AccueilPour une ethnomusicologie expérimentale : le dispositif radiophonique, un laboratoire théâtral ?

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Publié le mercredi 19 novembre 2014 par João Fernandes

Résumé

Cette journée d'étude a pour point de départ une étude de cas : l’émission Bertsulari réalisée par des doctorants en ethnomusicologie de l'EHESS et diffusée sur France Musique le 26 février 2014. Des intervenants issus de divers horizons sont invités à interroger la restitution, l’expérimentation et l’engagement en sciences sociales : la participation d’un large public aux réflexions scientifiques, la construction d’un dispositif radio-théâtral et le rôle actif du chercheurs dans les mondes qu’il explore.

Annonce

Argumentaire

« Va devant toi et si le monde que tu cherches n’existe pas, il jaillira exprès (de l’onde) pour justifier ton audace. » Schiller

Comment comprendre et interroger ce qui se passe lorsque l'ethnologue crée un dispositif expérimental, matériel et narratif, à la fois situation véritable de musique et situation de production d’une connaissance ethnomusicologique ? Et surtout, comment faire « marcher » au mieux ce dispositif, afin que des phénomènes intéressants s’y sentent invités ?

L’objectif de cette journée d’étude est d’échanger autour de l’émission Bertsulari, une production radiophonique que nous avons menée en collaboration avec des professionnels de l’audiovisuel, dont le pilote a été  diffusé le  26 février 2014 sur France Musique. Notre but est de réunir, au delà d’une analyse de l’émission en question, d’autres études de cas et des réflexions théoriques qui nous permettent d’aborder les questions du dispositif radiophonique comme dispositif théâtral, de la production publique d’une connaissance scientifique et du positionnement de l’ethnomusicologue dans les situations qu’il crée.

Il s’agit de tirer les enseignements du travail accompli et de nous équiper pour l’avenir en réunissant un collectif et en élaborant ensemble un dispositif robuste pour une prochaine fois. Consolider l’équipage et armer à nouveau notre embarcation pour une nouvelle expédition scientifique dans les mondes de la musique.

Une brève histoire de l’émission

L’émission Bertsulari est née de la volonté de concrétiser, de manière fictionnelle, une utopie du World Music Research Institute (WMRI)[1]: installer notre groupe de travail sur un navire basé au port de Bayonne pour sillonner la planète, en quête de nouvelles manières de faire la musique du monde. Intéressée par notre expédition imaginaire, Françoise Degeorges, membre de l’institut, nous a offert à la fois les moyens techniques et un temps d’antenne  de 75 minutes sur France Musique dans le cadre de son émission « Couleurs du monde ».

Nous avons invité quatre collectifs de musiciens dans un vaste studio de la Maison de la Radio. Sur le plateau, une scénographie et des activités préliminaires ont été pensés pour donner un cadre intime aux échanges. Le concept est simple : faire alterner des séquences de musiques et des interviews, enregistrer dans des conditions proches du direct en favorisant une ambiance propice au surgissement d’événements non-planifiés. L’enregistrement en une seule prise et la réunion de tous les intervenants dans un studio clos pendant la durée de l’émission, appuyé par le recours à une « histoire », celui d’un navire scientifique en déplacement, nous a permis d’embarquer les participants dans une situation de musique à la fois vraie et faite, tournée vers l’intérieur du studio autant que vers l’extérieur – vers l’auditeur.

Par référence aux chanteurs improvisateurs de Bayonne, port d’attache imaginaire du navire, il a été nommé Bertsulari. L’émission qui en a résulté est toujours disponible à l’écoute en podcast sur le site de France musique[2].     

La suite logique de ce projet est de continuer l'aller-retour entre le discours savant et distancié propre à nos recherches en sciences sociales sur la musique et l'engagement pratique consistant à faire vivre et à faire sonner les musiques qui nous occupent. Doctorants de l'EHESS rattachés au WMRI, nous organisons une journée d'étude en collaboration avec d'autres jeunes chercheurs engagés à la croisée entre une recherche académique et des projets artistiques et sociaux qui donnent sens à leur recherche tout en leur faisant prendre le risque d'une épreuve de réalité. Au cours d'un dialogue entre des intervenants d'horizons divers, nous proposons de jouer avec l'objet que constitue cette émission et de le mettre en perspective dans l'espace offert par d'autres objets de recherche investissant la frontière entre distance académique et engagement personnel. 

