AccueilSaisir l'engagement « improbable » dans sa routine professionnelle

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Publié le jeudi 19 février 2015 par João Fernandes

Résumé

On dispose aujourd'hui de travaux combinant l’analyse des pratiques professionnelles et des pratiques d’engagement qui traversent des cloisons scientifiques et rendent moins étanches les questionnements de la sociologie des groupes professionnels et de la sociologie du militantisme. Ce colloque fait le pari que les entrecroisements entre ces pratiques gagnent à être étudiés plus avant, notamment lorsqu'ils sont pensés comme improbables – parce que non reflets d'une supposée « vocation » – et de ce fait peu attendus, ou encore, et concomitamment, lorsqu'ils demeurent peu visibles et inscrits dans des routines professionnelles.

Annonce

Présentation 

On dispose aujourd'hui de travaux combinant l’analyse des pratiques professionnelles et des pratiques d’engagement (Muel-Dreyfus, 1983 ; Willemez, 2003 ; Tissot, Gaubert, Lechien, 2006 ; Champy, Israël, 2009 ; Roussel, Lechaux, 2010, Lévêque, Ruellan, 2010, etc.) qui traversent des cloisons scientifiques et rendent moins étanches les questionnements de la sociologie des groupes professionnels et de la sociologie du militantisme. Ce colloque fait le pari que les entrecroisements entre ces pratiques gagnent à être étudiés plus avant, notamment lorsqu'ils sont pensés comme improbables – parce que non reflets d'une supposée « vocation » – et de ce fait peu attendus, ou encore, et concomitamment, lorsqu'ils demeurent peu visibles et inscrits dans des routines professionnelles.

Des engagements peu attendus. S'il existe une littérature abondante sur l'engagement de groupes situés au « milieu » de la hiérarchie socioprofessionnelle, qui cumulent davantage de capitaux culturels que de capitaux économiques et qui sont souvent en lien direct avec des publics (enseignants, journalistes, architectes, artistes, avocats, juges, médecins), on connaît en revanche moins les modalités d'engagement au sein des « professions » patronales et indépendantes. M. Offerlé (2012) signale la faible bibliographie portant sur les groupes sociaux dits dominants, tandis que F. Champy et L. Israël (2009) ont souligné la rareté des recherches portant sur les engagements des indépendants et des membres de « petits métiers ». Quelle que soit la position occupée au sein de l'espace social, il est fécond d'interroger les conditions de possibilité de l'engagement des individus au travail. Le parti-pris est d'embrasser un éventail étendu de situations socioprofessionnelles et de ne pas se cantonner à des mondes du travail en particulier.

Des résistances discrètes. Si les engagements de certains groupes professionnels ont été peu étudiés jusqu'ici, c'est aussi parce qu'ils sont plus difficiles à saisir. D'un côté parce que la défense des intérêts des groupes sociaux dominants ne nécessiterait que peu de publicisation pour être entendue. À cet égard, l'exemple du travail militant patronal et des « professions indépendantes » intéresse notre objet. Réputés peu contestataires, ces milieux mobilisent un répertoire d'action peu visible car pouvant davantage reposer sur le nombre et la scandalisation que sur l’expertise (Offerlé, 2012). De l'autre, parce que la conflictualité au travail se redéploie sous des formes hétérogènes et diffuses, elle déroge aux registres d'action canoniques, tels la grève et la manifestation, ou conduit à leur recomposition (Giraud, 2009).

Des engagements routiniers. Saisir le caractère discret d'engagements professionnels « improbables » a pour corollaire de penser ces derniers dans leur dimension routinière, ce qui implique de se départir – analytiquement et méthodologiquement – d'une analyse de l'engagement  « sous l'angle de la conflictualité et de ne pas se restreindre aux mobilisations médiatiques » (Bory, Pochic, 2014, p.15). Une telle perspective amène à étudier une large gamme d'activités concrètes et quotidiennes au travail et en dehors, au-delà des seuls moments contestataires.

Ces premières considérations posées, il s'avère heuristique d'ouvrir une réflexion épistémologique et méthodologique sur les manières d'objectiver des formes d'engagements dont le caractère improbable et peu visible apparaît paradoxalement comme le point commun de l'engagement des « groupes dominants » et des « groupes subalternes » (Agrikoliansky, Collovald, 2014). Cinq pistes d'analyse, non mutuellement exclusives, pourront être envisagées au sein de propositions dont on appréciera particulièrement l'ancrage empirique dans des terrains à la fois français et internationaux.

