AccueilMettre à l’épreuve l’acceptabilité sociale

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Publié le lundi 23 février 2015 par Elsa Zotian

Résumé

Alors même que nombre d’acteurs institutionnels et opérationnels la considèrent comme un allant de soi, la notion d’acceptabilité sociale suscite a minima de l’embarras parmi les chercheurs. Cet embarras paraît légitime à propos d’une notion comportant une forte charge normative et par ailleurs encore très peu stabilisée dans le champ scientifique. Cet embarras place les chercheurs face à un dilemme. Soit ils rejettent la notion pour créer des termes alternatifs, au risque alors que ces derniers soient repris pour renommer des pratiques ayant elles, peu évolué. Soit ils s’approprient l’expression portée par les acteurs opérationnels et institutionnels, mais tentent alors d’en changer le sens en proposant des définitions, en précisant des cadres d’analyse ; ce faisant, ils préservent l’expression a minima comme « mot de passe » leur permettant, entre-autres, d’ouvrir un dialogue avec ces acteurs, ainsi qu’avec les autres disciplines.

Annonce

Argumentaire

Alors même que nombre d’acteurs institutionnels et opérationnels la considèrent comme un allant de soi, la notion d’acceptabilité sociale suscite a minima de l’embarras parmi les chercheurs. Cet embarras paraît légitime à propos d’une notion comportant une forte charge normative et par ailleurs encore très peu stabilisée dans le champ scientifique.

Cet embarras place les chercheurs face à un dilemme. Soit ils rejettent la notion pour créer des termes alternatifs, au risque alors que ces derniers soient repris pour renommer des pratiques ayant elles, peu évolué. Soit ils s’approprient l’expression portée par les acteurs opérationnels et institutionnels (Fast, 2000), mais tentent alors d’en changer le sens en proposant des définitions, en précisant des cadres d’analyse (Fortin et Fournis, 2014) ; ce faisant, ils préservent l’expression a minima comme « mot de passe » leur permettant, entre-autres, d’ouvrir un dialogue avec ces acteurs, ainsi qu’avec les autres disciplines.

Pour ce dossier de [VertigO], nous avons choisi d’affronter l’embarras que provoque cette notion d’acceptabilité sociale en la mettant à l’épreuve. Nous proposons de faire le point sur ce que recouvre « l’acceptabilité sociale » (conceptions, approches) pour en saisir toutes les implications (analytiques, politiques), afin, d’une part, d’offrir des repères sur les discours et pratiques menées en son nom, et d’autre part, de comprendre sur quoi reposent les critiques qui la remette en cause.

Une notion embarrassante

Cette notion a-t-elle un sens scientifique ou s’agit-il exclusivement d’une catégorie de la pratique ? Elaborée à partir du milieu des années 80 (Laufer, 1984), elle est utilisée de manière plus soutenue depuis les années 2000 par de nombreux acteurs représentant des intérêts publics ou privés (élus, consultants, institutions financières, collectivités locales, sociétés d’investissement, ministères, dirigeants d’entreprises, etc.). Malgré un caractère relatif et flou, elle doit son succès à deux évolutions majeures :

  • la montée en puissance des contestations citoyennes environnementales, devenues au fil des ans une des formes légitimes d’intervention dans le débat démocratique. Face à cette évolution, le cadrage en termes d’acceptabilité sociale tend à réinstaurer les oppositions classiques entre citoyens ordinaires et citoyens concernés, ou entre intérêt général et intérêts particuliers que l’on a connues avec la diffusion du « syndrome NIMBY » par les institutions, et dont le but était de dénier toute légitimité aux acteurs concernés.
  • la dérégulation des outils de gestion du territoire (décentralisation, fin de la planification, etc.) que les dispositifs « participatifs » (enquête publique, CNDP, conférences de citoyens, etc.) n’ont pas remplacés. La notion d’acceptabilité sociale, directement issue de la gestion des risques et du calcul rationnel, a donc progressivement été mise en œuvre afin d’assurer la bonne fin de projets industriels, d’aménagement ou de politique publique. Elle inclut les parties prenantes et les groupes d’intérêts considérés comme stratégiques de façon continue durant la réalisation du projet, à l’aide d’une pédagogie bienveillante qui légitime ce processus d’enrôlement (sens du compromis, dépassement des conservatismes, etc.).