Nous proposons trois axes de réflexion majeurs qui pourront servir de passerelles entre des objets et des cas que nous espérons d'une grande diversité. Ainsi nous prévoyons de faire alterner des analyses ou des témoignages portant sur l'émission Bertsulari et des interventions sur d’autres objets de recherche offrant des angles d'approche différents sur ces mêmes problématiques 

1. La restitution : l’émission de radio comme hublot sur un monde ethnomusicologique 

Comment passer de la réflexion académique à une diffusion plus large, à l’extérieur de la communauté scientifique sans passer par une « vulgarisation » condescendante ? Comment associer les musiciens à ce travail nécessaire de confrontation et de comparaison et comment compter sur leurs propres compétences d’ethnomusicologue[3] ? La distinction entre communication scientifique et « vulgarisation », enracinée dans une tradition scientifique objectiviste, a souvent rendu les travaux des chercheurs en sciences sociales hermétiques à la fois aux enquêtés et au grand public[4].  La sociologie des arts, qui a elle-même participé à la remise en cause des conditions de la production du discours sociologique grâce aux apports de la philosophie pragmatiste, devrait être la première à bénéficier de nouveaux modes de restitution de la réflexion scientifique. L’objectif n’est plus alors de réfléchir à la manière de transmettre aux non-spécialistes des connaissances sur une musique, son histoire, l’inscription culturelle et sociologique de celle-ci, mais surtout de partager le savoir selon lequel la musique est toujours ancrée dans une situation humaine particulière et une expérience collective spécifique, dans laquelle elle émerge et qu'elle façonne en retour. La mise en fiction menée avec l’émission Bertsulari et la trame narrative ouverte qui en découle permettent aux théories de s’incarner dans une situation concrète : sur le plateau, les musiques du monde sont jouées et discutées sur différents modes par les musiciens et les chercheurs. Dans un second temps, le travail de montage du réalisateur opère une transformation qui lui permet de restituer à l’auditeur une part de l’expérience sensible qu’il a lui-même enregistrée. L’émission crée un dispositif d’enquête à l’intention des auditeurs, mettant ainsi en scène, ou plutôt en sons, certaines manières d’enquêter de l’anthropologie de la musique.   

Une piste de réflexion possible pourra être l’usage de la fiction, à divers niveaux : mettre en récit un monde de musique proposé aux auditeurs (Le Brésil de Paris : le Paris Choro Ensemble,  l ’Algérie de Seine-St-Denis : Malek Amiar et sa troupe chaabi, etc.…) ; mais aussi construire une fiction à partir de l’émission elle-même (dans l’exemple qui nous occupe, imaginer un bateau sur lequel les acteurs de l’émission se retrouve). Nous tenterons d’interroger cette « mise en intrigue »[5] de la situation de recherche et les dispositifs créés pour faire comprendre au public les conditions d’émergence d’une musique et d’un discours sur la musique : non seulement diffuser un savoir sur une musique, mais faire prendre conscience des processus de construction des musiques et des savoirs musicaux. 

Des communications ayant trait à d’autres dispositifs visant à la diffusion des techniques de l’ethnomusicologue seront bienvenues dans cette réflexion. 

2. La construction d'un dispositif expérimental : l’émission de radio comme laboratoire 

    La notion de « dispositif » englobera la question de la contextualisation dans tout ce que le terme comporte d'engagement actif de la part des acteurs – musiciens, chercheurs, musicologues, acteurs institutionnels… - qui construisent une réalité pour et par une musique. Elle sera appliquée à la situation précise du studio 118, lieu que les auditeurs entendent mais ne voient pas, déguisé provisoirement en paquebot, huis clos où la rencontre peut « prendre ». Selon Bruno Latour, un dispositif constitue une « offre d’opportunité »[6] faite à des phénomènes qui sans cela n’auraient pas eu « l’occasion » d’exister. Or cette rencontre (au sens de « encounter » en anglais) entre des représentants de différentes cultures, entre différents styles, entre différentes approches scientifiques de la musique et du phénomène humain se trouve être, selon l’ethnomusicologue Philipp Bohlman, le noyau même de l’existence de la World Music[7]. L’objectif est bien de juger de la réussite de l'expérimentation. Quelles sont les « conditions de félicité »[8] d’une telle rencontre ? Quels sont ses effets ? 