1. Penser l'articulation entre les restructurations contemporaines du travail et les mécanismes de résistance

Ce premier axe invite à saisir les effets des transformations du travail et du management sur les formes d'engagement des salariés      . Dans la continuité des recherches sur les évolutions à la fois organisationnelles (rationalisation du travail, diversification des formes d'emploi) et « managériales » (styles de management exigeant une implication subjective accrue (Calderón, 2006) au sein d'un travail dont le caractère supposément épanouissant masque en réalité une précarisation exacerbée (Giraud, Lallement, 2014)), nous chercherons à questionner les formes possibles de contestation de ces mutations par les salariés. Ces différentes transformations ont en commun de générer des « résistances » inscrites au cœur des pratiques professionnelles et révélatrices de luttes définitionnelles sur la nature du travail. Ces luttes se caractérisent par le fait d'être peu visibles et souvent peu ouvertement exprimées, dans des contextes où la syndicalisation est souvent coûteuse. Ainsi, les propositions pourront examiner les conditions de possibilité d'un engagement professionnel dans des domaines peu politisés et a priori peu politisables.    

On appréciera tout spécifiquement les propositions prenant pour terrain d'enquête des conflits du travail « ailleurs », par exemple dans des pays où ni le droit de grève ni le droit d'association n’existent. C. Froissart montre comment en Chine, au moment de négociations collectives menées dans un cadre professionnel, l'apolitisme affiché peut constituer une ressource et faire avancer les droits et la solidarité collectifs (Froissart, 2014). L'attention portée aux résistances ordinaires en contexte répressif peut aussi éclairer la « multi-dimensionnalité » des processus  révolutionnaires (Allal, 2012). En outre, l'analyse des résistances en situation de coercition comme observées lors de mobilisations de détenu-e-s pour dénoncer leurs conditions de travail invite à éclairer les logiques d'action impulsées pour résister à la domination exercée par les structures institutionnelles (Guilbaud, 2012).

Les contributions pourront explorer les capacités d'invention et d'innovation mises en œuvre par les salariés dans ces contextes professionnels transformés. D'abord, la mutation de l'expression de la conflictualité au travail par sa mise en scène festive, ou lors des grèves, par le détournement des techniques de management professionnel à des fins de mobilisation permet d'interroger l'inventivité des salariés (Giraud, Lallement, 2014). D'autre part, rompre avec la vision de l'individualisme lié à l'implantation de nouvelles techniques managériales permet de déplacer le regard en mettant au jour l’affirmation de consciences professionnelles « alternatives » comme résistances vis-à-vis d'injonctions à l'« adaptabilité », à l'« autonomie » et à la « responsabilité ». Ne pas penser l'engagement uniquement comme réponse réactive à la précarisation des formes d'emploi permet en outre d'identifier des causes « positives » à la mise en action des salariés, notamment par la mobilisation au travail de ressources acquises dans d'autres sphères sociales d'activité.

On voudrait enfin réfléchir à l'impact concret de ces engagements sur l'activité professionnelle, de sorte que l'on puisse envisager les rapports entre engagements et pratiques professionnelles de façon circulaire : comment l'organisation du travail façonne-t-elle les mécanismes de résistance, et comment ces actes de protestation viennent-ils en retour faire évoluer les conditions, temps et formes de travail, voire même sa propre définition ? Sophie Bernard montre notamment comment les stratégies de résistance opposées par les caissières d'un hypermarché à une gestion du temps de travail rigide et réglementée propre au secteur de la grande distribution conduisent à des innovations majeures en termes de conditions de travail, à l'instar de la mise en place d'îlots-caisse (Bernard, 2003).

