècle, les séries télévisées rendent compte du réel d'aujourd'hui usant à la fois de l’introspection et de la critique sociale, du réalisme social et dela représentation allégorique. Les séries télévisées proposent ainsi une forme narrative nouvelle. C'est pourquoi, aujourd’hui, le véhicule principal de l’imaginaire social se doit de passer par la création audiovisuelle et particulièrement par les séries télévisées. Si les Etats-Unis sont en quelque sorte les maîtres du genre, on peut cependant constater qu'aujourd'hui le Royaume-Uni, la France, la Turquie, le Canada, l'Amérique du Sud, les pays Nordiques tout comme certains pays de l'Europe de l'Est ont produit et produisent régulièrement des œuvres remarquables.  

Le statut des séries TV se voit ainsi régulièrement revalorisé au fur et à mesure que se développe ce genre à la télévision et dans la plupart des pays.  Au départ méprisées, essentiellement du fait de leur stupidité supposée ou du fait de leur vulnérabilité aux sollicitations du commerce et de l'idéologie, les séries télévisées se sont vues accorder aujourd'hui une vraie potentialité créative[1] : des thèses universitaires[2] leur sont désormais consacrées!  Colloques,  cours universitaires, livres[3], comparaisons avec les plus grandes œuvres de la littérature ou du cinéma: on ne compte plus le nombre d’études dédiées aux séries télévisées, analysées tant pour leurs qualités artistiques que pour leur valeur sociologique ou historique. Une telle consécration témoigne assez clairement du nouveau statut que les séries télévisées ont acquis : on se sert désormais, pour les caractériser, de critères analytiques tels que "plans", "scénarios", "rôles" traditionnellement réservés aux œuvres d'art cinématographiques et d'autres critères relatifs à la nature du programme et à celle de leur intérêt. Les séries télévisées sont devenus ainsi tout autant un genre respecté de la fiction tout en étant un genre propre de la culture populaire contemporaine[4]. Comme l'écrit L. Limongi dans son introduction aux Ecrivains en séries[5] : "tout le monde s'accorde à voir, dans la prolifération sérielle actuelle, un véritable âge d'or tissé d'exigence narrative, de virtuosité formelle, de castings impeccables et de productions pharamineuses". Les séries télévisées contribuent ainsi à construire une fresque narrative et visuelle de sociétés infiniment complexes et plurielles, tout en variant les formes et les sous-genres. L’écrivain et philosophe Tristan Garcia, auteur d’un essai sur la série américaine "Six Feet Under" considère ainsi qu'aujourd’hui, les séries ont une légitimité culturelle totale. On doit les considérer comme étant plus ou moins "le grand roman de notre époque", et T. Garcia n’hésite pas à comparer la série "Six Feet Under" aux œuvres de Proust ou de Dostoïevski[6]. Une série est d'ailleurs une œuvre colossale : une saison de 12 épisodes correspond à 3 à 4 romans et l’exploit doit être réédité chaque saison. Voilà pourquoi la plupart du temps, les créateurs des séries télévisées travaillent sous formes d’ateliers d’écriture qui peuvent rassembler plusieurs dizaines d’auteurs autour de ces œuvres monumentales.

Mais parmi ces critères, il y a ceux qui concernent la manière dont les téléspectateurs perçoivent les séries télévisées en tant que construction, que ce soit dans son aspect "sémantique" (thèmes, messages, etc.) ou dans son aspect "syntaxique" (genres, formules, etc.). Il y a aussi ceux qui concernent plus spécifiquement la manière dont les téléspectateurs perçoivent ces séries via la représentation de leurs identités culturelles. Comme l'ont montré Katz et Liebes[7] dans leur célèbre article sur la réception de la série américaine Dallas, chaque téléspectateur se "sert du programme de manière d'abord "référentielle", c.-à-d. en le référant à la vie réelle".

Pour le sémiologue des médias François Jost, le succès mondial des séries télévisées tient d'ailleurs essentiellement au sentiment de familiarité qu’elles parviennent à susciter chez les spectateurs, malgré leur extranéité (altérité linguistique, culturelle, sociale), et ce, grâce à trois ouvertures : l’actualité, l’universalité anthropologique et la médiatisation. Pour lui, par exemple, "la force des séries américaines est de combler deux aspirations contradictoires : l’envie d’explorer le nouveau continent, […] et, en même temps, de trouver dans ces mondes construits la familiarité rassurante d’une actualité qui est aussi la nôtre, […] et, enfin, des héros qui, comme le téléspectateur, accèdent à la vérité par l’image plus que par un contact direct."[8] . Jean-Pierre Esquenazi, quant à lui, suggère que c’est la capacité des séries à faire partie du quotidien de leur auditoire et la facilité avec laquelle il est possible d’en discuter qui les rend aussi rassembleuses : "en d’autres termes, la première grande réussite du genre sériel, c’est d’être parvenu à nous proposer des mondes fictionnels qui réussissent à partager notre intimité."[9]

Comme on le sait, l'identité culturelle s'applique à tous les supports possibles : signes, icônes, logos, images, bâtiments, signalétique, publicités, véhicules, vêtements, médias, affiches politiques, bandes dessinées, caricatures, films et programmes télévisés mais aussi et peut être aujourd'hui principalement, séries télévisées. Cette identité culturelle à l'œuvre dans les séries télévisées crée un style syntaxique et visuel - des codes référentiels - propre à chaque société, lesquelles peuvent être immédiatement compréhensibles et facilement mémorisables par tous ceux qui en sont membres. Ces codes référentiels identifient des cultures, c.-à-d. autant de perceptions, de représentations du monde, autant de formes linguistiques et visuelles voire musicales. Ces codes référentiels peuvent être de natures variées: il existe des codes formels, graphiques, fonctionnels, gestuels, culturels, sonores, etc. L'identité culturelle peut ainsi s'exprimer dans les séries télévisées de diverses façons, tant explicitement que de façon implicite.