Comment faire entendre à l'auditeur de la radio l'écoute réciproque qui a lieu, au sens propre, dans le studio-bateau au moment de l’enregistrement de l’émission Bertsulari ? Une réflexion sur le medium radiophonique pourra éclairer l'exercice de création d'un contexte pour et par les musiciens et chercheurs dans les locaux de Radio France. On pourra s’appuyer sur l’analyse d’autres dispositifs tels que la radio comme pratique artistique expérimentale ou encore le théâtre radiophonique particulièrement exploré en Allemagne sous l’appellation « Hörspiel »[9]. Il pourra être fructueux de s’appuyer sur les travaux récents concernant la mise en scène et notamment les études sur la  « performance »  ainsi que des projets récents mêlant théâtre et ethnographie (voir le projet « Un collège de théâtre », centre Georg Simmel et labex ACP). 

3. Une ethnomusicologie doublement engagée : 

La recherche engagée nous amène à deux pistes de réflexions conjointes : celle de l’engagement politique d’une part, celle d’une observation véritablement participante, de l’autre. 

La circulation des musiques sous l’étiquette de « musique du monde » a suscité des interprétations contrastées : pour schématiser, une lecture post-coloniale, analysant le phénomène en termes de systèmes et de domination, s’oppose à une lecture plus optimiste qui observe l’agentivité des acteurs à petite échelle[10]. Entre dénonciation de l’industrie de la World Music et rhétorique de la découverte de l’autre, de la tolérance et du partage[11] s’est tracée peu à peu, du moins en France, la frontière qui sépare World Music et « musiques du monde ». Le choix des groupes invités à la première émission Bertsulari témoigne de l’intention de rompre ce partage en observant les mondes de musique qui se construisent autour de nous, et en contribuant à les construire. Si, comme l’écrit Daniel Cefaï,  « l’apolitisme n’est pas une garantie d’intelligence et d’impartialité, et inversement, un activiste peut être capable de faire la part des choses sans que rien ne le condamne au sectarisme[12] », avec quels outils un chercheur « activiste » peut-il construire des réalités sociales ? 

Cette posture revient également à remettre en cause la pertinence du paradigme moderne de la raison scientifique, celui qui prétend que l’on peut observer une situation tout en se plaçant « hors du monde ». En recourant à l’observation participante, pour en fait conduire un travail de documentation distancé, le chercheur juge les situations en projetant ses propres principes interprétatifs : il ne prend pas de risque. Or la situation qu’il a sous les yeux est un devenir dans lequel il est invité à embarquer : l’anthropologie nous invite à étudier avec au lieu d’apprendre sur ces personnes avec lesquelles on vit le temps de l’enquête. Etudier avec les musiciens nous permet de nous engager avec eux dans leurs itinéraires incertains, il nous permet d’apprendre sur eux mais également d’apprendre avec eux. Ce savoir est d’une nature différente : il n’est plus orienté vers le souvenir du passé mais vers un avenir partagé[13]

Une journée d’étude orientée vers une collaboration à venir 

L’émission Bertsulari est le « cas » (au sens de Revel et Passeron[14]) à partir duquel nous avons construit les interrogations au centre de cette journée d’étude.

Les propositions de communications sont invitées à apporter d’autres cas dont l’analyse apportera des éléments de réponse ou des déplacements des interrogations proposées. En multipliant les angles d’approche, nous pourrons tenter prudemment une montée en généralité - ou du moins faire apparaître les modalités plurielles de l’engagement en ethnomusicologie et dans l’ensemble des sciences sociales. 

Plus encore, cette journée d’étude est une opportunité pour les intervenants de rejoindre notre collectif d’expérimentation en acte, dans la ré-invention de dispositifs aptes à porter une recherche engagée et engageante sur les musiques du monde. 

Modalités de proposition des interventions 

Un résumé (4000 signes maximum) ainsi que des informations sur le rattachement institutionnel sont à envoyer à l’adresse je5fevrier@gmail.com

avant le 1er décembre 2014

Les participants dont la proposition est acceptée seront informés au plus tard le 15 décembre.