 2. Explorer des répertoires d'action professionnels « tamisés »

Ce deuxième axe invite à analyser les formes routinières d'engagement, à repenser sa dimension événementielle, publique ou directement visible pour l'inscrire dans le temps long de l'exercice professionnel. Il s'agira de mettre au jour les pratiques d'engagement existant dans le cadre de relations de travail, à la fois pour des causes professionnelles et extra-professionnelles, en analysant des modalités d'action diverses : collectes de fonds, ouverture d'espaces professionnels à différents publics, politisation de certains savoir-faire, etc. Nous chercherons à décrypter des formes de mobilisation éloignées des formes « classiques » d’action collective (grèves, recours syndicaux...) ou existant en marge des organisations professionnelles traditionnelles ou majoritaires.

S'arrêter sur les formes d'engagement patronal et indépendant constitue un point d’observation privilégié et particulièrement riche pour interroger la dimension « non protestataire » des répertoires d'action collective (Offerlé, 2008) et envisager les continuités entre engagements « conventionnels » et « non-conventionnels ». Chez les « indépendants », dont on pourrait penser qu'ils sont dépourvus d'organisation collective du fait de la concurrence explicite au principe de leurs relations professionnelles, des tentatives de collaborations en dehors d'activités syndicales voient le jour, comme c'est le cas chez les libraires étudiés par F. Leblanc (2008). En outre, les « professions » patronales ou indépendantes peuvent avoir recours à des ressources comme l'expertise, à des mobilisations « respectueuses » (Rabier, 2013) ou encore à la distribution de services aux adhérents (Frau, 2011). Adopter une approche de l'engagement en termes de continuum suppose également, à l'instar de l'invitation de C. Frau dans son étude sur les buralistes, de s'écarter de la distinction entre formes individuelles et collectives de contestation. Enfin, les propositions pourront examiner les stratégies patronales visant à décourager l'action collective de salariés (Julliard, 2013 ; Pénissat, 2013), stratégies dont la dimension parfois tamisée n'empêche pas leur caractère répressif, la première pouvant d'ailleurs conditionner l'efficacité du second. A ce titre, penser simultanément les pratiques de groupes polarisés permet de comprendre relationnellement la nature et les formes des mobilisations et contre-mobilisations.

Une attention particulière sera également portée aux formes de résistance développées par les travailleurs – notamment les plus précaires – quelle que soit la forme, la nature et la portée de ces actes de protestation. A cet égard, si des travaux récents ont permis de s'affranchir du présupposé de mobilisations « improbables » de la part des populations « atomisées », à faibles ressources (Bouffartigue, 2008 ; Abdelnour, Collovald, Mathieu, Péroumal, Perrin, 2009 ; Denis, 2009 ; Béroud, Bouffartigue, 2009), ils se sont principalement centrés sur l'étude des formes visibles et/ou canoniques d'engagement, comme la grève, et sur les modes d'organisation politique (syndicats, coordinations, etc.) empruntées par les collectifs engagés.  En effet, si l'on connaît bien désormais la diversité des mobilisations de « précaires » et les difficultés qu'elles posent aux syndicats traditionnels, les résistances discrètes, au plan individuel ou dans le cadre de solidarités informelles, inscrites au cœur des pratiques professionnelles, restent peu explorées, et ce malgré une récente inflexion (Calderón, 2006 ; Benquet, 2011 ; Fache, Waelli, 2012) qui s'inspire dans certains cas des travaux de J. Scott (Barbier, 2012). Les propositions pourront par exemple porter sur l'analyse de résistances silencieuses et routinières se caractérisant par la passivité, la résignation, le développement d'un rapport désabusé au travail. Ces résistances s'incarnent ensuite dans des signes de résistance individuelle tels que le recours aux prud'hommes, les débrayages de courte durée ou le refus d'accepter des heures supplémentaires (Bouffartigue, 2008). Inscrites dans les pratiques, ces résistances souterraines engagent des décalages vis-à-vis du travail prescrit et une remise en cause peu visible des normes établies, notamment dans des contextes professionnels où l'unité de lieu, d'action et de temps propice à l'action syndicale traditionnelle s'est étiolée. Dans la même veine, les mobilisations professionnelles de femmes, notamment lorsque ces dernières connaissent une forte précarité, restent encore peu étudiées sous l'angle professionnel, mis à part à travers l'engagement syndical (Maruani, 1979 ; Kergoat et al., 1992 ; Loiseau, 1996 ; Guillaume, Pochic, Silvera, 2013), et, de manière moins fréquente en France que dans les pays anglo-saxons, à travers les formes d’« organisations séparées »(Briskin, McDermott, 1993 ; Kirton, Healy, 2013). Cela s'explique en partie par la permanence de l'invisibilisation de leur participation à l’action collective (Contamin, 2007). On voudrait ici comprendre dans quelle mesure la précarité même de certaines conditions professionnelles, mais aussi les lieux dans lesquels l'activité s'exerce, engendre une invisibilisation de formes d'engagement – par exemple du fait du coût professionnel qu'engendrerait un engagement trop explicite.

