AccueilEl Conde Lucanor de Don Juan Manuel : construction rhétorique et pensée politique

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Publié le jeudi 19 février 2015 par Céline Guilleux

Résumé

Cette journée d’étude a pour ambition de revenir sur la construction rhétorique et la portée politique d’une des œuvres les plus célèbres du Moyen Âge hispanique, El conde Lucanor (1335) de Don Juan Manuel (1282-1348), neveu du roi Alphonse X de Castille, grand noble très impliqué dans les affaires politiques de son temps. Œuvre hétérogène, composée d’un recueil d’une cinquantaine d’exempla, de trois collections de sentences et d’un traité de doctrine politico-religieuse, El conde Lucanor se caractérise par son souci constant d’expérimentation formelle, posant des schémas répétitifs pour mieux les soumettre ensuite à variations et transgressions. Il s’agira principalement d’interroger le rapport entre les choix formels du texte et la pensée politique qu’ils produisent.

Annonce

Argumentaire

El conde Lucanor, ayant adopté le principe organisateur d’un recueil de formes brèves – exemples dans sa première partie, proverbes dans les trois suivantes –, peut être lu comme une expérience littéraire qui répète, avec des variations, quelques schémas formels afin de les perfectionner et de les doter de la plus grande efficacité rhétorique. Cependant, en insérant les séries correspondantes dans le dialogue de deux personnages fictifs, le texte se construit aussi comme une unité et s’efforce de contextualiser ses unités les plus petites dans un cadre narratif qui oriente le sens que l’on peut leur attribuer, déterminant en grande partie leur réception. Dans le cas des exemples, la configuration du cadre hérite des traits d’œuvres  sapientiales antérieures et en même temps se caractérise par un dispositif propre, plus complexe qu’il n’y paraît. L’exemple excède les limites du simple récit en faisant que celui-ci ne puisse être lu hors de la perspective individualisée du préambule de Lucanor et de l’orientation éthique que lui procure le conseil de Patronio. En outre, l’exemple comporte, en guise de prolongation du cadre narratif proprement dit, l’intervention de « don Johán », projection semi-fictionnelle de l’auteur dans son œuvre, à qui l’on attribue non seulement l’intégration de l’exemple dans le livre, mais aussi des vers conclusifs qui prétendent recueillir sa « sentence ». Enfin, du témoignage de l’un des manuscrits on déduit que cette formule textuelle était complétée par une miniature récapitulative. Pour ce qui concerne les proverbes des parties II à IV, bien que leur caractère sériel puisse entraîner la dispersion, au long de la lecture, de leur relation avec le cadre, ledit cadre ne disparaît pas et suggère une interprétation qui prenne en compte la relation conseiller/conseillé.

Or, si Don Juan Manuel élabore une construction rhétorique aussi particulière et complexe, qui concilie plusieurs niveaux discursifs, voix et points de vue, c’est sans doute parce qu’il la considère adéquate pour exprimer une pensée – à la fois éthique, sociale et politique – éloignée de tout simplisme et univocité. Dans El libro del caballero et del escudero et, surtout, dans El libro de los estados, œuvres qui recourent aussi à l’artifice littéraire du dialogue fictionnel, l’auteur exposait de façon systématique sa vision de l’ordre social et défendait de façon explicite sa thèse centrale, à savoir la compatibilité –pour ne pas dire la profonde solidarité– des prérogatives de l’estado nobiliaire avec le salut de l’âme : pour le grand seigneur, le plein exercice des obligations temporelles peut coïncider avec les plus hautes aspirations spirituelles. La partie V de El conde Lucanor, que ne manque pas de citer le Libro de los estados, adopte une formule d’écriture similaire, bien qu’elle utilise aussi des recours rhétoriques propres et qu’elle se présente comme le résultat de tout le processus d’écriture des parties antérieures. Si avant de revenir à l’exposition doctrinale, El conde Lucanor choisit les exemples et les proverbes, il faut supposer que ceux-ci permettent de formuler une pensée qui ne peut pas s’exprimer par une autre voie. Dans le cas de l’exemple, de nombreuses études, anciennes ou plus récentes, ont rejeté la conception purement instrumentale du récit et même sa supposée vocation à s’ajuster parfaitement au cadre : l’insertion des récits dans un cadre ne crée pas une redondance, ni même, parfois, une convergence, mais une tension, car toute analogie suppose certaine disconformité. Les travaux de María Jesús Lacarra, Marta Ana Diz, Laurence de Looze, Jonathan Burgoyne, entre autres, ont exploré les mécanismes de l’exemplarité dans El conde Lucanor et, depuis leurs propres prémices théoriques, tendent à dépasser l’idée d’une transparence didactique de l’exemple. La situation de Lucanor no se reflète pas généralement de façon exacte dans le miroir du récit exemplaire, de sorte que les correspondances entre récit et cadre peuvent être multiples et même contradictoires. En s’énonçant comme la mise en relation de plusieurs éléments hétérogènes – préambule de Lucanor, récit de Patronio, conseil de ce dernier, vers finaux de « don Johán », miniature – l’exemple s’offre à l’interprétation du lecteur comme un objet polyphonique et polysémique. Quant aux parties II, III et IV, même si nous comptons plusieurs études de valeur consacrées à leur logique d’ensemble – fondée sur le concept du « fablar oscuro », qui permet de rendre graduellement plus difficile le déchiffrement du texte –, il nous manque encore des travaux qui analysent de façon plus détaillée les proverbes comme un « discours du pouvoir », tant dans leur contenu que dans leur forme énonciative. Bien que la pensée éthique et politique de Don Juan Manuel, telle que celui-ci l’a exprimée dans El libro de los estados, soit reconnaissable dans telle ou telle formulation adoptée par les conseils de Patronio dans les vers de « don Johán » ou dans certains proverbes des parties centrales de l’œuvre, le recours à l’exemple et au proverbe permet de la doter d’une nouvelle base rhétorique et, par conséquent, d’un nouveau sens. Il existe de nombreux travaux consacrés aux idées politiques de don Juan Manuel et à sa conception du pouvoir mais à ce jour, rares sont les études (parmi lesquelles on peut détacher le livre de James Grabowska) qui essaient de relier son idéologie aux formes employées pour l’exprimer.