Tout en ayant un caractère polysémique, l’interprétation courante est limitée à la médiation et à la résolution de conflits, alors même que l’acceptabilité sociale présuppose que ce sur quoi elle s’applique est nécessaire, légitime, et est ou sera réalisé (Raufflet, 2014). La psychologie sociale, l’économie comportementale, les sciences de la communication, les neurosciences ou la science politique sont sollicitées pour répondre à « l’impératif écologique » qui nécessite de prendre des décisions publiques dans des « univers controversés » (Godard, 2004). « L’injonction à la durabilité », qui laisse peu de place aux alternatives, légitime les démarches d’acceptabilité sociale. Alors que des méthodes d’acceptabilité sociale visaient à prédire et à changer le comportement des utilisateurs face à des systèmes technologiques, une telle approche intervient donc aujourd’hui à des échelles bien plus larges, lorsqu’il s’agit par exemple, de définir un principe d’équité dans le marché des permis d’émission de gaz à effet de serre pour en favoriser l’acceptabilité. Que l’on évoque les conséquences du traitement des informations collectées par la géolocalisation ou les questions d’accompagnement des publics et de reconnaissance des méthodes de conduite des projets urbains, « l’inacceptabilité » représente une menace qui hante aujourd’hui une grande part de l’action publique et en démultiplie les enjeux, en particulier lorsqu’elle s’aventure sur des terrains environnementaux :

En contribuant à l’acceptabilité sociale, la participation est moins justifiée par ses effets sur les décisions environnementales, que par le fait que ces décisions ont été produites par un processus reconnu comme légitime par les publics.

En visant l’assentiment, l’acceptabilité sociale des projets environnementaux joue des frontières entre approbation et résignation, notamment lorsqu’elle se revendique d’un « paternalisme libertaire » qui cherche à contourner les résistances en évitant l’écueil de l’injonction autoritaire et à inciter à une réorientation volontaire des comportements.

Pourtant, on assiste aujourd’hui à un retour du réel qui réinterroge le couplage de ces deux notions, acceptabilité et durabilité, qu’il s’agisse de l’effet rebond, des accusations de greenwashing ou des « effets pervers » de solutions « acceptées » par les consommateurs / usagers / habitants / citoyens et se révélant pourtant d’une « durabilité » bien restreinte.

Objectifs du numéro

En explorant de multiples enjeux thématiques, l’objectif de ce dossier de [VertigO] est de recueillir des textes qui permettent de penser les interactions entre environnement et acceptabilité sociale, et plus particulièrement :

  • Les situations de changement social désignées par le recours à la notion d’acceptabilité, ainsi que le lexique conceptuel disponible pour les décrire ;
  • La généalogie et les usages sociaux de l’acceptabilité sociale ;
  • Les dispositifs qui opérationnalisent cette notion et les pratiques qui sont transformées en son nom ;
  • Les diverses conceptions et approches présentes dans la littérature scientifique.

Sans être exhaustifs, nous avons repéré quatre “mondes de la pratique” à travers lesquels ces axes peuvent être réfléchis et discutés :

  • Pratiques et dispositifs

Les expérimentations menées au nom de l’acceptabilité sociale mêlant usagers, habitants, industries, experts et pouvoirs publics se sont multipliées lors de cette dernière décennie. Souvent d’inspiration plus ou moins behavioriste, elles sont devenues par exemple, incontournables dans la mise en œuvre et la réussite des smartgrids. Cependant, l’approche dominante en termes d’acceptabilité induit l’existence de deux entités : les usagers d’un côté et les objets techniques de l’autre. L’enjeu, dans cette optique, consiste à envisager une acculturation mutuelle permettant la réussite de la relation. On peut néanmoins considérer qu’une telle démarche fait l’impasse sur l’existence des « milieux » constitués entre-autres par ces assemblages à la fois humains et non-humains.

Cette impasse, ainsi que des enjeux industriels et publics grandissants, expliquent sans doute les évolutions des dispositifs expérimentaux actuels, d’échelle toujours plus grande et s’immisçant toujours plus profondément dans les sens sollicités dans le jugement individuel et collectif.

Cet axe permettra de questionner plus largement les implications concrètes de dispositifs sociotechniques en termes d’acceptabilité sociale, qu’il s’agisse d’objets domestiques (économies d’énergie, domotique, etc.), de procédés industriels impliquant une multiplicité d’acteurs (tri sélectif des déchets, équipements d’irrigation, etc.), de systèmes techniques, etc.

  • Politiques publiques

La notion d’acceptabilité sociale s’est répandue depuis le milieu des années 2000, soit moins d’une décennie après celle de développement durable. Elles ont connu un succès similaire et une genèse assez proche, leurs fondements théoriques sont fragiles et elles sont portées par les mêmes acteurs.

Toute démarche d’aménagement est par nature normative. Néanmoins, le développement durable induit une prescription “morale” qui modifie les échelles de valeurs dans les représentations du bien-vivre ; et une injonction à l’engagement des populations que l’on traduit par exemple à l’aide des termes d’écocitoyenneté, écohabitants, etc.