Loin de toujours souscrire à un caractère contestataire, ces résistances peuvent au contraire impliquer la valorisation ou la défense d'une culture professionnelle. Les propositions pourront alors révéler comment, lorsque cette culture est mise à mal, l'émergence de résistances à l'ingérence extérieure facilite le resserrement autour d'une identité uniforme (Loriol, 2006).

Seront également bienvenues les propositions visant à repérer des engagements empruntant la forme d'un « sur-investissement » au travail, qu'il s'agisse d’œuvrer au nom de valeurs progressistes ou au contraire de préserver l'ordre établi (Sainsaulieu, Surdez, 2012). En s'appuyant sur le cas des usines récupérées en Argentine, M. Quijoux nous invite à en repérer  certains marqueurs tels que les actes de zèle au travail ou encore les modes d'action valorisant une culture ouvrière « autochtone » (Quijoux, 2012). 

3. Politiser la relation aux usagers/clients dans le travail

Dans un troisième temps, nous proposons d'explorer la façon dont l'engagement se joue dans la relation aux usagers/clients de différents services. Il s'agit là d'un axe particulièrement saillant pour envisager la recomposition des formes contemporaines de l'engagement. Ce type d'engagement professionnel peut se manifester soit par l'action conjointe de salariés et d'usagers/clients dans des formes de résistance comme dans le secteur de l'énergie (Béroud, 2009), soit par des stratégies de distanciation des salarié-e-s vis-à-vis de ceux-ci (Jeantet, 2003 ; Barbier, 2012). Dans ce dernier cas de figure, l'engagement se forge à l'encontre de certaines injonctions professionnelles enjoignant chacun-e à se dévouer corps et âme à l'exercice d'une profession idéalement épanouissante ou fondée sur un service privilégié aux clients.

Il sera accordé un intérêt spécifique aux contributions liant de façon centrale les métiers de services et les recompositions de l'engagement professionnel. Dans des économies largement dominées par le secteur tertiaire, beaucoup de salariés se retrouvent en contact direct avec une clientèle et/ou des usagers, parfois mis au centre de l'activité par les stratégies managériales. Ces interactions font apparaître une contrainte relationnelle (Avril, 2003 ; Siblot, 2006), plus ou moins acceptée et tolérée par les individus selon leurs propriétés sociales (niveau de diplôme, distance sociale, trajectoire sociale). Cette contrainte fait naître en retour des stratégies de résistances que l'on pourra qualifier de « discrètes », c'est-à-dire peu visibles, voire invisibles des clients et de la hiérarchie. Quelle portée ces résistances revêtent-elles et que procurent-elles aux acteurs ? Plus généralement, comment la diffusion d'une trialectique salariés-clients-hiérarchie influe-t-elle sur les résistances au travail et vers qui ces dernières se tournent-elles ? Comment, par exemple, les salariés usent-ils de la passivité et de la dérision pour prendre leurs distances vis-à-vis de requêtes des clients qui les sollicitent ? Dans ce cas, l'usage « éthique » de l’autocontrôle des travailleurs, la façon de s’impliquer dans le développement de leur activité, peut être à la base de collectifs de travail renouvelés (Calderón,  2006).

L'exemple des agriculteurs engagés dans des stratégies d'ouverture de leur exploitation invite également à penser le décloisonnement d'un champ professionnel par l’émergence de nouvelles relations entre producteurs et consommateurs. À ce titre, les circuits courts, que ce soit via les marchés à la ferme ou les AMAP, renouvellent un dialogue territorial autour de la réappropriation de normes écologiques et questionnent la politisation de l'activité de vente.