Comme hypothèse de travail, notre proposition pour cette journée d’étude est que, dans El conde Lucanor, l’exemple et le proverbe ne se contentent pas d’illustrer une idéologie préalable – bien qu’il soit évident que certaines positions théoriques de l’auteur préexistent à la rédaction de l’œuvre et la motivent même – mais qu’ils produisent aussi des idées qui requièrent la forme exemplaire ou sentencieuse pour s’exprimer avec toutes leurs nuances et leur complexité.

Programme

Vendredi 6 mars 2015

U. Paris-Sorbonne, salle des Actes

  • 14h –  Accueil des participants
  • 14h15-14h45  –  Introduction
  • 14h45-15h30  –  Juan Manuel Cacho Blecua (Université de Saragosse) « La imagen del Otro en El conde Lucanor »
  • Débat et pause
  • 16h-16h45  –  María Jesús Lacarra (Université de Saragosse)  « El adoctrinamiento de los jóvenes en El conde Lucanor »
  • 16h45-17h30  –  Sophie Hirel (Université Paris Est – Marne-la-Vallée) « Amigos y enemigos en El Conde Lucanor : el exemplum como escenario político »
  • Débat

Samedi 7 mars 2015

U. Sorbonne Nouvelle-Paris 3, salle Cl. Simon

  • 9h-9h45  –  Carlos Heusch (École Normale Supérieure de Lyon)  « ‘Yo te castigaré bien commo a loco’. Los reyes en El Conde Lucanor de Juan Manuel »
  • 9h45-10h30  –  Salvatore Luongo (Université de Naples) « Didáctica, alegoría política y autobiografía :  una nueva lectura del ejemplo XXXIII de El Conde Lucanor  »
  • Débat et pause 
  • 11h-11h45  –  Marta Lacomba (Université Michel de Montaigne, Bordeaux) « Ética y política en la segunda parte de El libro del Conde Lucanor  »
  • Débat
  • 12h-12h30  –  Conclusions

Lieux

  • 4, rue des Irlandais
    Paris, France (75005)

Dates

  • vendredi 06 mars 2015
  • samedi 07 mars 2015

Fichiers attachés

Mots-clés

  • Espagne, Castille, politique, rhétorique, Conde Lucanor, Don Juan Manuel, exempla, littérature didactique

Contacts

  • Hélène Thieulin Pardo
    courriel : helene [dot] pardo [dot] thieulin [at] paris-sorbonne [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Hélène Thieulin Pardo
    courriel : helene [dot] pardo [dot] thieulin [at] paris-sorbonne [dot] fr

Pour citer cette annonce

« El Conde Lucanor de Don Juan Manuel : construction rhétorique et pensée politique », Journée d'étude, Calenda, Publié le jeudi 19 février 2015, http://calenda.org/318080