Comité scientifique et d'organisation

  • Lucille Lisack (Centre Georg Simmel, EHESS)
  • Isis von Plato (Paris 1 Panthéon Sorbonne)
  • Julie Oleksiak (Centre Georg Simmel, EHESS)
  • Maxime Le Calvé (Centre Georg Simmel, EHESS ; Institut für Theaterwissenschaft, FU Berlin) 

Financements

  • Campus Condorcet
  • CIERA – Centre Interdisciplinaire d’Etudes et de Recherches sur l’Allemagne 

Date et lieu

5 février 2015 à l’EHESS, salle 015, RdC, bâtiment Le France

Suivi d’un atelier le 6 février (à confirmer) 


[1] Association de jeunes chercheurs, musiciens et acteurs culturels qui considèrent la musique come un lieu privilégié de la fabrique d’une société plurielle. www.irmm.org

[3] Victor Stoichita, Fabricants d’émotion. Musique et malice dans un village tsigane de Roumanie. Nanterre, Société d’ethnologie Coll. Hommes et musiques,2008

[4] Lorraine Daston & Peter Galison, Objectivity. Zone Books, New York, 2007 ; Bruno Latour, Reassembling the social, Harvard Press, 2005

[5] Voir Paul Ricoeur, Temps et récit, Seuil, 1983.  Au cours du travail de l’ethnomusicologue, le passage du travail de terrain à la formulation d’une analyse se fait par la formulation de récits qui font tenir ensemble des événements qui se présentent toujours de manière dispersée dans la réalité. Ricoeur a montré les enjeux épistémologiques de ce moment : « Composer l'intrigue, c'est déjà faire surgir l'intelligible de l'accidentel, l'universel du singulier, le nécessaire ou le vraisemblable de l'épisodique[5] ». Or la composition d’une intrigue est souvent un procédé de vulgarisation efficace pour « raconter » une recherche comme on raconterait une histoire. Une réflexion sur les manières de diffuser à un large public les résultats d’une recherche scientifique pourra confronter ces deux types de mise en intrigue, et faire de ce moment un point de passage entre discours scientifique et diffusion de la recherche.

[6] Bruno Latour , « A Well-Articulated Primatology -Reflexions of a Fellow-Traveller » in Shirley Strum and Linda Fedigan (editors) Primate Encounters, University of Chicago Press, 2000 : 358-381

[7] Philip Vilas Bohlman, World Music: a Very Short Introduction, Oxford, Oxford University Press, 2002

[8] Erving Goffman, Façons de parler, Paris, Éditions de Minuit, 1981 : 205-271.

[9] Rudolf Arnheim, Rundfunk als Hörkunst, Berlin, Suhrkamp, 2001 (1933)

[10] Martin Stokes, « Music and the Global Order », in Annual Review of Anthropology, Vol. 33, 2004 : 47-48.

[11] Sur ce débat, voir Ludovic Halbert & Lucie Marelle, « Les Musiques du monde dans la métropole parisienne: poids, fonctionnement et enjeux”, in Paris Mix, janvier 2008 : 13 sq. Url: http://www.parismix.fr/wp-content/uploads/2012/04/Rapport-Halbert_-SPL-Musiques-du-Monde_LATTS.pdf

[12] Daniel Cefaï, L’engagement ethnographique, Paris, EHESS, 2010 : 18

[13] Ingold, Tim. Making: Anthropology, Archaeology, Art and Architecture. Routledge, 2013, chap. 1

[14] Jacques Passeron et Jean-Claude Revel, Penser par cas, ou comment remettre les sciences sociales à l’endroit, Paris, EHESS, Enquêtes, 2005

Lieux

  • EHESS 190-198, avenue de France
    Paris, France (75013)

Dates

  • lundi 01 décembre 2014

Mots-clés

  • dispositif radiophonique, ethnomusicologie, vulgarisation, engagement, musiques du monde, world music

Contacts

  • Lucille Lisack
    courriel : je5fevrier [at] gmail [dot] com
  • Maxime Le Calvé
    courriel : je5fevrier [at] gmail [dot] com
  • Julie Oleksiak
    courriel : je5fevrier [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Lucille Lisack
    courriel : je5fevrier [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Pour une ethnomusicologie expérimentale : le dispositif radiophonique, un laboratoire théâtral ? », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 19 novembre 2014, http://calenda.org/306165