Dans un autre domaine, celui du care, l'analyse de la place cruciale de l'affect et du soin nous conduit à interroger la relation à autrui comme support et véhicule de contenus politiques du travail. En mobilisant une forte dimension relationnelle, voire éducative, ces activités professionnelles peuvent conduire à la diffusion par capillarité de discours politiques ou permettre, dans le cadre de leur exercice, la mobilisation du registre de l’intérêt général ou d'un impératif social ou civique. On peut également penser aux « professions » qui s'exercent dans le cadre domestique et familial, et qui, en déstabilisant les normes parentales ou de genre au sein de la famille, réinterrogent les divisions sexuées du travail domestique et professionnels conjugaux. Enfin, les groupes professionnels inscrits dans de fortes pratiques relationnelles à autrui peuvent nourrir à l'occasion de leur exercice des ressources de solidarité et d'appui extérieur pour l’action pratique protestataire (Avril, 2009).

A contrario, dans certains métiers, les résistances professionnelles peuvent s'avérer d'autant plus difficilement envisageables par les salariées que certaines contraintes, au sein de groupes professionnels en lien direct avec des publics, parfois « sacralisés » (notamment les enfants) et dans lesquelles le « dévouement féminin » peut être essentialisé, sont peu dicibles. Dans quelle mesure l'engagement peut-il permettre de prendre ses distances avec un métier trop « engageant », i.e., exigeant une implication physique et émotionnelle forte envers les usagers ? Les travaux d'E. Meuret-Campfort (2014) montrent comment, dans le cas des assistantes de crèches, l'engagement syndical offre la possibilité, toutefois limitée, de redéfinir le travail en le dégageant des normes de sollicitude et de dévouement. Comment plus généralement, au sein de métiers féminins à la fois sous-qualifiés et disqualifiés, fortement façonnés par les normes entourant le care, des stratégies de résistance à la naturalisation des compétences féminines se développent-elles ?

4. Saisir les formes de politisation professionnelle en dehors du travail : un décentrement fécond ?

Au sein de cet axe, l'attention portera sur l'examen des logiques de regroupements professionnels en dehors de l'espace de travail au travers notamment des réseaux de sociabilité. Il s'agira de comprendre comment des formes de solidarité professionnelle qui dépassent – à la fois temporellement et spatialement – le lieu de travail conduisent à alimenter les pratiques d'engagement professionnel. Quels sont les lieux et espaces de sociabilités militantes dans lesquels s'entretiennent des solidarités professionnelles où se développent une vision critique d'un métier ? Déplacer le regard analytique vers des espaces et temporalités extra-professionnels peut permettre de saisir comment y compris des pratiques hors-travail alimentent des mobilisations intra-professionnelles. A cet égard, l'on pourrait par exemple explorer comment des espaces « privés » ou de « socialisation institutionnelle » – comme les foyers de travailleurs migrants étudiés par C. Hmed (2008) – permettent aux revendications d'être forgées et offrent des ressources physiques qui pourraient à leur tour alimenter des résistances professionnelles.

D’un point de vue synchronique, nous nous interrogerons tout d’abord sur le rôle des réseaux d'interconnaissance et des sociabilités extraprofessionnelles et résidentielles dans la consolidation de collectifs de travail (Fache, Waelli, 2012). La constitution d'un capital social à travers des sociabilités extraprofessionnelles peut en effet constituer l'un des fondements de l'engagement. Il s'agit là d'envisager comment le « hors-travail » peut nourrir des collectifs professionnels et des mobilisations. Ensuite, par un cheminement inverse, l'on pourra étudier comment le travail et ses enjeux peuvent être projetés « à l’extérieur » de l’espace-temps professionnel (champs médiatique, politique, juridique), ou encore comment l’environnement extérieur d’une activité professionnelle peut agir sur l’intérieur de celle-ci. Il peut également s’agir d’analyser les alliances pouvant s’établir avec des acteurs hors du champ professionnel (par exemple médecins (Marichalar, Pitti, 2013) ou avocats (Israël, 2007)), dans le but de faire aboutir des revendications professionnelles. Comprendre comment des interlocuteurs professionnels habituels peuvent se muer en alliés de lutte soulève en effet la question de la délimitation des arènes de mobilisation et des groupes que ces arènes  engagent. Une piste de recherche particulièrement féconde pourrait s'articuler autour des stratégies d’ouverture de territoires professionnels en situation de fortes tensions institutionnelles (Demazière et Gadéa, 2009) à l'instar des agriculteurs ralliant des acteurs locaux autour de mobilisations défensives contre l'imposition de réglementations environnementales contraignant leur pratique professionnelle (Daniel, 2011). Par ailleurs, comment l'engagement se traduit-il dans des groupes professionnels dans lesquelles l’activité économique indépendante ne peut être saisie en dehors des configurations familiales et pour lesquelles travail, vie domestique et militantisme s'enchevêtrent ? Il s’agira plus globalement de penser la perméabilité des temps et des espaces investis par les acteurs, en explorant la porosité des frontières sociales et l'enchevêtrement des sphères de vie (Fillieule, 2012). En raison d'interdépendances entre différents contextes de socialisation (Sainsaulieu, Surdez, 2012), les temporalités et spatialités extra-professionnelles viennent en effet souvent nourrir, voire rendre possible l'engagement professionnel. Une attention sera ainsi accordée à l'encastrement des temporalités et des scènes sociales investies par les acteurs mobilisés.