Les séries télévisées peuvent ainsi offrir un bon terrain d'observation pour saisir certaines des caractéristiques propres à nos sociétés et les transformations qui les affectent[10]. Elles illustrent, au-delà de leur commune appartenance à une culture télévisuelle contemporaine, un certain mode de production du sens : une certaine façon de concevoir et d'affirmer une identité culturelle. Les séries télévisées apparaissent alors comme autant de manifestations, dans nos cultures contemporaines, de cette façon si particulière d'articuler le sensible et l'intelligible. Que nous apprennent donc les séries télévisées des sociétés qu’elles mettent en scène et de leurs questionnements idéologiques, politiques et sociaux ? Dans un domaine où les codes visuels, textuels ou interactifs sont des matériaux essentiels, ce numéro de notre revue dédié aux "Identités culturelles dans les séries télévisées" pourra ainsi, nous l'espérons, apporter des outils d'analyse pertinents.

Partant de ce constat il nous a semblé intéressant de proposer pour ce numéro 14 de la revue Signes, Discours et Sociétés, une réflexion sur les "identités culturelles dans les séries télévisées" propres à chacun de nos pays en tant qu'elles sont des opérateurs cognitifs, perceptifs et sociaux. Elles peuvent jouer un rôle à la fois positif en tant que les identités culturelles peuvent contribuer à rendre les cultures du monde intelligibles les unes aux autres dans leurs différences mêmes, et un rôle négatif en tant que souvent elles contribuent à les présenter sous des formes déguisées et déformées et du coup à occulter les cultures les unes aux autres. Nous vous invitons à réfléchir sur l'apport des séries télévisées, non seulement dans leur dimension esthétique, mais plus largement cognitive, anthropologique, culturelle et même économique et politique, à notre compréhension actuelle du monde.

[1] La plupart des prescripteurs culturels (quotidiens, revues, radios) consacrent désormais un espace critique aux séries télévisées.

[2] Cf. François-Ronan Dubois, Les études sur les séries télévisées et la culture populaire, http://contagions.hypotheses.org/106

[3] La maison d’édition des Presses universitaires de France (PUF) a ainsi lancé en 2012 une collection dans laquelle les séries sont décryptées par des spécialistes des sciences humaines ou sociales.

[4] L'intérêt public est considérable et se démultiplie du fait de la généralisation de l'accès via Internet! Par exemple, la mise en ligne quasi immédiate après sa diffusion sur les réseaux TV d'un fichier Torrent d'un épisode et la quasi immédiate mise à disposition des sous titres traduits (grâce à l'activisme d'équipes de "fansub" dans tous les pays)  jouent un rôle non négligeable dans cet engouement pour les séries télévisées.

[5] Laure Limongi, Ecrivains en série, saison 2, ed. Lauréli/Léo Scheer, p.5. Rappelons que dans cet ouvrage paru en 2009, plus de 71 écrivains, artistes ou philosophes s'étaient emparés d'une série culte pour la commenter ou l'analyser voire produire une nouvelle fiction.

[6] Tristan Garcia, Six Feet Under. Nos vies sans destin, PUF, 2012. Selon lui, la série, qui raconte le quotidien d’une famille de croque-morts, "nous apprend à mourir".Six Feet Under est pour l'auteur l’équivalent des grands romans français, russes ou allemands de la fin du 19e siècle. Elle nous dévoile des vies sans destin, qui sont aussi les nôtres. Autour de la famille Fisher, gérante d’une entreprise de pompes funèbres, cette série suit le parcours d’une poignée de personnages dont la mort est le métier.

[7] Tamar Liebes, Elihu Katz, Six interprétations de la série Dallas, traduit par E. Maigret et D. Dayan, http://documents.irevues.inist.fr/bitstream/handle/2042/15376/HERMES_1993_11-12_125.pdf

[8] Jost, Francois. De quoi les séries américaines sont-elles le symptôme ? Paris :CNRS., 2011. p. 16

[9] Esquenazi, Jean-Pierre. Mythologie des séries télévisées. Paris : Cavalier Bleu. 2009, p. 8

[10] La série américaine Mad Men en est un bon exemple!

Conditions de soumission

Les propositions d’articles (titre et résumé ne dépassant pas 350 mots bibliographie comprise) devront être adressées sous présentation anonyme en attachement à un courriel spécifiant nom, affiliation de l’auteur de même que le titre de l’article, à l’adresse des deux responsables du numéro

avant le 30 octobre 2014.

L’acceptation des articles proposés sera communiquée le 5 novembre 2014 aux auteurs, qui devront envoyer les textes des articles au plus tard le 20 décembre 2014.

Les évaluations des articles par le comité de lecture seront communiquées aux auteurs le 20 15 janvier 2015, la parution en ligne du numéro étant prévue le 15 février 2015.

Responsables scientifiques

  • Michel Bourse, Université Galatasaray, Istanbul, Turquie : mbourse@gmail.com
  • Halime Yücel, Université Galatasaray, Istanbul, Turquie : yhalime@gmail.com

Dates

  • jeudi 30 octobre 2014

Mots-clés

  • séries télévisées, identités culturelles

Contacts

  • Michel Bourse
    courriel : mbourse [at] gmail [dot] com
  • Halime Yucel
    courriel : yhalime [at] gmail [dot] com

URLS de référence

Source de l'information

  • Michel Bourse
    courriel : mbourse [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« La construction des identités culturelles dans les séries télévisées », Appel à contribution, Calenda, Publié le jeudi 02 octobre 2014, http://calenda.org/300352