AccueilL’adaptation en tension. Horizons de recherche en sciences sociales autour de la question environnementale

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Publié le vendredi 03 octobre 2014 par Elsa Zotian

Résumé

Au bout de quelques années, la date de péremption de l’adaptation serait-elle déjà passée ? Nous pensons que non. La recherche en sciences sociales ne peut pas se défausser face à cet enjeu fondamental. Nous proposons de « mettre en tension l’adaptation », d’explorer le fait qu’elle soit à la fois nécessaire, mais impossible. Explorer le paradoxe et tenter de le dépasser. Plus que de se pencher sur la multiplicité d’usages peu différenciés, c’est à partir des multiples tensions qui caractérisent les manières de voir l’adaptation, de la comprendre et de la mobiliser que l’on cherche à éclairer les pratiques de l’adaptation, leurs implications et conséquences sur le terrain. Ce dossier sur « l’adaptation en tension » est ouvert aux différents aspects d’une notion commune à l’analyse, à l’action, mais aussi à la connaissance.

Annonce

Argumentaire

Repris des travaux du GIEC, le Grenelle de l’environnement a promu l’adaptation comme stratégie de lutte contre les conséquences territoriales du changement climatique. Cette injonction a pris de court aussi bien le milieu académique que les élus, les techniciens, les politiques. La déstabilisation fut d’autant plus sensible que l’adaptation devait devenir en quelques années une obligation légale, à toutes les échelles territoriales. Or, l’intégration à marche forcée de l’adaptation comme catégorie d’analyse et d’action provoque un retour à une interprétation techniciste et conduit à son appauvrissement heuristique. Le succès même de la notion et/ou l’injonction à s’y référer font que l’adaptation recouvre tout processus de réponse ajustée dans un contexte mouvant, marqué par l’incertitude. Par là, l’adaptation ressortirait moins d’une politique publique visant un projet social et environnemental que de dispositifs ponctuels, largement diffusés et éminemment techniques, dont la filiation serait à chercher dans les mantras opérationnels de discours globalisés traduits localement. En somme, tous les espoirs mis dans l’adaptation, en tant que mutation conceptuelle et pratique, semblent se dissoudre par sa mise en pratique, sa propre trajectoire ou sa critique.

Au bout de quelques années, la date de péremption de l’adaptation serait-elle déjà passée ? Nous pensons que non. La recherche en sciences sociales ne peut pas se défausser face à cet enjeu fondamental. Nous proposons de « mettre en tension l’adaptation », d’explorer le fait qu’elle soit à la fois nécessaire, mais impossible. Explorer le paradoxe et tenter de le dépasser.

Dans ce contexte, on cherche à proposer à la communauté scientifique une lecture créatrice et généreuse de ce qu’est l’adaptation au-delà d’un auto-référencement à l’intérieur duquel c’est le recours même à la notion d’adaptation qui nous semble perdre en pertinence et en capacité à créer de la connaissance sur les sociétés et leurs territoires.

On est souvent confrontés à la dénonciation ou à la déploration de l’instrumentalisation de l’adaptation d’une part, et à la réduction des alternatives possibles à des choix fonctionnels d’autre part. Il est important d’ouvrir le champ problématique depuis les sciences sociales : en critiquant le cadre conceptuel et le système axiologique qui s’imposent comme référence (un travail critique pour s’en affranchir), et en formulant des questions pratiques ainsi que des enjeux de connaissance à partir des sociétés et de leurs territoires (un travail réflexif et situé pour innover). Il ne s’agit pas de produire des études prescriptives édictant les étapes de la mise en place de stratégies d’adaptation. Il est question de l’adaptation comme objet, dans sa dimension heuristique : moyen de compréhension voire d’explication des initiatives sociales et politiques ainsi que des dynamiques territoriales. Il s’agit de se pencher sur la façon dont l’adaptation est mobilisée et signifiée, sur l’horizon du pensable qui l’accompagne et sur les « manières de voir » qu’elle véhicule, parmi des acteurs divers, pris dans des jeux d’échelles, d’intérêts et dans des engagements parfois contradictoires.

Les usages excessifs de l’adaptation interviennent dans des contextes, pour des raisons et à des fins diverses : de la transformation des comportements aux changements de société, des pratiques agricoles à la législation, des cadres réglementaires locaux aux stratégies spontanées des acteurs de terrain. Entre ces objets (pratiques, éthique, fiscalité) et ces enjeux (technique, politique, redéfinition des rapports entre société et milieu, justice, soutenabilité), les multiples usages de l’adaptation rendent la notion évasive, voire équivoque.