La politisation du travail en dehors des espaces de travail gagne également à être saisie dans une perspective diachronique par le biais de mobilisations professionnelles consécutives à une perte d'emploi par exemple. L'examen de mobilisations intervenant à la suite de licenciements ou lorsque les salariés d'une entreprise sont retraités permet de questionner la rémanence ou la reconstitution de collectifs au travers de canaux de solidarité post-professionnels. Seront alors interrogés les répertoires d'action (comme le recours à la judiciarisation en cas de maladie professionnelle ou la constitution d'associations d'anciens salariés (Baisnée, Bory, Crunel, 2014)) de même que les moyens d'échange et d'information utilisés pour faire revivre la portée collective d'une expérience professionnelle passée (Roupnel-Fuentes, 2011). L'analyse des articulations entre travail et hors-travail, en invitant à prendre la mesure de la perméabilité entre différents univers sociaux, doit permettre de mieux saisir les conditions mais aussi les formes d'activation d'engagements.

En miroir inversé, nous nous intéresserons aux « mobilisations silencieuses » du patronat (Offerlé, 2009) en dehors des lieux de socialisation professionnelle officiels. Quelles sont les arènes discrètes dans lesquelles ces groupes professionnels – pluriels et concurrentiels – se rencontrent ? Comment des formes de socialisation externes viennent-elles nourrir les « répertoires d'action » patronaux ? 

5. Quelles méthodes pour rendre visibles des engagements invisibles ?

Ce dernier axe invite à rendre visible méthodologiquement ce que les pratiques et rapports de forces sociaux invisibilisent. Saisir la dimension routinière, invisible de l'engagement professionnel pose en effet la question des outils méthodologiques à même d'objectiver ces formes tamisées et souterraines d'engagement. La première difficulté est celle de l’entrée sur un terrain où l'engagement ne se laisse pas aisément appréhender. Comment le chercheur présente-t-il son enquête à des milieux peu coutumiers d'être observés pour pouvoir accéder, par exemple, aux interactions hors travail (scènes discrètes de négociations patronales, rendez-vous informels) ? Comment instaurer une confiance lorsque l'on est confronté à la difficulté du décalage de socialisation et des codes qu’il faut intégrer pour observer ? Peut-on, pratiquement et « déontologiquement » accéder à des espaces de travail dans lesquels l'engagement s'exerce de manière quotidienne, dans la « domesticité » ? Le temps de la recherche est-il compatible avec le temps nécessaire à l'observation de pratiques d'engagement peu manifestes ?