Cet axe serait l’occasion d’interroger les relations croisées entre ces deux histoires et les évolutions récentes de ces deux catégories de la pratique pour comprendre si la notion tend à devenir un nouveau référent pour l’action publique. Si c’est le cas, pourquoi est-elle convoquée : pour remplacer d’autres notions jugées insatisfaisantes? Pour dire autre chose ou autrement ? Surtout, quelle évolution implique-t-elle en termes d’objet, de visées ?

Plus généralement, on pourra questionner dans cet axe les dispositifs d’acceptabilité sociale utilisés dans les formes de gouvernance et de régulation, sous forme de bonnes pratiques de légitimation et de construction de la confiance dans les dynamiques d’action collective.

  • Mobilisations et conflits

Les médias nous rappellent régulièrement l’existence de mouvements de contestation qui s’opposent à des projets d’aménagement, pourtant validés par l’État ou les collectivités territoriales. Cependant « institutions » et « mouvements sociaux » ne constituent pas pour autant des entités autonomes. D’une part, la portée des mobilisations (Chateauraynaud, 2011) ne se limite pas le plus souvent aux projets eux-mêmes, mais tente de remettre en cause les logiques qui ont conduit à ce que ces projets puissent voir le jour (Ollitrault, 2004). D’autre part, des dispositifs d’acceptabilité sociale sont mis en œuvre par les institutions pour éviter ces mobilisations qui pourraient freiner ou bloquer la réalisation des projets (Batellier et Sauvé, 2011). On voit donc que l’un et l’autre se définissent mutuellement, les mobilisations ayant à se construire elles aussi en tenant compte de l’existence de ces dispositifs d’enrôlement et de la prégnance qu’ils peuvent avoir sur les collectifs.

Cet axe est l’occasion de s’intéresser à la façon dont est posée l’acceptabilité sociale dans cette co-construction sur des terrains variés ; que celle-ci empêche l’émergence de toute mobilisation alternative, ne permette pas de l’éviter ou au contraire, parvienne à l’étouffer. La mobilisation, même sous forme d’opposition, peut-elle participer à ouvrir de nouvelles options ? Il s’agirait ainsi d’interroger la place du conflit, véritable angle mort dans les débats actuels : peut-il exister, voire évoluer dans une démarche dite d’acceptabilité sociale, et être envisagé comme constitutif de dynamiques de gouvernance ?

  • Recherche

La recherche s’intéressant aux questions d’acceptabilité sociale doit faire face au renversement qui s’est produit, notamment avec la « ville durable », qui voit les institutions et les industriels ne plus être les fauteurs environnementaux, mais potentiellement incarner les solutions durables en réponse aux exigences sociétales de plus en plus fortes. Les chercheurs sont donc sollicités le plus souvent comme experts, afin de rendre lisibles les comportements collectifs et individuels, voire de donner les clés pour faire accepter le changement par les publics concernés. Les recherches s’intéressant aux problématiques environnementales peuvent-elles alors travailler la question de « l’acceptabilité sociale » sans pour autant se traduire par une injonction qui gouvernementalise les conduites ? La construction de la recherche dans ce domaine est en effet particulièrement soumise aux injonctions morales, techniques et politiques des commanditaires et plus généralement de la société en termes d’utilité sociale. Comment peut-on s’extraire d’une approche normative de l’acceptabilité en termes de standards et de bonnes pratiques, alors même que les projets d’aménagement sont constamment co-construits avec des acteurs publics et privés en demande de modèles transférables ? S’agit-il alors d’investir de manière critique la notion d’acceptabilité et/ou d’élaborer des notions alternatives ?

Plus largement, on pourra interroger dans cet axe le rôle des commanditaires et de la demande sociale, la place des approches critiques, les implications de la recherche appliquée, les présupposés théoriques, la diversité des conceptions et approches, les obstacles épistémologiques et les biais méthodologiques propres à ce domaine.

Conditions de soumission

Les propositions peuvent émaner de chercheurs et de praticiens, avec naturellement la possibilité de textes co-signés. Ils croiseront en tous les cas un axe de réflexion privilégié (analyse des situations d’in/acceptabilité, généalogie, dispositifs, usages savants) avec l’un et/ou l’autre des mondes de la pratique identifiés.

Les propositions et manuscrits (avec résumé, texte complet, figures, tables et bibliographie) doivent être soumis par courrier électronique à l’adresse suivante : eric.duchemin@editionsvertigo.org. La soumission doit être bien identifiée au nom du dossier : «Mettre à l’épreuve l’acceptabilité sociale».

Pour soumettre un texte, prière de consulter les politiques de publication de la revue disponibles à l’adresse suivante : http://vertigo.revues.org

Lors de la soumission, les auteurs doivent fournir leur nom et les coordonnées de trois réviseurs potentiels pour leur article. La revue se réserve le droit de choisir ou non les réviseurs proposés.