Plus que de se pencher sur la multiplicité d’usages peu différenciés, c’est à partir des multiples tensions qui caractérisent les manières de voir l’adaptation, de la comprendre et de la mobiliser que l’on cherche à éclairer les pratiques de l’adaptation, leurs implications et conséquences sur le terrain. On souhaite prendre de la distance en regard des travaux pratiques valorisés à l’aune de l’action, d’un résultat (pour qui ? pour quels objectifs ?), et voir dans quelle mesure la recherche sur l’environnement, en sciences sociales du moins, ce n’est pas seulement trouver des solutions, c’est aussi créer de la connaissance et comprendre les sociétés saisies par une problématique contemporaine majeure.

On souhaite formuler le questionnement de ce dossier sur la base de trois grandes lectures possibles de la notion d’adaptation :

  • Portée heuristique

La notion d’adaptation, par ses contradictions et ses limites, qui font ressortir les différences d’échelle et de pas de temps, peut être une manière d’appréhender le réel, de traduire la complexité, de mettre en lien différents systèmes, de donner du sens à ce à quoi l’on est confronté. Nombre de contradictions du terrain peuvent être comprises au regard des principes de l’adaptation, ou des modalités d’application des stratégies d’adaptation. Sans qu’elle soit destinée à faire fonctionner le réel, l’adaptation peut être une modalité de la connaissance et de l’interprétation des réalités sociales et territoriales.

  • Portée pratique

Au regard de la mise en place de stratégies d’adaptation (même s’il s’agit de recyclages ou d’effets d’aubaine), il est impossible de dire que « rien ne change ». Par rapport aux objectifs que visent explicitement les politiques qui se réclament de l’adaptation, certains effets sont pervers, mais d’autres initiatives peuvent fonctionner sur le terrain, et améliorer les situations. Comme catégorie de l’action, l’adaptation est une façon d’opérer le monde. Cette entrée s’inscrit dans un volet dominant de la littérature sur l’adaptation (rapports fonctionnels, cybernétique, optimisation des résultats, mise en adéquation des systèmes). Dans ce cadre, c’est à l’aune des configurations pratiques sur le terrain que l’on évalue l’adaptation. La forte demande sociale et politique de pratiques et de bonnes recettes concourt à rendre cette dimension de la recherche sur l’adaptation écrasante dans la littérature, dans les appels d’offres et la distribution des fonds. L’essentiel des réflexions se déploie à l’intérieur d’une lecture fonctionnelle et naturalisante de l’adaptation. La réflexion est souvent bornée par les caractéristiques techniques ou physiques des systèmes (capacités, comportements, modèles de climat), que l’on essaie de toujours mieux connaître afin de rendre les pratiques les plus adéquates possible. S’il n’est pas inutile, cet effort nous semble éloigné des enjeux de connaissance que peut recouvrir l’adaptation des sociétés et des milieux dans un contexte de fortes tensions et de recomposition entre sciences, environnement et société.

  • Portée réflexive

On souhaite valoriser une approche de l’adaptation qui nous semble correspondre à la fois au défi pratique et à l’enjeu de connaissance des sociétés et de leur territoire saisis par la question environnementale. On peut définir l’adaptation comme un objet d’étude, en définir le périmètre, la portée (ce qui la sous-tend, ce qu’elle implique), l’étendue et la nature du questionnement, et ne pas rester prisonnier d’un cadre de recherche centré sur les impacts potentiels ou l’anticipation des variations futures du climat. Considérer l’adaptation comme un objet de recherche offre deux pistes différentes de travail :

* La première porte sur l’adaptation et les politiques qu’elle génère, notamment leurs dispositifs et la mise en place des stratégies. Une partie de la littérature récente s’emploie à documenter et accompagner (non pas à faire, ni appliquer) les politiques publiques et les pratiques de l’adaptation, à renseigner leurs implications sur le terrain, ou parmi les acteurs. C’est une façon de souligner le décalage entre les politiques qui se prévalent de l’adaptation et leurs territorialisations. Mais même s’il s’agit de considérer l’adaptation comme objet et non comme catégorie de l’action (à l’image de la portée pratique), la réflexion reste souvent liée à un cadre réglementaire ou conceptuel établi ad hoc, étranger aux territoires et aux situations observées, issu d’autres arènes ou d’autres échelles.