Ensuite, quel(s) dispositif(s) d'enquête mettre en œuvre lorsque l'on s'intéresse à des formes « invisibles » d'engagement ? Le colloque vise à contribuer à une réflexion autour d'une possible transposition des outils d'observation et d'analyse forgés pour l'étude de milieux et de groupes sociaux particuliers, généralement « dominés ». Les mobilisations patronales sont-elles justiciables du recours à des outils et schémas d'analyse routinisés (Agrikoliansky, Collovald, 2014) ou faut-il les refonder ? Doit-on même appréhender ces engagements sous l'angle de la conflictualité au travail (Bory, Pochic, 2014) ? Par le biais d'ethnographies des situations de travail et d'observations d'interactions (par exemple entre salariés et clients) intervenant sur toutes les scènes où celles-ci se déroulent – domicile, rue, commerces, réunions, formations (Avril, 2009) – ou d'autres méthodes qu'il faudra identifier, les propositions pourront mettre au jour les ressorts de mobilisations qui ne s’affichent pas vraiment comme telles. Le recours à des méthodes adaptées au recueil de ce type de données n'empêche pas l'utilisation de techniques plus « classiques », l'intérêt étant de diversifier et de confronter les pratiques d'enquêtes afin d'objectiver au mieux les différentes configurations d'engagement au travail (Avril, Cartier, Serre, 2010).

En outre, comment « évaluer » l'engagement lorsque les méthodes de mesure habituelles dont nous disposons (comme les instruments de mesure des grèves) sont inadaptées ?  Lors d'enquêtes au sein de pays ne disposant pas de code du travail et/ou d'organisations syndicales, par l'intermédiaire de quels critères peut-on appréhender l'engagement professionnel (Quijoux, 2014) ?

En s'appuyant sur des dispositifs d'enquête variés, les propositions pourront donc revenir sur ce qu'une exploration des pratiques professionnelles engagées suppose en termes d'outils méthodologiques comparativement à une analyse des « moments » contestataires. Cette dernière invitation n'exclut pas de réfléchir à la manière dont les engagements routiniers et « événementiels » contribuent concomitamment à préserver ou à transformer les pratiques professionnelles.

Modalités de contribution

Les propositions de communications seront à nous transmettre pour

le 22 avril 2015

à l'adresse électronique suivante : colloque.engagpro@gmail.com

Composées de 3 pages maximum, elles devront mentionner la problématique, les hypothèses, le terrain d'enquête et/ou corpus, les méthodes d'enquête, l'(les) axe(s) dans le(s)quel(s) s'inscrit la proposition.                                                                                        

Comité d'organisation

  • Clémentine Comer (CRAPE, Universités Rennes 1 et Rennes 2)
  • Bleuwenn Lechaux (CRAPE, Université Rennes 2)
  • Pierre Rouxel (CRAPE, Université Rennes 1)
  • Léa Sénégas (CRAPE, Université Rennes 1)

Comité scientifique

  • Emilie Biland (CRAPE, Université Rennes 2, Université Laval, Québec)
  • José Angel Calderón (CLERSE, Université Lille 1)
  • Annie Collovald (CENS, Université de Nantes)
  • Olivier Fillieule (CRAPUL, Université de Lausanne, CESSP, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)
  • Christine Guionnet (CRAPE, Université Rennes 1)
  • Liora Israël (CMH, EHESS, Paris)
  • Pascal Marichalar (IRIS, Paris)
  • Claude Martin (CRAPE, EHESP, Rennes)
  • Lilian Mathieu (Centre Max Weber, ENS de Lyon)
  • Juan Montes Cato (CEIL, Université de Buenos Aires)
  • Erik Neveu (CRAPE, IEP de Rennes)
  • Michel Offerlé (CMH, ENS, Paris)
  • Sylvie Ollitrault (CRAPE, Université Rennes 1)
  • Sophie Pochic (CMH, Paris)
  • Violaine Roussel (CRESPPA, Université Paris 8, University of Southern California). 

Calendrier

  • 30 mars 2015: date limite de l'envoi des propositions de contribution (délai de rigueur)
  • 15 mai 2015: réponses du comité scientifique et retour vers les auteur-e-s
  • 31 juillet 2015: transmission des textes complets
  • 8-9 octobre 2015 : Colloque à l'IEP de Rennes

Catégories

Lieux

  • IEP de Rennes - 104, Boulevard de la Duchesse Anne
    Rennes, France (35)

Dates

  • mercredi 22 avril 2015

Mots-clés

  • engagement professionnel, répertoire d'action invisible

Contacts

  • Léa Sénégas
    courriel : colloque [dot] engagpro [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Léa Sénégas
    courriel : colloque [dot] engagpro [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Saisir l'engagement « improbable » dans sa routine professionnelle », Appel à contribution, Calenda, Publié le jeudi 19 février 2015, http://calenda.org/318361