Vous pouvez aussi nous faire parvenir en tout temps des propositions de textes pour les différentes sections de la revue. La revue accepte la soumission de textes scientifiques en tout temps.

Échéancier

  • 20 mars 2015 : date limite pour l’envoi d’une proposition contenant un titre et un résumé d’un maximum de 500 mots ;

  • 15 avril 2015 : avis aux auteurs quant à l’acceptation ou refus de leur proposition ;
  • 1 août 2015 : date limite pour l’envoi d’un texte complet respectant les conditions éditoriales précisées sur le site de la revue à l’adresse suivante : http://vertigo.revues.org ;
  • Évaluation du texte par un comité de lecture - réponse définitive de la revue en octobre et novembre 2015 avec grille d'évaluation des évaluateurs ;
  • Novembre 2015 : réception des textes révisés ;
  • Décembre 2015 : mise en ligne du numéro.

Sauf pour les dates du 20 mars et du 1er août, l’échéancier est fourni à titre indicatif.

Comité scientifique

  • Jérôme Boissonade (Université du Littoral Côte d'Opale, France),
  • Tom Bauler (Université Libre de Bruxelles, Belgique), Remi Barbier (Ecole Nationale du Génie de l'eau et de l'environnement de Strasbourg, France),
  • Marie-Josée Fortin (Université du Québec à Rimouski, Québec),
  • Frédérick Lemarchand (Université de Caen, France)
  • Emmanuel Raufflet (HEC-Montréal, Québec) et Éric Duchemin (Université du Québec à Montréal, Canada).

Rédaction de la revue

Éric Duchemin, Ph.D.
Co-directeur de la publication - Rédacteur en Chef

[VertigO] - la revue électronique en sciences de l'environnement
Professeur associé et chargé de cours - Institut des sciences de l'environnement
Université du Québec à Montréal
Notre blogue : http://vertigo.hypotheses.org
Notre site: http://vertigo.revues.org
Nos veilles scientifiques : http://adaptationclimat.hypotheses.org / http://villeviable.hypotheses.org / http://agriurbain.hypotheses.org

Université du Québec à Montréal, Institut des sciences de l’environnement
C.P. 8888, Succ. Centre-ville, Montréal, Québec
Canada, H3C 3P8
Courriel: vertigoweb@sympatico.ca ou eric.duchemin@editionsvertigo.org
Tél: (514) 987-3000 poste 3945

Bibliographie

  • Batellier P., Sauvé L. 2011, « La mobilisation des citoyens autour du gaz de schiste au Québec : les leçons à tirer », Gestion, 2/ 2011 (Vol. 36), p. 49-58
  • Chateauraynaud F. 2011, Argumenter dans un champ de forces. Essai de balistique sociologique, Paris : Petra
  • Fast, S. 2013. « Social acceptance of renewable energy: Trends, concepts, and geographies », Geography Compass, 7, 12, 853-866.
  • Fortin M-J, Fournis Y. 2014, « Vers une définition ascendante de l'acceptabilité sociale : les dynamiques territoriales face aux projets énergétiques au Québec », Natures Sciences Sociétés, 2014/3 Vol. 22, p. 231-239.
  • Godard O. 2004. « De la pluralité des ordres – Les problèmes d'environnement et de développement durable à la lumière de la théorie de la justification », Géographie, économie, société 3/ 2004 (Vol. 6), p. 303-330
  • Laufer R. 1984, « L'acceptabilité sociale : une problématique », Revue Française de Gestion (46), p. 52-60., cité par Barbier R. (2005), Le monde du résidu. Pour une sociologie politique des objets, HDR, p.151.
  • Ollitrault S. 2004, « Des plantes et des hommes de la défense de la biodiversité à l'altermondialisme », Revue française de science politique 3/ 2004 (Vol. 54), p. 443-463
  • Raufflet, E. 2014, « De l’acceptabilité sociale au développement local résilient », VertigO - la revue électronique en sciences de l'environnement [En ligne], Volume 14 Numéro 2 | septembre 2014, mis en ligne le 12 septembre 2014, consulté le 02 décembre 2014. URL : http://vertigo.revues.org/15139; DOI : 10.4000/vertigo.15139

Lieux

  • Montréal, Canada

Dates

  • vendredi 20 mars 2015

Mots-clés

  • acceptabilité sociale, développement, projets environnementaux, territoire

Contacts

  • Eric Duchemin
    courriel : eric [dot] duchemin [at] editionsvertigo [dot] org

Source de l'information

  • Eric Duchemin
    courriel : eric [dot] duchemin [at] editionsvertigo [dot] org

Pour citer cette annonce

« Mettre à l’épreuve l’acceptabilité sociale », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 23 février 2015, http://calenda.org/318581