* Une deuxième piste porte sur l’univers de sens, sur les conceptions et compréhensions de l’adaptation, pour une diversité d’acteurs, de moments, et d’endroits. Il s’agit alors d’expliquer les décalages entre l’adaptation promue par la norme et ses matérialisations territoriales, voire d’explorer ce qui déborde le normatif de l’adaptation sur le terrain et parmi les acteurs. De l’inédit émerge-t-il ? Cette piste concerne l’univers de valeurs, l’éventail des choix et des alternatives qui se présentent pour les acteurs sur le terrain. Elle prend en compte l’ensemble des innovations, des compositions, des improvisations rendues possibles dans le contexte qui accompagne l’adaptation, et qui échappent aux déterminations réglementaires, à l’injonction morale ou encore à l’idée dominante. Cette piste introduit une dimension axiologique dans la connaissance que l’on peut produire autour de l’adaptation.

Ce dossier sur « l’adaptation en tension » est ouvert aux différents aspects d’une notion commune à l’analyse, à l’action, mais aussi à la connaissance. Il concerne autant (et sans exclusivité) la démarche d’anthropologues ou de sociologues, au sujet des conditions socioculturelles de production, de légitimation et de normalisation d’idées et d’actions sur l’adaptation ; les questionnements de sciences politiques ou d’aménagement sur l’arrivée de cette notion parmi les pouvoirs publics locaux ou sur les modalités de mise en place des stratégies ; que le travail de géographes ou d’économistes autour des ressorts territoriaux impliqués dans les différents visages de l’adaptation et ses conséquences sur les territoires.

Conditions de soumission

Les coordonnateurs de ce dossier attendent des contributions dans les différents champs des sciences sociales, mais qui partent d’une ou plusieurs des trois lectures de l’adaptation signalées plus haut et qui valorisent la diversité de traitements, de compréhensions et de pratiques dont la notion fait l’objet. Une attention particulière sera apportée au rapprochement des différentes lectures de la notion, à leurs complémentarités ou leurs contradictions. Sans qu’il y ait d’échelle privilégiée à l’analyse, des cas d’étude à grande échelle et l’expérience d’une diversité d’acteurs semblent à même de fournir un matériau de première main à partir duquel renseigner les tensions de l’adaptation qu’il nous intéresse de mieux cerner dans un questionnement de sciences sociales. On espère ainsi pouvoir mettre en lumière de façon originale des contradictions entre des injonctions et des actions, des logiques collectives et individuelles, l’adaptation des « petits gestes » et une ambition de justice et de soutenabilité. Ce serait là une façon d’identifier un apport spécifique de SHS à la problématique de l’adaptation et plus largement de la question environnementale, nécessairement « en société », et de contribuer ainsi à la production d’une politique publique à la hauteur des défis posés.

Calendrier 

Les résumés (une à deux pages maximum) doivent parvenir à Julien Rebotier (julien.rebotier@cnrs.fr)

le 1er décembre 2014 au plus tard.

La sélection des résumés par le comité de rédaction sera communiquée fin décembre 2014.

Les auteurs dont le résumé aura été sélectionné pour une contribution au dossier devront faire parvenir leur texte complet jusqu’au 20 avril 2015, en tenant compte des normes de la revue.

Comité scientifique

  • Vincent BERDOULAY, Professeur des universités, UPPA, labo SET – UMR 5603 (Pau – France)
  • Christine BOUISSET, Maître de conférences, UPPA, labo SET – UMR 5603 (Pau – France)
  • Marion CHARBONNEAU, Maître de conférences, UPPA, labo SET – UMR 5603 (Pau – France)
  • Sylvie CLARIMONT, Maître de conférences, UPPA, labo SET – UMR 5603 (Pau – France)
  • Sébastien HARDY, Chargé de recherche – géographie, IRD, labo PRODIG – UMR 8586 (Paris – France)
  • Francis JAUREGUIBERRY, Professeur de sociologie, UPPA, labo SET – UMR 5603 (Pau – France)
  • Patrick PIGEON, Professeur des universités, Universités de Savoie, labo EDYTEM – UMR 5204 (Chambéry – France)
  • Julien REBOTIER, Chargé de recherche – géographie, CNRS,  labo SET – UMR 5603 (Pau – France)
  • Denis SALLES, Directeur de recherche – sociologie, IRSTEA, unité de recherche ADBX (Bordeaux – France)
  • Olivier SOUBEYRAN, Professeur de géographie, UJF – IGA, labo PACTE – UMR 5194 (Grenoble – France)

Dates

  • lundi 01 décembre 2014

Fichiers attachés

Mots-clés

  • adaptation, heuristique, pratique, réflexion, aménagement

Contacts

  • Julien Rebotier
    courriel : colloque [dot] resilience [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Julien Rebotier
    courriel : colloque [dot] resilience [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« L’adaptation en tension. Horizons de recherche en sciences sociales autour de la question environnementale », Appel à contribution, Calenda, Publié le vendredi 03 octobre 2014, http://calenda.org/301558